Mourir d'être né à Kaboul

Un attentat dans une clinique a eu lieu ce matin à Kaboul. Parmi les victimes, des nouveau-nés et des jeunes mères.

En Afghanistan on meurt d’être né. Car venir au monde en Afghanistan, venir au monde de l’Afghanistan, cela veut dire apprendre le son des explosions avant celui des comptines ; reconnaître les cris avant les rires ; venir au monde en Afghanistan, cela veut dire mourir avant de vivre.

Ce matin on a tué des nourrissons dans une clinique de Kaboul. Deux nouveau-nés et de nombreuses jeunes mères parmi les seize victimes de l’attentat-suicide qui a commencé à dix heures du matin, alors que les jeunes femmes se remettaient à peine de leur accouchement.

Ici, de l'autre côté de la mer, à l’hôpital de Mytilène, les jeunes Afghanes ont la chance d’accoucher sans craindre les balles. C’est déjà ça et c’est la seule chose qu’elles demandaient à l’Europe, la paix. Pour le reste, les nuits sans sommeil dans leur tente une fois sorties de la maternité, la peur d’être réveillées en pleine nuit par des voleurs, celle de trouver au matin un cadavre devant leur tente, elles se taisent. Que pourraient-elles dire ? Elles sont habituées à tout. La mort, l’angoisse, les insomnies et les douleurs insidieuses qui s’insinuent doucement dans le corps quand l’esprit n’en peut plus d’être sur ses gardes, elles connaissent depuis toujours. Quarante ans que la guerre n’en finit pas. Et le cauchemar continue une fois arrivées là où elles pensaient trouver le calme après avoir bravé tous les dangers. Mais non, l’Europe ne veut pas d’elles, car personne ne veut d’elles. On ne veut plus des Afghans. D’accord pour les Syriens à la rigueur, les chaînes de télévision ont assez parlé de ce qui se passait chez eux pour que l’opinion s’y fasse. Et puis la Syrie est si proche. Mais les Afghans, non. Parce qu’on ne sait pas, qu’on ne veut pas savoir. Parce que personne ne s’intéresse à l’Afghanistan où on continue de mourir loin des caméras internationales.

En Afghanistan, on meurt d’être né et on meurt de mourir. Ce matin, une heure après l’attaque de la clinique, on a attaqué un convoi funèbre dans la province de Nangarhar. Presque en même temps, on tuait la vie et on tuait la mort. On tuait tout ce qui avait l’audace d’exister. Comme d’habitude. Comme toujours.

Ce matin comme tous les jours, en Europe, on fait dormir des milliers d’Afghans dans des tentes en plein soleil. On les force à faire la queue pendant des heures pour une barquette de riz, des toilettes sales, une douche froide. Ceux là-même qui ont survécu à quarante ans de guerre et ont eu la force de s’enfuir et de traverser déserts, mers et montagnes, pour vivre, juste pour vivre. Ceux-là même qu’on devrait honorer pour leur courage, car ils ont tant à nous apprendre à nous, Européens, campés sur nos valeurs, et pourtant incapables de les regarder en face.

Qui sait, peut-être avons-nous raison. Peut-être qu’en voyant dans leurs yeux de Méduse notre propre reflet, nous en resterions pétrifiés de honte.

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