Hommage à Jean-Paul, mort de froid aux portes de l’Europe

Jean-Paul, 24 ans, est mort pendant la nuit du 7 janvier au camp de Moria, Lesbos.

Puedo escribir los versos más tristes esta noche

J’aurais préféré aller me coucher ce soir. Oublier ou détourner les yeux. M’abîmer dans un sommeil d’enfant, loin du froid et des souvenirs de la journée écoulée.


Aujourd’hui un garçon de dix-huit ans m’a raconté qu’il avait tenté de se pendre à deux reprises le mois dernier. Un autre m’a dit, satisfait, que le cadavre de son meilleur ami assassiné avait cessé de le suivre à tout moment de la journée et que désormais, il ne lui rendait visite que la nuit.


Il fait froid. Partout, tout le temps. C’est la première chose dont on parle en rencontrant quelqu’un. Comment vas-tu. J’ai froid.


Ce soir j’aurais préféré aller me coucher, oublier et détourner les yeux. Mais ce soir il faut écrire. Même si je n’en ai pas envie, pas du tout envie. Je sais trop bien que le monde en a assez des dénonciations, des récupérations, des scandales qui n’intéressent plus personne. Moi aussi, j’en ai assez. Assez des posts Facebook enragés, des déclarations indignées, des commentaires, des articles, des mots, toujours des mots. Ces mots qui nous autorisent à nous dédouaner, à ne pas nous sentir coupables, à laisser faire, ces mots qu’on écrit et qu’on dit et qui nous permettent de jouer à ceux qui savent et qui ne participent pas à l’ignominie, parce que non il n’est plus possible de dire qu’on ne savait pas.


Cette nuit, Jean-Paul, 24 ans, est mort. Il avait fait le voyage depuis le Cameroun pour venir mourir aux portes de l’Europe, dans cette ignominie à ciel ouvert qu’on appelle Moría. En décembre dernier, Jean-Paul avait rencontré l’évêque de Mytilène. Il sourit, sur la photo, aux côtés de la soutane violette.
« Il mourait ». Il est mort, ils sont morts et ils mourront, d’autres mourront, combien d’autres mourront, ne faisons plus semblant de ne pas savoir.


Depuis deux semaines, les habitants de Moria survivent sans électricité. Les 5028 hommes, femmes et enfants de Moria survivent dans des containers et des tentes sans chauffage ni lumière. Personne ne dort la nuit. Le froid insulaire pénètre sous la peau, s’insinue sous les os qu’il endort de l’intérieur. Il fait un degré. On annonce de la neige ces prochains jours.


A Moria, ce soir, on manifeste. On hurle et on s’élève. On se bagarre. Parce qu’à Moria on n’en peut plus. Ici on meurt et on mourra encore. Trois ans que ça dure. Trois ans que l’Europe laisse faire, bien contente qu’on ait la décence de mourir à ses portes et dans ses mers, loin des capitales du Nord.


Honte à toi, Europe.
Et salut à toi, Jean-Paul. Les frontières doivent te sembler bien vaines à présent.
Peut-être même que du ciel, on ne les voit pas.

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