Moria brûle

Dans la nuit de mardi à mercredi, le camp de Moria, qui abritait environ 13 000 personnes, a brûlé, jetant sur les routes ses habitants qui n'ont nulle part où aller. Les habitants de Moria sont les damnés de la terre depuis trop longtemps. Leur résilience et leur force nous donnent des leçons d’humanité chaque jour. Jusqu’à quand continuera-t-on de tester leur résistance ?

Depuis hier je reçois des messages d’amis vivant dans le monde entier : « J’ai vu ce qui s’était passé à Moria, c’est terrible… » « Est-ce que tu vas bien, qu’est-ce qui se passe à Lesbos ? »

Il y a bien sûr la satisfaction de savoir qu’on en parle, que Moria occupe enfin le devant de la scène médiatique. Mais il y a aussi une forme de découragement. Parce que Moria existe depuis cinq ans, et que Moria est un enfer depuis cinq ans. Ce n’est pas la première fois que le camp brûle, et ce qui s’est passé mardi et mercredi soir n’est qu’un événement de plus sur la liste infinie des malheurs de ses habitants. Un malheur annoncé, prévisible, un malheur que personne n’a cherché à éviter. 

Depuis des années, ceux qui vivent à Moria y meurent à petit feu, un peu plus chaque jour, accablés par les politiques européennes qui ne veulent pas d’eux et qui s’acharnent à faire d’eux des sous-hommes forcés de mendier pour tout : se nourrir et nourrir sa famille, avoir une attention médicale, rencontrer un avocat, exister.

Depuis mars dernier, les milliers de réfugiés qui avaient accompli l’exploit d’atteindre vivants les rivages de l’Europe après avoir survécu à la guerre en Syrie, en Irak, en Afghanistan, au Congo, aux mafias de passeurs en Iran et en Turquie, et à la traversée de la mer sur un bateau en plastique, étaient enfermés, « confinés » dans ce camp insalubre et surpeuplé. Six mois sans marcher dans la rue, six mois sans voir la mer, sans aller faire des courses, sans pouvoir offrir une promenade à ses enfants. Six mois qui ont vu les tensions déjà existantes s’exacerber, jusqu’à ce que la violence l’emporte et que les attaques au couteau, les vols et même les meurtres deviennent monnaie courante. Les habitants de Moria sont traités comme des animaux depuis trop longtemps, entassés dans des cages, privés de tout ce qui fait les êtres humains – respect, dignité, nourriture, hygiène, etc. On ne veut pas les voir au centre-ville, on leur refuse l’accès aux soins, on les dénigre, on les maltraite, on les insulte. On leur fait comprendre qu’ils ne sont pas comme nous et qu’on ne veut pas d’eux.

Je rectifie, on ne les traite pas comme des animaux – il existe aujourd’hui des psychologues ainsi que des coiffeurs pour animaux et on ne donnerait pas à manger à son chien ce qu’on prétend faire avaler quotidiennement aux habitants de Moria. Qui accepterait de voir sa jeune épouse, tout juste rentrée de la maternité avec son nouveau-né, vivre ses premiers jours de mère au milieu des rats et des cafards ? Qui supporterait d’être enfermé dans un endroit pareil au milieu de 13'000 inconnus pendant des mois, avec la menace de l’attaque d’un virus meurtrier dont le monde entier – sauf nous – se protège en respectant une certaine distance entre les personnes et en se lavant les mains le plus souvent possible ? A Moria il n’y a pas d’eau courante et il est impossible de se tenir à distance les uns des autres. Les tentes sont alignées les unes derrière les autres et on fait la queue pour tout. Celle pour les repas est une file d’attente unique qui regroupe trois fois par jour les 13'000 habitants du camp, qui reçoivent après plusieurs heures passées en plein soleil une barquette en plastique contentant du riz mal cuit et un morceau de poulet avarié.

Les habitants de Moria sont les damnés de la terre depuis trop longtemps. Leur résilience et leur force nous donnent des leçons d’humanité chaque jour, à nous qui avons la chance de les côtoyer. Jusqu’à quand continuera-t-on de tester leur résistance ?  

Aujourd’hui, ceux qui vivaient à Moria se retrouvent à errer au bord des routes. Les familles se sont installées à proximité des entrepôts de la route qui relie Moria à Mytilène, à la recherche d’un peu d’ombre. La police ainsi que des groupuscules néofascistes leur bloquent l’accès au centre-ville de Mytilène, tout comme ils empêchent ceux qui voudraient leur porter assistance de les approcher. Des policiers ont averti il y a quelques heures une amie thérapeute qui apportait des médicaments à un de ses patients : « on vous laisse passer à vos risques et périls, on ne pourra pas vous protéger si vous êtes attaquée par les fascistes ». La route est bordée de corps endormis, de couvertures, d’enfants. Certains Afghans ont trouvé refuge dans un cimetière. C’est cela, notre Europe, qu’on se le dise.

Moria a brûlé, les tentes qui contenaient le peu que ses habitants avaient emporté avec eux de leur pays aussi. Les médicaments, les vêtements de bébés, les dessins d’enfants, les cahiers, les sacs de couchage, les couvertures ont brûlé.

L’espoir, lui, cela fait longtemps qu’il avait été détruit par les politiques européennes.

 

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