Pourquoi la Grève des Femmes le 8 mars 2020 ?

À Paris, les débuts de mois sont rythmés par des réunions à la Bourse du travail dans le but d'organiser la grève des femmes le 8 mars 2020. Une action portée par le collectif #OnArrêteToutes qui s'inscrit dans la même démarche que les femmes Suisses qui ont organisé leur grève le 14 juin 2019.

À Paris, les débuts de mois sont rythmés par des réunions à la Bourse du travail dans le but d'organiser la grève des femmes le 8 mars 2020. Une action portée par le collectif #OnArrêteToutes qui s'inscrit dans la même démarche que les femmes Suisses qui ont organisé leur grève le 14 juin 2019. Le mouvement prend dans de nombreuses villes comme à Paris, Marseille ou Toulouse et tend à s'amplifier depuis la mobilisation contre la réforme des retraites.

Alors que le droit de grève est un droit des travailleurs, hommes et femmes confondus, comment interpréter cette initiative des femmes ? Qu'est ce que la grève des femmes vient dire du social et du politique ? À la Bourse du travail les arguments convergent : il s'agit de se faire entendre et de se rendre visible dans l'espace public.

Faire grève le 8 mars c'est alors décider de se montrer au monde comme une personne en lutte contre une société qui muselle la voix des femmes lorsqu'elles portent plainte après un harcèlement ou une agression sexuelle, lorsqu'elles revendiquent une égalité salariale alors que l'écart est encore de 20% entre les hommes et les femmes, lorsqu'elles parlent de leur précarité et de leur temps partiel subi plutôt que choisi qui les empêche de vivre dignement.

La grève apparaît alors comme un instrument pour faire corps et pour toucher l'espace public afin que l'égalité entre les hommes et les femmes passe d'un idéal politique formel, inscrit dans les textes, à une réalité sociale, vécue. Dans quelles mesures le besoin des femmes de faire « leur grève » fait sens ? Cette grève révèle l'envie des femmes de se démarquer de l'empreinte des hommes dans leurs revendications politiques tout en extériorisant un ensemble de discriminations ressenties et subies. Des discriminations économiques et surtout symboliques : invisibilité et in-audibilité dans l'espace public.

L'intérêt de ce mouvement féministe par le moyen de la grève est double.

Le pouvoir traditionnel de la grève est de mettre en lumière les revendications. Ici, ce sont celles des femmes concernant les injustices subies qui sont nombreuses et souvent invisibilisées : l'inégalité salariale, le temps partiel subi, la quasi-absence en France de congé paternité qui oblige les femmes à arrêter momentanément leur carrière (un arrêt qui impacte sur la retraite avec la nouvelle réforme Macron), la non reconnaissance du travail domestique effectué par les femmes (les femmes y consacrent en moyenne deux fois plus de temps que les hommes, d'après une étude de l'Insee publiée en 2015) ou encore le trop peu de moyens accordés pour la lutte contre les violences sexuelles.

Mais la grève présente un autre pouvoir, plus profond, qui est le pouvoir de se constituer en tant que corps social solidaire et résistant. La grève permet de créer un espace alternatif de relations, de débats, de prises de parole, de pensées et de luttes. La force de la grève consiste en cette rencontre entre les membres mobilisés. Il y a quelque chose de plus que la revendication. Il y a dans la grève une magie de la reconnaissance : les personnes se reconnaissent et se dévisagent comme vivant les mêmes injustices. La grève des femmes devient alors un espace de discussions et de rencontres qui rompt avec les espaces de discussion traditionnels où les hommes exercent un pouvoir diffus, presque invisible.

Pour la féministe et philosophe contemporaine Nancy Fraser (in, Qu'est-ce-que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution. Paris, La Découverte, 2011.), il s'agit dans ces mouvements féministes de créer des espaces d'échanges et de délibération alternatifs, non soumis au poids des hommes.

En effet, l'historiographie récente, qui s'appuie sur des enquêtes de terrain, observe une égalité en droit et des inégalités en fait au sein de ces espaces publics délibératifs. Alors qu'une égalité en droit est garantie, dans les faits on observe un ensemble d'obstacles informels, dissimulés qui empêchent la parité de participation.

Et les exemples sont nombreux. Il y a toujours l'outil langagier du « nous » qui prétend englober autant les femmes que les hommes. Cette stratégie par la rhétorique du « nous » conduit à nier les différentes expériences vécues malgré leurs existences en fait. Nombreux aussi sont les exemples où les hommes prennent plus longuement la parole et interrompent les femmes lors de leur prise de parole que ce soit au sein des associations, de partis politiques ou dans les Assemblées parlementaires. Il y a aussi le cas où les interventions des femmes dans le débat public sont classées sans suite et où personne ne rebondit dessus. Dans le cadre traditionnel de l'espace public, les inégalités sociales sont renforcées par ces obstacles informels (culture, discours, vocabulaire etc) qui biaisent l'égalité en droit de participation démocratique des sujets politiques en situation de coprésence.

Ainsi, la grève des femmes se présente comme un moment, un espace où les femmes peuvent se retrouver entre elles pour créer, imaginer et délibérer. En ce sens, la grève des femmes peut être considéré comme un « contre-public subalterne » – pour reprendre l'expression de Nancy Fraser – un contre-public qui lutte contre un espace public excluant.

D'après la philosophe, le concept de « contre-publics subalternes » prend forme alors dans ce contexte où certains dominent d'autres, du point de vue du genre, de la classe et/ou de l'ethnie. Par opposition au public-officiel bourgeois du modèle libéral, des publics alternatifs s'organisent pour construire des stratégies de luttes émancipatrices.

Les contre-publics subalternes constituent : « des arènes discursives parallèles dans lesquelles les membres des groupes sociaux subordonnés élaborent et diffusent des contre-discours, ce qui leur permet de fournir leur propre interprétation de leurs identités, de leurs intérêts et de leurs besoins ».

Au-delà de la fonction contestataire des contre-publics, ceux-ci endossent une double fonction. D'une part une fonction d'un repli sur soi qui participe à la construction d'une identité d'un groupe pour mieux se représenter, se figurer à soi. D'autre part, une fonction de clarification des revendications pour délibérer et proposer des visions alternatives du bien commun.

C'est précisément ces deux fonctions que l'on retrouve dans le mouvement #OnArrêteToutes pour une grève des femmes le 8 mars prochain. C'est revendiquer des droits tout en se constituant en tant que groupe de semblables luttant contre le système patriarcal et inégalitaire.

Le 8 mars 2020, on arrête toutes. 

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