Après Moria (2). Se nourrir

Près d’une semaine après l’incendie du camp de Moria, nombre de bénévoles, employés d’ONG et journalistes se voient refuser l’accès à la zone où les réfugiés ont installé leurs tentes. Les distributions de nourriture sont sporadiques et insuffisantes. L’absence de sanitaires laisse présager une catastrophe. A Mytilène, la police traque ceux qui se seraient échappés de la rue.

Ce matin dans les rues de Mytilène, la police est postée devant les supermarchés et arrête ceux qui en sortent. Parce qu’ils ont fui la zone de non-droit dans laquelle ils sont enfermés avec les autres survivants de l’incendie de Moria. Parce qu’ils ont traversé la forêt et les collines pour éviter les contrôles, se sont écorché les jambes, ont risqué plusieurs fois de tomber, pour aller faire des courses. Parce qu’ils ont osé vouloir se nourrir par eux-mêmes, sans attendre des distributions insuffisantes et inadaptées.

On les voudrait disciplinés, baissant la tête, tendant la main. Les réfugiés c’est ça, non ? De pauvres gens qui demandent tout et n’apportent rien. Qu’on peut transbahuter d’un camp à un autre, d’une tente à une autre.

Cette fois-ci, on a décidé de les parquer dans un camp flambant neuf, un alignement de tentes blanches d’où l’on pourra les surveiller tranquillement. Il n’y a de loin pas assez de tentes pour que tous s’y installent, peu importe, c’est déjà ça. Les tentes sont faites pour abriter six personnes ? On en mettra dix. Les distanciations sociales ? Les risque de propagation du feu, avec des tentes si proches les unes des autres ? Qu’importe, si le virus ou le feu en emporte quelques-uns ce sera toujours ça de moins. Ceux qui refusent de s’y rendre ? C’est très simple. On interdit à tous ceux qui leur apporteraient de quoi manger de les approcher. Ils finiront bien par se rendre. Rapide, efficace.

Alignés là sur un banc, chacun des hommes tient un sac plastique contenant de la nourriture. Six policiers les surveillent. De dangereux criminels. Quelle impertinence, avoir voulu se nourrir et nourrir sa famille. Quel manque total de résignation. Quelle arrogance. Parce que vous vous croyiez humains ? Réveillez-vous, enfin. Vous ne serez jamais comme nous.  

 

Le lundi après-midi les commerces de Mytilène sont fermés et les rues désertes. Une Afghane me reconnaît dans la rue. Elle et son fils ont eux aussi bravé les barrages de la police pour venir jusqu’en ville et y faire des courses. Elle me montre ses jambes égratignées, les sandales de son fils déchirées : « Tous les magasins sont fermés aujourd’hui, pourquoi ? On n’a rien mangé depuis cinq jours et on n’a pas pu se laver depuis l’incendie. Au moins, j’ai trouvé du savon et de quoi manger au supermarché. Tant pis pour les chaussures de mon fils ». Elle me raconte sa course à travers les collines, sa fatigue. « Tu crois qu’on peut demander à un taxi de nous rapprocher du barrage de police ? Il se fera arrêter s’il nous aide ? »  

 

Les médias grecs continuent leur propagande anti-réfugiés. A la télévision, on affirme que les réfugiés mettent le feu « toute la journée ». Ma médecin a du mal à croire qu’il y a des Syriens parmi les milliers de personnes qui dorment au bord de la route. « En Syrie il y a la guerre, donc les Syriens sont certainement mieux logés, dans des maisons ou au moins au camp de Kara Tepe, non ?» Non. Les Syriens dorment par terre comme les autres. Les nouveau-nés syriens, les femmes enceintes syriennes, les invalides syriens. Et si vous n’avez aucune idée de ce qui se passe en Afghanistan, au Congo ou en Somalie, il serait peut-être temps de vous renseigner plutôt que de répéter bêtement ce que vous entendez à la télévision.

Personne ne risque sa vie dans une embarcation en plastique s’il n’a pas déjà tout perdu.

 

 

 

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