Mathilde Weibel
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Billet de blog 2 mars 2020

On avait dit plus jamais ça

Depuis quelques jours les affrontements se succèdent sur l'île de Lesbos alors que la Turquie ouvre ses frontières et que la Grèce tente de protéger les siennes. On tire sur les bateaux qui tentent d'accoster. Et des militants d'extrême-droite agressent les étrangers, réfugiés et bénévoles des ONG.

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Hier encore, Lesbos c’était la vie.

Hier encore, Lesbos était le berceau de ceux qui inventaient un monde nouveau. A Lesbos renaissaient ceux qui avaient survécu à l’innommable, fui l’indicible, évité le pire. Lesbos et sa beauté, Lesbos et sa grandeur, accueillait hier encore ceux qui avait dit non, ceux qui rêvaient le monde, ceux qui n’avaient pas fléchi devant des pouvoirs sanguinaires et des guerres intestines. Tous ceux qui avaient refusé dictatures et conflits millénaires, abandonné terres et villages plutôt que de se laisser mourir, parce qu’ils croyaient en l’Homme et en la Vie, se retrouvaient à Lesbos, terre rêvée, terre idéale, terre bénie. Tous ceux qui se rencontraient là pour y créer des amitiés éternelles venaient montrer au monde ce que c’était que vivre.

Hier encore, Lesbos était la vie, Lesbos donnait la vie. Parce que la vie c’est sale, ça crie et ça pleure, ça patauge et ça glisse dans la boue, ça émeut et ça achoppe. Et la vie à Lesbos, pour ceux qui étaient venus de loin, survivants de l’Enfer, c’était ça. Une lutte de tous les instants, une guerre contre la faim, la mort, la guerre. Parmi la drogue et les couteaux, les insultes et les coups. Comme chez soi. Comme avant.

Sauf qu’ici, il y avait l’espoir. La liberté. L’avenir. Ici, il y avait les mots et les idées. Comme une étoile lointaine qui brillait timidement au loin mais qu’on voyait quand même, ou du moins qu’on croyait voir, il y avait les idées auxquelles on voulait croire malgré tout, malgré les humiliations et les coups, les sanglots et les cris.

Une fois à Lesbos on se disait que oui, que cette fois on y était, que dorénavant tout irait bien. C’était l’Europe. Alors on acceptait. On attendait. Parce que c’était l’Europe. Parce que bientôt tout s’arrangerait. Plus que jamais on se répétait les mots comme des fétiches. Liberté. Droits. Egalité. Dignité.

Hier encore c’était tout ça, Lesbos. Des hommes, des femmes et des enfants qui espéraient et qui rêvaient. Qui en avaient trop vu. Et dont les cœurs étaient fatigués des horreurs humaines et trop visibles. Il ne leur restait plus que le rêve pour continuer à vivre. Ils en savaient trop sur ce dont l’être humain était capable pour cesser de rêver.

Je n’ai pas envie de me réveiller. Je ne veux pas savoir. Je ne peux pas savoir.

Aujourd’hui Lesbos s’est réveillée en sang. Aujourd’hui, à Lesbos, on tire sur ceux qui ont trouvé la force de fuir. On hurle sur des hommes, des femmes et des enfants épuisés mais vivants, silencieux et dignes. On hurle et on déverse de la haine sur ceux qui ont survécu au voyage. On leur dit de reculer. De rentrer chez eux. On leur hurle de repartir dans la guerre, parce qu’on ne veut plus les voir, parce qu’on n’en peut plus de les voir. Parce qu’à Lesbos on n’en peut plus. Parce qu’à Lesbos, et depuis des années, on reçoit le malheur des autres sans broncher, seuls face au monde qui arrive là sur nos rives. Et parce qu’à Lesbos on aimerait leur dire, aux grands d’en-haut, leur expliquer que leurs petits jeux ont des conséquences trop graves pour notre petite île. Qu’on n’a pas la carrure pour supporter leurs manigances. Qu’on est fatigué et surpassés par ce qui nous arrive. Des années qu’on demande de l’aide, des années qu’on crie au désastre. Dans le désert.

On vous aura prévenus.

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