Le jeu de la liberté

La pluie ravage le nouveau camp dans lequel ont été « relogés » les rescapés de l’incendie de Moria. Il continue d’abriter de jeunes enfants, des personnes âgées, des malades qui se remettent d’une hospitalisation, des nouveau-nés.

Et moi je dirai quoi à ma fille de huit ans qui ne peut plus dormir dans les couvertures imbibées d’eau,

Au plus fort de l’orage, à cinq heures du matin, quand elle se réveillera dans la tente inquiétée par le vent,

Quand elle me demandera Maman, pourquoi sommes-nous enfermés là, pourquoi n’avons-nous pas de maison comme les autres,

Et je lui dirai quoi, quand la tente menacera de s’effondrer sur nous sous la poussée de l’eau, et quand elle aura peur du tonnerre qui gronde,

Quand les éclairs déchireront le ciel et qu’alors le désastre alentour se fera voir en pleine nuit, soudain terriblement visible, des centaines et des centaines de tentes menaçant comme la nôtre de s’écrouler, et leurs habitants, dans le noir, cherchant coûte que coûte à évacuer l’eau, à créer des canaux, de l’eau jusqu’aux genoux,

Je lui dirai quoi quand elle dira Nous ce n’est rien Maman mais pense à la voisine avec son bébé de trois jours,

Est-ce que je lui expliquerai pourquoi nous sommes enfermés là, pourquoi nous vivons dans des tentes, sur des terres inondables, et qu’à chaque pluie notre « maison » se transforme en lac ?

Est-ce que je lui dirai pourquoi nous n’avons pas le droit de sortir de cet enfer, que je lui raconterai les heures à faire la queue, que je lui expliquerai pourquoi il faut à sa grand-mère une autorisation spéciale pour aller voir son diabétologue à l’hôpital, comme si elle n’était pas humaine, comme si elle plus que toute autre, parce qu’elle avait été parquée là, ne devait en aucun cas être libre de ses mouvements ?  

Est-ce que je lui parlerai de notre voisin Milad, dont la femme Maryam doit accoucher demain, et à qui aucun médecin n’a voulu inscrire son nom sur un bout de papier ; Milad qui demain restera enfermé avec nous, les pieds dans l’eau, pendant que seule à l’hôpital Maryam donnera la vie à leur enfant,

Est-ce que je lui raconterai les pressions psychologiques, les affronts, les menaces, les mois à attendre un entretien censé statuer de notre sort et en lequel on place tant d’espoirs, en premier lieu celui de nous sortir de là, puisque tout dépend désormais d’un morceau de papier, d’une décision administrative, comme si nos vies étaient des pions que s’échangent les uns et les autres, et le jour dit, le cœur battant, apprendre d’un fonctionnaire fatigué l’annulation, annoncée comme si de rien n’était, « on vous rappellera, allez maintenant dégagez »,

Est-ce que je lui parlerai des rendez-vous pris des mois plus tôt chez un médecin spécialiste à l’hôpital, perdus parce que la police n’a pas autorisé la sortie du camp,

Est-ce que je lui parlerai de Guy, se remettant doucement d’une difficile opération à la hanche, et à qui le médecin préconise un mois de repos strict, Guy qui quelques heures plus tard pataugera dans la boue en essayant de retrouver sa tente, les béquilles dans une main, le dossier médical dans l’autre, et qui s’effondrera sur les couvertures humides des pluies de la veille et attendra que quelqu’un vienne l’emmener aux toilettes, loin, évitant les flaques d’eau et la boue,

 

Est-ce que ce sont là des choses que je devrais raconter à ma fille ? 

Je vais continuer de lui faire croire ce que je lui raconte depuis le début. Si sommes là, c’est parce que nous participons à un grand jeu. Nous avons déjà traversé de nombreuses épreuves sur la route et beaucoup nous attendent encore. Elles sont là pour tester notre endurance. Les plus faibles meurent, c’est la règle. Elle le sait, elle a déjà vu certains de nos compagnons abandonner la partie. Nous en sommes maintenant à l’étape décisive : la plus longue, la plus difficile. On teste notre endurance à la fois physique et psychologique. L’attente sans aucune perspective d’avenir. La vie sous tente dans le froid et la pluie, les toilettes insalubres, l’absence de douches. La nourriture qui rend malade, les infections, la gale. Les risques sont là. Certains perdent tout espoir, s’effondrent, se scarifient, s’entretuent, se suicident. Elle le sait aussi, elle l’a vu aussi. Mais je lui ai bien expliqué que ce n’était qu’un jeu. Et que celui qui s’en sortait vivant gagnait le droit de faire l’expérience de la paix et de la liberté.

On s’est dit que ça valait le coup d’essayer.

 

Alors, on joue ?

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