Après Moria. Quand apporter un sac de nourriture à une amie devient illégal

Visite à Lina, qui vit désormais, comme les milliers d'autres rescapés de l'incendie de Moria, au bord de la route qui relie le camp à Mytilène. «On est mieux ici, plus visibles, plus forts. On sait qu’ils feront pression sur nous en supprimant les distributions de nourriture, pour nous “inciter” à rejoindre le nouveau camp. On connaît leurs techniques. On ne s’y pliera pas. On n’a pas survécu pour rien.»

Nous sommes allés rendre visite à Lina ce matin. Depuis mardi soir elle vit dans la rue, avec les milliers d’autres rescapés de l’incendie du camp de Moria. La première nuit a été dure, elle est tombée plusieurs fois et a encore des marques sur les genoux et les jambes. Il fallait fuir vite, emporter ce qu’on pouvait, laisser le reste. Il fallait traverser les champs, éviter la police qui envoyait des gaz lacrymogènes, porter les enfants sur son dos. Ne pas s’arrêter, ne pas regarder en arrière, ne pas trop penser. Il fallait survivre, une fois de plus, comme d’habitude.

 Une fois arrivés au barrage de police il a fallu s’y faire, on allait rester là, parqués au bord de la route, et puis plus rien ne se passerait. On verrait arriver les journalistes, on découvrirait son histoire dans les médias du monde entier, et on attendrait toujours que quelqu’un apporte de quoi manger.

 Le lendemain matin une voisine apporte une tente qu’elle installe avec son mari. Et petit à petit la vie s’organise. Le bord de la route se hérisse de tentes plantées les unes à côté des autres, comme à Moria. Certains reçoivent des couvertures, des sacs de couchages au bout de quelques jours. D’autres construisent leur tente eux-mêmes et abritent leur famille sous quelques morceaux de bois et une couverture adossée à la colline. Il fait chaud le jour, froid la nuit. Les enfants crient, ils ne veulent pas dormir, Lina non plus. Elle a peur que le feu la réveille à nouveau, peur que quelqu’un entre dans sa tente en pleine nuit et lui demande de l’argent en la menaçant d’un couteau. Comme à Moria.

 Les autorités ont construit un nouveau camp provisoire quelques mètres plus bas. Un alignement de tentes blanches face à la mer. Lina ne veut pas y aller, ses amies non plus. A quoi bon une nouvelle tente, pour y attendre quoi, que le monde nous oublie une fois de plus ? On est mieux ici, plus visibles, plus forts. On sait qu’ils feront pression sur nous en supprimant les distributions de nourriture, pour nous « inciter » à rejoindre le nouveau camp. On connaît leurs techniques. On ne s’y pliera pas. On n’a pas survécu pour rien.

 Sur les hauteurs, des femmes afghanes ont fait du feu et cuisinent calmement, accroupies par terre. Un petit garçon joue avec une voiture rouge qui tient dans le creux de sa main. Les yeux écarquillés, il la regarde dévaler doucement la pente qui descend vers la mer. Pendant un instant on ne voit plus que ça, ce petit garçon émerveillé par sa voiture, sa concentration, son bonheur de la voir glisser sur le sentier. Derrière lui, une jeune fille nous approche, nous parle en anglais puis en farsi. Un homme, voyant les sacs plastiques qu’on apporte, nous demande où nous sommes allés faire nos courses. « Alors ça y est, la route est ouverte, on peut aller acheter quelque chose à manger ? » C’est la jeune fille qui répond à notre place en souriant : « mais non mon oncle, ils ne sont pas afghans, ils viennent de Mytilène ! »

 Lina me reçoit dans la tente qu’elle partage avec sa belle-sœur, enceinte de six mois. On lui a apporté du pain, des conserves, des gâteaux au chocolat pour les enfants et du raisin. Ses enfants et son mari sont partis se baigner. C’est la première fois, après six mois enfermés à Moria, qu’ils peuvent approcher la mer. La belle-sœur de Lina lâche un instant son tricot pour renchérir, me fixant de ses yeux gris : « si on avait de la nourriture et des toilettes ce serait mieux que Moria ici, au moins on peut marcher un peu, voir la mer ».

 Alors que nous discutons, une manifestation de femmes et d’enfants s’approche. D’une même voix, alignées les unes à côté des autres, les Afghanes, Congolaises, Syriennes, Somaliennes marchent fièrement et demandent liberté et droits humains. Certaines frappent deux bouteilles d’eau vides l’une contre l’autre. Des enfants portent des pancartes : « Freiheit », « Moria kills », « We need peace and freedom », tandis que leurs mères scandent « Moria prison, Moria prison ! »

 Pour arriver jusqu’à Lina, il nous a fallu gravir la colline qui surplombe la route principale, bloquée par un barrage de police. C’est un policer qui nous conseille de passer par la colline étant donné que la route est fermée. Au retour, nous reprenons le même sentier. Juste avant d’arriver sur la route principale, nous sommes arrêtés par un groupe de policiers qui vient d’arriver. « Vos papiers. Où étiez-vous ? » On scrute ma photo, me fait retirer mon masque, me rend mon passeport. « Qui êtes-vous, que faites-vous à Mytilène, où habitez-vous ? » Comme mon compagnon répond que nous vivons ici, on lui rétorque : « et où est le contrat de ton appartement ? » Ils nous laissent finalement repartir et nous sommes alors interceptés par un autre policier. « D’où venez-vous ? Pourquoi êtes-vous allés là-bas ? » Nous répondons que nous avons apporté de la nourriture à une amie. « Il est interdit d’entrer là-bas et d’apporter de la nourriture ». Puis s’adressant à mon compagnon, qu’il découvre syrien : « et toi, retourne là-bas ! » Sourire au type, rester calme. Et s’enfuir en vitesse.

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