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Billet de blog 18 août 2017

Les réfugiés afghans de Belgrade, Sisyphes contemporains

Au "parc afghan" de Belgrade, on regarde passer le temps entre deux tentatives de passer la frontière.

Mathilde Weibel
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Šid, première ville après la frontière serbe en arrivant de Zagreb. Un groupe d’Afghans monte dans le train, billets en mains. B., « 15 ou 16 ans, je ne sais pas », s’assied à côté de moi. C’est la douzième fois qu’il tente de passer la frontière en six mois. Il est originaire de la province de Nangarhar, à la frontière avec le Pakistan, entièrement contrôlée par les taliban. Pourquoi venir en Europe ? « Tac tac tac », mime-t-il simplement, évoquant les tirs incessants entendus depuis son enfance. « On ne peut pas vivre là-bas ». Quelques poils au menton, un jogging enfilé mais pas encore apprivoisé (« tu as vu, ici on porte des vêtements européens »), la timidité de l’adolescence. Le train n’avance pas, les heures coulent et on s’ennuie, alors il raconte. Le passeur, un Afghan installé à Belgrade, « quelqu’un de bien », qui n’encaisse l’argent qu’une fois la frontière passée. En l’occurrence, rarement : les frontières de la Serbie sont bloquées, tant vers la Croatie que vers la Hongrie.

On y va en taxi et on fait le reste de la route à pied. Juste avant la frontière, dans les champs, on court le long des voies de chemin de fer. La semaine dernière, B. a assisté à un règlement de compte entre passeurs, « tac tac tac », ils se tiraient dessus eux aussi, en concurrence pour la clientèle.

Le lendemain je retrouve A., à Belgrade depuis quatorze mois. Depuis son arrivée, il tente lui aussi de sortir du pays. Il me montre ses tibias rougis, matraqués par les policiers croates. Il ne sait plus combien de fois il a essayé de passer la frontière. Une fois, il est arrivé jusqu’en Slovénie, une autre fois en Hongrie, mais à chaque fois on l’a renvoyé à Belgrade. La mafia serbe attend à la frontière serbo-croate, demande de l’argent, frappe. La police frappe aussi mais ne prend pas d’argent : c’est en Bulgarie que la police frappe. « Là-bas, même la police est une mafia. Ils nous enferment et ne nous laissent sortir que contre des billets ».

Au « parc afghan » de Belgrade, devant la gare, les Afghans font passer le temps comme ils peuvent entre deux tentatives de passage. Dans leur langue maternelle, le pashto, ils disent « je vais jouer » pour dire « je vais à la frontière », car ils savent bien que tout ça, au fond, n’est qu’un grand jeu dont ils ne sont que les pions. « Et toi, tu y retournes quand ? Peut-être qu’on aura de la chance la prochaine fois, Inch’Allah ». Les passeurs aussi ont leurs habitudes au parc. Je discute en français avec l’un d’entre eux, qui dit avoir vécu six ans à Charleroi, en Belgique, et connaître Paris. Lui aussi est maintenant enfermé en Serbie sans possibilité d’en sortir, alors il faut bien vivre.

Le lendemain, assis au parc afghan, on regarde passer les gens. Deux hommes d’environ trente ans fixent leurs yeux sur nous. « Ces deux, là, c’est des passeurs kurdes, explique A, ils ne s’occupent pas de nous, juste de leurs compatriotes ». Plus loin, assis négligemment sur un banc, des passeurs « bulgares », c’est-à-dire des Pachtounes installés en Bulgarie. Le passeur d’A. ? Il est en Afghanistan, d’où il lui donne au compte-gouttes les détails de son voyage. A. se contente de suivre les instructions, de monter dans les bus, les taxis qui le laissent en pleine campagne à des kilomètres de la frontière. Mercredi, il réessayera de passer en Hongrie. Il est certain de revenir à Belgrade quelques jours plus tard, « mais il faut quand même essayer, Inch’Allah ».

Il emmènera un sac à dos avec une deuxième paire de pantalons, quatre pains, quatre bouteilles d’eau et des canettes d’« energy drink ». Mais il sait que ça ne suffira pas à tenir les quatre ou cinq jours que lui et ses amis passeront dans la forêt, « comme des animaux ». Le plus dur, c’est la faim et surtout la soif. Parce qu’il faut rester en forme pour pouvoir courir vite, une fois la frontière atteinte, et éviter les policiers qui vous poursuivent et n’hésitent pas à tirer.

Au centre du parc, trois garçons montent sur des bancs. Debout dans la lumière déclinante, tous dans la même direction, ils commencent leur prière sans que personne ne leur prête la moindre attention. A. m’explique qu’ils ne prient pas directement sur l’herbe à cause des chiens qui y font leurs besoins. Quand ils ont fini, on les voit rester quelques instants agenouillés, l’air ailleurs, avant de descendre de leur perchoir, de renfiler leurs chaussures et de laisser la place aux suivants.

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