Athènes au mois d’août

Errances afghanes à Athènes autour de la place Victoria.

Athènes en plein mois d’août, 38 degrés à l’ombre. Les Grecs ont déserté la ville. Ne restent que quelques touristes qui visitent l’Acropole au pas de course en attendant le ferry qui les emmènera vers les îles, et les immigrés qui n’ont nulle part où se réfugier de la capitale à pleurer de chaleur.

Je l’ai rencontré sur un banc de la place Victoria. L’ai d’abord cru pakistanais. Croisements de regards en silence, puis je lui tends le morceau de gâteau qu’on m’a offert au bar d’à-côté. Je sirote mon café, il fait signe d’aller me chercher de l’eau.

Pendant quelques minutes on se contente d’échanger des sourires et soudain il me lance : « farsi baladi ? - Na, pashto baladam » [tu sais le farsi ? - Non, je sais le pashto]. Alors la conversation s’engage. En plus de sa langue maternelle, le dari [variante afghane du persan, ou farsi], W. parle pashto et ourdou, qu’il a appris au Pakistan où il a été réfugié pendant dix ans. Puis il est rentré à Kaboul, où il était agent de sécurité pour une entreprise américaine de protection de l’environnement. Il a une femme et trois enfants, arrivés avec lui il y a cinq mois et demi par l’île de Kos. 10'000 euros payés au passeur pour un voyage Kaboul-Athènes.

On évoque ses enfants, les types qui se bagarrent en face de nous, et cette place Victoria à la fois lieu de rendez-vous des immigrés et épicentre des transactions avec les passeurs - justement, un homme en chemise rose vient de s’asseoir à côté de nous, vérifiant ce que la femme blanche peut bien raconter à l’exilé afghan.

Un homme passe, tenant à la main des ballons multicolores à l’effigie de héros de dessins animés. Les enfants, afghans, iraniens, kurdes, se pressent autour de lui et l’un d’eux réussit à convaincre sa mère de lui en acheter un. Et Blanche Neige passe de mains en mains, flottant au-dessus du petit groupe, avant de finir écrasée sur le pavé brûlant devant les yeux étonnés des petits.

Un vieil Iranien édenté s’approche de W. et moi, demande si nous sommes des compatriotes, puis nous demande de l’argent pour recharger son portable. W. chuchote : « mon cœur saigne quand je le vois sans rien pouvoir faire pour l’aider». W. aime beaucoup Athènes. Il y fait beau, on le traite bien. « Oui, Athènes c’est une belle ville. Mais que peut-on faire ici ? » En cinq mois et demi il n’a jamais parlé avec un Grec. « Ils sont gentils, on n’a jamais de problème avec eux. Mais ils passent devant nous sans nous voir. Il faut les comprendre, eux non plus n’ont pas de travail. Ce n’est facile pour personne ici ».

W. a bien essayé de travailler. Un jour, on l’a emmené dans un champ d’oliviers où il est resté toute la journée en plein soleil. Ce qu’on lui a donné à la tombée du soir a à peine suffi à payer le bus aller-retour.

Il le sait, Athènes n’est qu’une étape. Il ne cesse de rêver à l’Allemagne. Seulement, pour y arriver, il lui faudrait réunir les 3'500 euros que demande le passeur. De temps en temps, quand l’attente se fait insupportable, l’idée de repartir à Kaboul lui traverse l’esprit. A quoi bon rester ici à regarder passer les mouches. 31 mai, 24 juillet, 25 août. Les dates des attentats de Kaboul finissent par s’oublier, les visages des morts par se ressembler. Il a peur, bien sûr, mais finalement, à force de tourner en rond entre le camp d’Eleonas et la place Victoria, il ne sait plus que choisir entre le vide et la peur de la mort. Ce sont les visages de ses enfants qui lui donnent la force de rester, de continuer d’espérer qu’un jour, il pourra leur dire qu’ils sont enfin arrivés quelque part.

Avant de partir je promets de lui rendre visite, de rencontrer sa femme et ses enfants restés au camp cet après-midi. Puis W. s’éloigne, rejoignant ses amis qui me regardent avec méfiance depuis le banc d’à côté.

Le lendemain matin, W. m’attend place Omonia pour m’emmener au camp d’Eleonas, à quinze minutes du centre-ville. Un des « bons camps », d’après ce qu’on dit. Le chemin de terre qui nous y mène est bordé d’un marché noir de légumes et de vêtements roulés en boule. On y trouve tout, d’après W., qui y a même acheté une télévision à cinq euros la semaine dernière.

Un alignement de baraquements en tôle, brûlés par le soleil de midi. Les allées qui les séparent sont parfois décorées de tapis, de plantes vertes et de chaises longues. « C’est ma maison ». Derrière la porte, l’air est climatisé. Une jeune femme nous attend avec trois enfants qui restent en arrière, timides. J’ai apporté des crayons de couleur et des cahiers sur lesquels ils se mettent immédiatement à dessiner. La maison de W. et sa famille est composée de deux pièces comportant chacune un lit superposé, et séparées par une salle de bains spartiate. Le sol est recouvert de tapis.

S. nous apporte du lait sucré, des assiettes de raisins secs et d’amandes et des gâteaux secs, avant de se retirer dans la pièce d’à côté. Pendant qu’on discute, les enfants escaladent la tête de leur père qui les chatouille en riant. W. me parle de leur voyage. Je lui pose des questions sur l’Iran, sur son travail à Kaboul, mais il me décrit inlassablement la traversée en bateau entre la Turquie et la Grèce, motif obsessionnel qui revient sans cesse dans la conversation. La première fois, le bateau, trop chargé, chavire. Personne ne sait nager dans la famille, il voit ses enfants couler, croit que tout est fini, puis, sans trop savoir comment, se retrouve sur une plage, en Turquie. Il faudra réessayer. La seconde fois la mer est calme et il garde les yeux rivés sur ses enfants, n’osant pas regarder cette terre qu’il devine à l’horizon. Et c’est la Grèce.

Il fait noir à Kos. Une boîte de nuit déverse sur la plage quelques fêtards dont une jeune fille qui s’approche et appelle les secours. La police arrive avec quelques couvertures, ordonne d’attendre jusqu’au lendemain. Au petit matin, toute la famille est emmenée dans un camp où elle restera trois mois, avant d’embarquer pour Athènes.

Je quitte W. et sa famille quatre heures plus tard, après avoir dévoré les spaghettis à la sauce tomate et au yaourt préparés par S. On se promet de se revoir en Allemagne. Inch’Allah.

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