Bouddhiste ou musulman ? La question identitaire en Birmanie

Carte de l'Arakan et sa situation en Birmanie

Carte de l’Arakan et sa situation en Birmanie

Côte birmane orientale

Côte birmane orientale

Côte birmane orientale

Côte birmane orientale

Yangon. Birmanie. 2 avril 2015. Depuis Sittwe, capitale de l’Arakan, la route qui mène à Maungdaw témoigne de l’isolement de cette ville, principale agglomération du Nord de cet État à la lisière du Bangladesh. Après une demi-journée de navigation dans la mangrove le long des côtes orientales birmanes, le ferry accoste à Buthidaung. De nouveau sur les terres, une route sinueuse dans un paysage désolé, parsemée d’enfants le dos lesté de sacs de pierres destinés à un aménagement de la chaussée, se fraie un chemin au travers des vallées, sur les ponts de fortune qui relient des collines aux pentes desséchées par le soleil birman, érodées par les travaux inachevés des pelleteuses, avec les carrés verts de rares rizières encore verdoyantes. Intemporels, les soldats de l’armée birmane (Tatmadaw), mènent la garde, secondés par les garde-frontières, un nouvel échelon dans l’organigramme militaire créé en 2009 par le gouvernement afin de mieux contrôler les zones frontalières.

Le nord de l’Arakan est l’une des régions les plus militarisées du pays : ce territoire présente en effet un intérêt essentiel pour les autorités birmanes qui se sont engagées dans un processus de transition politique depuis 2011, couplé à un processus de paix encore balbutiant quatre ans plus tard et à une ouverture économique contrôlée par l’élite militaire, source de déséquilibres internes extrêmement controversés.

Depuis 2012, un conflit à haut risque a surgi entre la communauté Rakhine de confession bouddhiste, une des ethnies ancestrales de l’Arakan, officiellement reconnue par le gouvernement central de Nay Pyi Taw (la nouvelle capitale du pays) et la communauté musulmane « Rohingya ». Installée plus tardivement dans cette région, et largement minoritaire à l’échelle nationale, cette dernière représente le tiers de la population de l’État d’Arakan (soit environ 1 million d’habitants). Par la nature religieuse des clivages entre deux communautés éloignées des zones de développement économiques de la Birmanie, les tensions actuelles présentent le risque d’enrayer l’ensemble du processus actuel de transition.

En 1982, une loi promulguée par le régime militaire a divisé la société en trois catégories de citoyens : ceux reconnus à part entière comme citoyens de l’Union du Myanmar, ceux reconnus par association, et les autres par naturalisation. La population musulmane de l’Arakan s’est vue déniée tout statut de citoyenneté et a été considérée par les autorités comme une communauté d’immigrants illégaux, qualifiés de « Bengalis », en dépit de la présence de la majorité d’entre eux dans la région depuis plusieurs siècles.

Alors que jusqu’à présent, ces Rohingyas bénéficiaient d’une carte temporaire (communément appelée « white card »), qui ne leur conférait certes qu’un statut de citoyenneté de « seconde zone », mais leur permettait néanmoins de voter aux élections et plus généralement de participer à la vie politique du pays, un communiqué officiel du gouvernement central en février dernier a annoncé l’expiration de la validité de ces cartes à compter du 31 mars dernier, laissant leurs propriétaires dans un état de vulnérabilité accru face aux accusations de statut d’immigrants illégaux.

À l’heure actuelle, nul ne sait ce que seront les propositions du gouvernement au-delà de la fin mai, en particulier si ces cartes temporaires, uniques pièces d’identité pour ces populations musulmanes, seront remplacées.

En 2014, le gouvernement birman avait lancé un processus de « vérification de la citoyenneté » des populations musulmanes, et avait promis de naturaliser les individus s’enregistrant en tant que « Bengali » à défaut de « Rohingya » lors du recensement national.

Toutefois, après avoir naturalisé un groupe de quarante Rohingyas dans la région de Myebon, ce programme a été suspendu par les autorités, la majorité des Musulmans affichant leur réticence à renoncer à leur identité de « Rohingya ». Certains analystes considèrent que cette expiration inattendue des « white cards » serait en réalité un moyen pour le gouvernement de relancer et d’accélérer ce processus de « vérification », en incitant les Rohingyas, dépourvus de tout document officiel garantissant leur identité, à s’enregistrer comme Bengalis dans l’espoir de bénéficier d’un semblant de reconnaissance et surtout des maigres services de l’État qui sont tout simplement refusés aux sans-papiers.

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Village à proximité du township de Buuthidaung. Placardées à l’entrée des habitations Rakhine (bouddhistes), ces inscriptions expriment leur condamnation du droit de vote des détenteurs de "white cards" (musulmans)

En 2012, une vague de violence a éclaté entre les deux communautés dans le nord de l’Arakan, précipitée par le viol d’une femme Rakhine par un musulman. Ces tensions se sont poursuivies en octobre 2013 dans le sud de l’État, puis en mars 2014, quand des manifestants Rakhine, excédés par un prétendu favoritisme des agences de développement envers les Musulmans, ont vandalisé les bureaux des organisations internationales et imposé le départ des travailleurs humanitaires. En sus des dommages matériels causés par ces vagues de violence – un nombre considérable de maisons fût incendié – des centaines de personnes ont été tuées et des dizaines de milliers déplacées. Ces troubles ont parachevé le climat de tension et de méfiance généralisée non seulement entre la communauté Rohingya de confession musulmane et la communauté Rakhine de confession bouddhiste, mais aussi entre cette dernière et la communauté internationale.

A Maungdaw, les liens entre les deux communautés se sont de fait brisés. Alors que cette ville présentait depuis des décennies un remarquable enchevêtrement de religions, de cultures et de traditions, les pas des femmes voilées croisant chaque jour ceux des moines en bure pourpre cheminant vers leur monastère, chaque communauté vit désormais en autarcie, repliée sur ses valeurs, survivant tant bien que mal dans « l’après-2012 ».

Au delà des épisodes de violence qui ont fortement ébranlé le moral des deux communautés, les mesures imposées par le gouvernement ont contribué à l’anéantissement des liens anciens qui existaient entre les deux groupes, accentuant une dangereuse tendance à un repli communautaire qui serait définitif.

Dans un village à proximité de Maungdaw. Mars 2015

Dans un village à proximité de Maungdaw. Mars 2015

Une rue déserte. Un bâtiment officiel. Un vieil homme musulman, au même titre que 96% de la population de Maungdaw, la barbe fournie comme un arbuste de la mangrove, vêtu d’un longyi (la tenue traditionnelle birmane encore aujourd’hui largement portée dans toute la Birmanie, ndlr) et coiffé d’un bonnet de prière, déambule, la démarche placide, sous le regard suspicieux d’un agent de police. D’un geste lapidaire et empreint de dédain, le représentant des forces de sécurité lui fait promptement signe de détourner son chemin à distance du bâtiment officiel. L’homme s’exécute et poursuit sa route, impassible.

Depuis 2012, les forces de police et les garde-frontières liés au pouvoir central sont chargés de prévenir toute infraction aux restrictions imposées par le gouvernement en Arakan. Les faits et gestes de la population musulmane sont sous haute-surveillance et le spectacle des hommes en uniforme attablés aux terrasses des tea-shops, ces restaurants locaux où les habitants se retrouvent pour discuter, commenter le dernier match de foot-ball en avalant un thé sucré au lait concentré, est désormais une scène de la vie quotidienne à Maungdaw.

Les forces de sécurité dans le centre-ville de Maungdaw

Patrouille de police dans le centre-ville de Maungdaw

La communauté musulmane Rohingya est ainsi interdite de s’éloigner d’un périmètre qui a été strictement déterminé par les autorités. Cloitrés dans leur village, les habitants rêvent du passé en regardant les voitures de police s‘avancer au détour des rues familières : « Je viens de l’ethnie Mon-Karen à la frontière de la Thaïlande, comment voulez-vous que je puisse être Bengali ! », s’exclame Daw Khin Than Win, une vieille femme de confession musulmane qui présente toutes les caractéristiques apparentes d’une Birmane : l’apparence physique, la tenue vestimentaire, mais aussi une maitrise parfaite de la langue Myanmar. Pourtant, son appartenance religieuse lui dénie les droits dont les ressortissants de son ethnie jouissent en théorie. Après la disparition de son époux en 1995, elle a quitté Yangon où elle tenait un petit commerce pour rejoindre sa belle-famille à Maungdaw. « Je vis dans cette maison depuis 1995. A l’époque, nous n’avions aucun problème ; nos deux communautés (la communauté Rohingya musulmane et la communauté Rakhine bouddhiste, ndlr) vivaient en harmonie. Nous nous entraidions, achetions nos produits respectifs, nous invitions les uns les autres et surtout, nous autres, les musulmans, étions libres de nos mouvements. Les violences de 2012 et les restrictions gouvernementales qui ont suivi ont eu des conséquences désastreuses et ont consacré le cloisonnement entre nos deux communautés », déplore-t-elle. « Nous ne sommes même plus autorisés à exercer librement notre religion. Tous nos rites religieux ne peuvent être accomplis qu’en secret, à la maison, si nous ne voulons pas avoir de problèmes avec les autorités, » ajoute son beau-frère, un grand jeune homme au regard doux et au visage déjà raviné par les soucis de la vie quotidienne. « Nos Mullahs (les leaders religieux, ndlr) sont interdits de réciter la prière à haute voix, car le gouvernement nous a explicitement fait savoir qu’il s’agissait d’une « pollution sonore ». Pourtant, les bouddhistes usent constamment de mégaphones pour leurs cérémonies, à chaque nuit de pleine lune » murmure-t-il dans un sanglot étouffé.

« Ward » (administration inférieure au village) à l’entrée de Maungdaw

Famille devant un « Ward »  à l’entrée de Maungdaw

Quelques rues plus loin, Mohammed Soltan, un musulman Rohingya dont les ancêtres vivent dans la région depuis plus de trois siècles, évoque en les détaillant les répercussions de cette politique d’exclusion en termes d’éducation pour les jeunes appartenant à sa communauté. « Ma fille a brillamment terminé son lycée malgré toutes les contraintes imposées aux nôtres. Tous les professeurs à l‘école gouvernementale sont de l’ethnie Rakhine, et la majorité d’entre eux ne prennent même plus la peine de se déplacer jusqu’à l’établissement scolaire. Je les ai entendus proclamer que, puisque nous autres, les musulmans, représentons la majorité de la population à Maungdaw, eux ne veulent pas « faire pousser des plantes vénéneuses » en éduquant nos enfants. Nous avons donc du embaucher un professeur privé, qui m’a couté 35,000 kyats par mois (soit environ 35 euros). J’ai accepté de dépenser cette fortune car je veux que mes enfants soient éduqués ».

Pourtant, malgré ses bons résultats et les efforts de son père, Sepura, la fille de Mohammed, ne pourra se rendre à l’université. Les restrictions sur la mobilité de la communauté musulmane lui interdit de se rendre à Sittwe, la capitale de l’État d’Arakan, ou à Yangon, le poumon économique du pays, pour étudier à l’université.

Jeune étudiante dans une madrasa, école coranique indépendante du gouvernement et financée par la communauté musulmane pour combler les déficits du système éducatif

Jeune étudiante dans une madrasa, école coranique indépendante du gouvernement et financée par la communauté musulmane pour combler les déficits du système éducatif

Classe mixte dans une madrasa

Classe mixte dans une madrasa

De façon plus inquiétante, ces restrictions de déplacement ont eu un retentissement sur la vie quotidienne de la population musulmane. L’accès à la forêt et à la rivière voisine, deux lieux essentiels de subsistance alimentaire pour les familles de Maungdaw, leur est désormais strictement interdit. Ces mesures semblent avoir eu un impact considérable en termes de malnutrition, dont souffrirait plus de 20% de la population dans le nord de l’Arakan. « Ils veulent tout simplement nous anéantir », résume Aung Than Naing, un musulman de Maungdaw qui organise des cours privés pour les enfants dans sa maison pour compenser les difficultés de fonctionnement de l’école gouvernementale, faute de moyens attribués par l’État. Corroborant ses propos, Daw Nunu Khin, une jeune femme musulmane travaillant pour une ONG internationale à Maungdaw, ajoute: « Cette politique de discrimination a aussi des conséquences en terme d’accès aux soins. L’hôpital public favorise nettement la communauté Rakhine bouddhiste. Cet ostracisme transparait non seulement dans les différences de prise en charge sanitaire dont nous sommes victimes, mais également dans les dépenses de santé supplémentaires qui sont imposées aux patients Rohingyas. Lorsque les femmes sont enceintes, les médecins les incitent à l’avortement si elles attendent des garçons. Ils ne veulent pas que notre communauté continue à croître et sont effrayés par nos hommes ».

La conséquence visible de ces restrictions est le nombre de plus en plus important de jeunes musulmans de Birmanie – en grande majorité des hommes – qui prennent le large sur des embarcations de fortune surchargées en destination des pays voisins, où ils espèrent trouver un emploi leur permettant d’envoyer des fonds aux proches restés sur place. Il est ainsi estimé que 100,000 Rohingyas, soit environ 10% de la population musulmane de l’Arakan, ont fui le pays vers la Thaïlande voisine dans un premier temps, dans la perspective d’atteindre les côtes malaises dans un second temps, le pays, de population majoritairement musulmane, étant réputé plus tolérant que le reste des états du sud-est asiatique à l’égard des immigrants Rohingyas. Comme les découvertes de navires transportant des centaines de migrants Rohingyas au large d’Aceh et des côtes Malaises ainsi que de fosses communes de migrants dans la jungle thaïlandaise l’ont montré ces jours-ci, cette traversée, au coût s’élevant à plus de 2,000 dollars, s’effectue généralement au risque de leur vie. Les embarcations doivent souvent  faire face à des pénuries d’eau ou de vivres, et nombreuses sont les personnes qui périssent en chemin. L’accostage en Thaïlande n’est pas non plus synonyme de réussite. Parmi les « chanceux » qui atteignent la Thaïlande, un certain nombre sont enlevés et entassés clandestinement dans des camps dans la jungle ou les régions montagneuses à la frontière entre la Malaisie et la Thaïlande, jusqu’à ce que leurs familles versent une rançon exorbitante aux ravisseurs pour permettre leur libération. La plupart sont soumis à l’extorsion ou au viol, lorsqu’ils ne sont pas tout simplement assassinés. Alors que cette contrebande a longtemps été facilitée par l’absence de mesures répressives de la part de la Thaïlande, Bangkok semble avoir récemment cédé aux pressions de l’Europe et des Etats-Unis, et a affirmé mettre en place une nouvelle politique de repression du trafic des clandestins, suite à la découverte de fosses communes contenant les dépouilles de plusieurs d’entre eux dans la jungle la semaine dernière. Toutefois, d’après les ONG oeuvrant pour les droits des migrants clandestins, il se pourrait que ces nouvelles mesures prises par le Royaume n’aggrave encore davantage à court terme le sort de ces migrants musulmans en fuite, les passeurs, inquiets par cette soudaine vague de repression, abandonnant en pleine mer des bateaux chargés de centaines de Rohingyas.

À Sittwe, la capitale de l’État située à 300 kms au sud de Maungdaw, la situation apparait encore plus problématique pour la population musulmane. Dans cette ville portuaire, irriguée quotidiennement par le retour des pêcheurs, la dynamique de violence n’est pas seulement due au cloisonnement lié à la politique de discrimination observée à Maungdaw, mais aussi à une différence démographique entre les communautés. Dans la partie centrale de l’État Arakan, la population musulmane ne représente en effet que 30% des habitants. Suite aux violences de 2012, des villages entiers de musulmans ont été dévastés, certains hameaux ayant été intégralement incendiés. La majorité des musulmans, chassés du centre-ville de Sittwe et des villages voisins, vit désormais dans des camps aménagés à la hâte en périphérie de la ville, dans des conditions insalubres. Les familles s’y entassent souvent avec plus de quinze personnes dans une même pièce, l’habitat précaire étant constitué de bâches et de jonc tressé, avec un toit de tôle récupérée, les sacs de riz fournis par les organisations humanitaires servant de « rustine » pendant la longue saison des pluies.

Camp de déplacés internes à la lisière de la ville de Sittwe

Camp de déplacés internes à la lisière de la ville de Sittwe

« Nous subissons les mêmes restrictions que les autres Rohingyas qui vivent en Arakan: absence de liberté de mouvement, difficultés d’accès à nos moyens de subsistance traditionnels et aux services de santé, perte de l’accès à l’éducation pour nos jeunes. Et, désormais, le pouvoir central nous impose de vivre entassés dans ce camp avec l’interdiction d’en sortir. De plus, la majorité des personnes vivant ici souffrent d’hépatite B ou C. Mais nous ne pouvons nous rendre à l’hôpital sans l’autorisation du médecin de la clinique du camp. Pour lui, tant que nous sommes encore capables de parler et de marcher, c’est que nous sommes encore en bonne santé », explique un groupe de femmes rencontrées dans l’espace temporaire d’enseignement, qui fait office d’école au milieu du camp.

« Le moindre rapport avec les autres habitants de la région nous est interdit ; nous sommes traités comme des bêtes sauvages, cette existence n’est pas digne d’êtres humains », soupire un des hommes du camp, avant de déposer dans la paume de la main tremblotante de son petit garçon qui le supplie depuis dix minutes un billet de 50 kyats (soit environ 0,05 euros). « Nous ne pouvons pas mener de business, ni nous lancer dans la moindre initiative. Comment voulez-vous que nous donnions un modèle fiable à nos enfants ? Je me lève chaque jour à l’aube avant que mes petits ne se lèvent pour ne pas me retrouver dans la situation où ils me réclameraient de l’argent ou de la nourriture, parce que je suis trop honteux de leur répondre que je n’ai tout simplement rien… que nous ne sommes rien », ajoute-t-il en baissant la tête.

Quelques allées plus loin, dans le même camp, un homme brandit une petite feuille de papier, rongée par l’humidité, et en partie déchiquetée par les années. « Voici mon certificat d’enregistrement de 1991, celui où je suis recensé comme « Rohingya », explique-t-il, avant d’ajouter : « J’ai la preuve de notre existence, ils ne peuvent pas nous la voler de cette façon ».

Certificat d’enregistrement de 1991 d’un homme musulman dans un camp à proximité de Sittwe

Certificat d’enregistrement de 1991 d’un homme musulman dans un camp à proximité de Sittwe

Camp de « déplacés internes » à l’extérieur de Sittwe

Jeune fille dans un camp de « déplacés internes » à l’extérieur de Sittwe

Enfants dans le camp de « déplacés internes » à l’extérieur de Sittwe

Enfants dans le camp de « déplacés internes » à l’extérieur de Sittwe

En ce printemps 2015, les perspectives pour ces populations déplacées demeurent hautement incertaines. Alors que dans certaines zones, notamment dans la région de Mrauk-U, le gouvernement birman a accepté un retour graduel des « déplacés » vers leurs villages d’origine, quand ceux-ci n’ont pas été entièrement détruits, le problème de la réinstallation reste entier pour les populations dans la région de Sittwe, notamment pour celles expulsées du centre-ville. Le cloisonnement progressif des communautés et l’anéantissement des liens anciens interconfessionnels depuis 2012 ont enraciné les prises de position extrémistes, alimentant chez les observateurs la crainte que le conflit puisse ressurgir à tout moment. La population bouddhiste Rakhine, qui compte une proportion non négligeable d’éléments ultranationalistes, n’est pas prête à accepter un retour des musulmans dans leurs quartiers, à proximité de leur lieu d’habitation. « C’est le problème du gouvernement, ils n’ont qu’à les transporter ailleurs. Nous ne pouvons pas vivre avec eux. Nous souffrons de ces terroristes, ces immigrés illégaux qui ne sont pas citoyens de notre pays », affirme un leader Rakhine à Sittwe. « Ils pratiquent une religion hostile, nous voulons vivre en paix dans notre État, et entre nous », précise-t-il.

Ces tensions ont alimenté la crainte de la menace djihadiste dans la région. Alors qu’un certain nombre de Madrasas sont financées par les fonds en provenance de l’Arabie Saoudite, qui pratique le même type d’Islam Sunnite que les populations musulmanes du nord de la Birmanie, certains observateurs mettent en garde contre une récupération du conflit par les réseaux transnationaux djihadistes et craignent que ce territoire ne devienne un foyer de tension accru dans le contexte de radicalisation religieuse actuel. Plusieurs agences de renseignement occidentales ont reporté avoir intercepté des conversations de réseaux islamistes, incluant Daech, mentionnant la possibilité d’une revanche de la population musulmane en Arakan. En parallèle, l’Organisation de Solidarité Rohingya (RSO), établie en 1982, pour défendre la cause des Rohingyas a été accusée d’attaques mortelles contre des forces de sécurité dans le nord de l’Arakan en mai 2014. Toutefois, les perspectives de radicalisation semblent limitées, une majeure partie de la population musulmane affirmant s’opposer à la violence comme un moyen de revendiquer ses droits. En outre, les Rohingyas considèrent les gouvernements occidentaux comme des alliés dans la défense de leurs droits, ce qui ne s’inscrit pas dans la doctrine djihadiste.

Maungdauw, le centre-ville

Maungdauw, le centre-ville

Alors que de nombreux observateurs interprètent cette crise avec une grille de lecture de type « conflit religieux », d’autres soutiennent l’idée d’un conflit purement ethnique, associé par bien des aspects à une forme de choc des cultures entre deux mondes antagonistes. À l’origine de ces violences, certains y voient aussi un problème essentiellement politique, créé par le gouvernement birman pour des raisons stratégiques, notamment le contrôle des territoires mais aussi des suffrages électoraux dans la perspective des prochaines élections présidentielles prévues fin 2015.

Clairement, une analyse unidimensionnelle de ce conflit communautaire ne rend pas compte de la complexité de la situation.

C’est en se plongeant dans l’histoire de l’Arakan que peuvent émerger quelques clés d’interprétation. Bien que les actes de violence recensés depuis quatre ans aient des causes conjecturelles identifiables, ce conflit s’inscrit dans la continuité d’un long processus de construction de la « nation » arakanaise dans le même temps que s’égrène le long cycle de doléances de la communauté Rakhine.

Par sa localisation géographique, l’État d’Arakan est au carrefour des mondes musulmans et bouddhistes en Asie : cette évidence a fortement influencé non seulement son identité, mais aussi la nature des forces impliquées dans la construction de la « nation » arakanaise.

Déconnecté du reste du territoire birman par d’imposantes chaines montagneuses, l’État d’Arakan a longtemps été isolé du pouvoir central. En 1430, le premier royaume d’Arakan fut établi autour de la florissante capitale de Mrauk-U. A l’origine tributaire du Sultan du Bengale, il obtint son indépendance en 1531 avec l’avènement du roi Rakhine Man Pa. Considéré comme le pater patriae de l’Arakan, Man Pa mena une campagne victorieuse contre le sud-est du Bengale. Puis, après avoir conquis Chittagong, il protégea son territoire contre les invasions birmanes et portugaises.

Sous son influence, le Royaume d’Arakan évolua d’un petit état agraire, replié sur la vallée de Kaladan, à une puissance régionale dès le début du XVIIème siècle, étendant son influence le long des côtes nord du Golfe du Bengale, recevant les hommages des gouvernants de villes aussi lointaines que Dhaka ou Pegu.

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En 1638, un coup d’état mené par Narapati-kri va préfigurer une période d’instabilité dans le Royaume. Rapidement, une résistance à son règne se met en place dans la région de Chittagong, mettant en lumière la capacité de plus en plus limitée du Royaume d’Arakan à contrôler le sud du Bengale. Cette instabilité déclenche une vague de migration vers des zones qui échappaient au contrôle royal, augurant le déclin inéluctable du royaume. Cette décrépitude aboutira non seulement à une guerre civile à la fin du XVIIème siècle, précipitant la perte de contrôle sur le sud du Bengale, mais surtout, humiliation suprême, à l’invasion de l’Arakan par le roi birman Bodawphaya en 1784, qui marqua la fin de l’âge d’or arakanais. À titre d’anecdote, la célèbre statue Mahamuni, qui, selon la tradition, fut modelée au cours d’une visite de Siddhartha Gautama, le Bouddha lui-même, dans le nord de l’Arakan, fut par la suite arrachée de force des mains des Arakanais par les Birmans et déplacée à Mandalay, suscitant une indignation durable du peuple d’Arakan.

Progressivement, de batailles perdues en redditions honteuses, l’Arakan fut intégré au Royaume Birman.

Toutefois, quelques épisodes de l’histoire de la construction de la nation birmane montrent que l’Arakan ne fut jamais véritablement incorporé à l’ensemble birman. La première guerre anglo-birmane (1824-1826) aboutit, en vertu du traité de Yandabo, à l’annexion de l’Arakan, infligeant une nouvelle humiliation aux Arakanais. Cette décision favorisa non seulement l’intégration de l’État dans le « Raj » britannique mais, de façon non anodine, ouvrit la voie – suite à la levée des restrictions à l’immigration – aux flux migratoires du sous-continent indien vers l’Arakan.

Avec cet afflux de main-d’œuvre musulmane du sous-continent, l’empire indien britannique parvint à bâtir en quelques décennies une économie puissante. Mais la modification du fragile équilibre ethno-religieux provoqua le mécontentement et nourrit les craintes des Rakhine bouddhistes. Les Arakanais estiment aujourd’hui que les descendants de la population musulmane introduite par les Britanniques ont inventé ex-nihilo une nouvelle entité ethnique, les « Rohingya », qui est dénoncée par les Rakhine comme une stratégie rhétorique de la communauté musulmane pour se réclamer d’un lignée ancestrale dans la région et revendiquer leurs droits.

L’histoire précoloniale et coloniale de l’Etat d’Arakan établit ainsi que les tentatives de construction de la nation arakanaise se sont déroulées en réaction à la présence de forces extérieures: d’un côté, une majorité Bamar bouddhiste s’efforçait d’intégrer l’Arakan dans son orbite, pendant qu’une minorité musulmane d’implantation plus récente mais de plus en plus nombreuse dans la région était perçue comme une ultime invasion en terre arakanaise.

Pendant la seconde guerre mondiale, l’accroissement des antagonismes religieux et culturels entre la majorité Rakhine bouddhiste et la communauté musulmane a été à l’origine de tensions de plus en plus violentes. Tandis que la plupart des membres de la minorité musulmane soutenait les Britanniques, les Rakhine se sont rapprochés des forces japonaises. Des massacres et des exactions furent observés des deux côtés, contribuant à amplifier les tensions intercommunautaires, laissant dans leur sillage les traces durables d’une défiance réciproque et d’une acrimonie persistante, intégrant une part non négligeable du processus de socialisation et qui se vérifie aujourd’hui dans la crise que connait la région depuis plus de trois ans.

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, dans les années de lutte pour l’indépendance de la Birmanie, une nouvelle rébellion musulmane apparut en Arakan, portée par le projet d’un territoire islamique autonome. Ces revendications musulmanes furent rapidement anéanties par le pouvoir central. En réponse, le gouvernement birman créa en 1961 une structure de gestion militaire directe dans le nord de l’Etat, baptisée « Mayu Frontier Administration Area”, lui conférant une certaine autonomie territoriale par rapport au reste de l’État d’Arakan. Cette zone fut cependant de courte durée : elle fut immédiatement dissoute à la suite du coup d’état dirigé par le Général Ne Win en 1962.

Pendant l’ère socialiste, le Général Ne Win adopta une nouvelle constitution qui reconnut la création d’un « État » Rakhine, au même titre que les autres Etats et Provinces qui constituent la Birmanie. Toutefois, ce nouveau statut administratif ne modifia pas fondamentalement le régime de gouvernance du pays, déniant clairement toute idée d’autodétermination politique, économique, sociale et culturelle pour laquelle les responsables des minorités ethniques s’étaient battus.

La dernière constitution en date, ratifiée en 2008, reconnaît lui aussi un « État Rakhine ». Cependant, les dirigeants ethniques Rakhine continuent à exprimer leur mécontentement sur le mode de gestion des affaires locales par le pouvoir central.

C’est dans ce contexte que le développement de l’ethno-nationalisme Rakhine a donc initialement gravité en opposition aux Bamars, le groupe ethnique majoritaire en Birmanie mais représentant moins de 1% de la population du Rakhine, qui avait mis fin à l’âge d’or de l’Arakan au 18ème siècle et a tenté, par la force, d’insuffler un sentiment d’unité nationale dans le pays.

Toutefois, cet antagonisme ethnique tend à s’estomper au détriment d’une autre forme d’animosité, qui puise sa justification dans la religion. Il semblerait ainsi que l’ethno-nationalisme Rakhine ait trouvé une nouvelle raison d’être dans son excrétion de la communauté musulmane, perçue comme une nouvelle menace extérieure violant l’autonomie et mettant en péril la culture de l’État Rakhine.

En 2015, les principaux efforts de construction de la nation arakanaise s’articulent donc autour d’un mouvement de mobilisation d’une large partie de la communauté bouddhiste contre la population musulmane. Ces efforts visent notamment à représenter l’État Rakhine comme le dernier rempart à l’ouest de la Birmanie contre l’imminente l’invasion des musulmans du Bangladesh frontalier. Ils jouent également sur les craintes d’un envahissement démographique de la population musulmane, appréhension alimentée par les forts taux de natalités des femmes musulmanes dans la région, associée à une demande accrue en terres par les familles musulmanes. Percevant dans ces faits une menace pour la pérennité de leurs moyens de subsistance, un bon nombre de Rakhine se retrouve aujourd’hui dans les discours anti-musulmans qui se développent autour du triptyque « Amyo, Barthar, Thartana » (race, langue, religion), dans lequel «  religion » ne peut pas se référer à une affiliation autre que la religion Theravada Buddhiste.

La traduction politique de ces idées se retrouve dans l’unique parti présent sur la scène arakanaise, l’ANP (Arakan National Party), connu pour puiser ses références dans des siècles de ferveur nationaliste, rappelant avec fierté le glorieux passé du Royaume d’Arakan qui domina la région jusqu’à ce qu’il soit humilié dans un premier temps par les Bamar, puis par les immigrants provenant du sous-continent indien. Cette croisade antimusulmane a été récemment ralliée par certains Bamars eux-même, qui, par ce rejet de la communauté musulmane, prétendent assurer la défense de la « nation » birmane.

L’enracinement de ces mouvements de pensées au sein des populations de l’Arakan semble étouffer l’idée que l’État Rakhine est le produit d’une mosaïque de peuples et de territoires où vivent des populations complémentaires, témoins de cultures ancestrales, de religions, de langues et de traditions différentes.

Au delà, la question se pose de savoir si, en dépit du processus d’ouverture au monde observé depuis la levée des sanctions occidentales en 2013, la Birmanie est elle-même en mesure de s’intégrer au sein d’un espace mondialisé, fondé sur la rencontre et le brassage des hommes et des cultures, découvrant des valeurs communes telles que la mixité et une reconnaissance réciproque entre des individus porteurs d’un projet commun.

Au final, bien que le gouvernement central ait mis en place une politique d’amélioration des infrastructures depuis 2014, l’Arakan demeure le deuxième État le plus pauvre de Birmanie. Il lui faut gérer non seulement une situation humanitaire critique, et mettre en œuvre des mécanismes de prévention des conflits, mais également créer les conditions d’un développement économique et d’une réconciliation durables.

Dans l’État d’Arakan, plus de 140 000 « déplacés internes » (IDPs), dont la grande majorité est musulmane, continuent de vivre dans des camps, et l’ensemble de la population sédentaire est largement affectée par les tensions intercommunautaires, subissant en 2015 des restrictions accrues qui affectent les besoins les plus primaires : l’alimentation, la santé, l’éducation, le droit de penser et de s’exprimer.

Camp de « déplacés internes » en périphérie de Sittwe

Camp de « déplacés internes » en périphérie de Sittwe

Camp de « déplacés internes » en périphérie de Sittwe

Camp de « déplacés internes » en périphérie de Sittwe

 

 

Enfants dans le camp de  « déplacés internes » à l’extérieur de Sittwe

Enfants dans le camp de « déplacés internes » à l’extérieur de Sittwe

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