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Billet de blog 24 sept. 2017

Voir Mytilène et mourir

Lesbos, 2017. Ce qui ne devait être qu'un point de passage s'est transformé en prison. Au nord de Mytilène, le camp de Moria atteint un niveau de surpopulation jamais atteint, entraînant une situation humanitaire alarmante.

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 Depuis longtemps il souffre loin des siens

dans une île des eaux, au milieu de la mer

(Odyssée, I, 49-50, trad. Philippe Jaccottet)

Ce qu’on remarque d’abord ce sont les marques de scarifications sur leurs avants-bras. O., 34 ans. S., 22 ans. M., 20 ans. A., 26 ans. Syrien, Afghan, Kurde, Irakien. Tous égaux face au désespoir et à la rage qui monte un peu plus chaque jour. Devenus fous d’attendre et de tourner en rond.

Les scarifications ne sont que la part la plus visible de ce qui les ronge. Il est plus dur de regarder leurs yeux. Et quand on finit par demander ce qui est arrivé, on entend inlassablement la même réponse. « Moria ».

Moria, c’est le nom du plus grand camp d’internement de Grèce, sur l’île de Lesbos. 5'000 personnes y sont enregistrées, vivant dans des baraquements ou dans des tentes. Parmi elles, des enfants, des femmes, des personnes âgées. Enfermées sur une île, forcées d’y attendre la fameuse carte bleue qui leur permettra de prendre un ferry pour Athènes et d’y transposer leurs rêves d’ailleurs.

Depuis le centre de Mytilène, on en a pour une demi-heure de bus, entre la mer et les oliveraies. A gauche c’est la Grèce et à droite, la Turquie. Il n’y a pas encore cent ans, sur cette même côte, la Grande Catastrophe voyait des dizaines de réfugiés chrétiens arriver de Turquie, forcés de quitter leurs maisons pour s’installer en Grèce. Environ soixante pour-cent de la population actuelle de Lesbos en serait issue. Aujourd’hui, l’île fait face à une nouvelle vague d’exilés, venant d’un peu plus loin à l’Est. Les histoires des uns et des autres s’entrelacent, on se souvient des récits d’un grand-père ou d’une mère internés dans des camps, des réfugiés qui dormaient dans ces mêmes parcs, sur ces mêmes trottoirs, en 1922.

A Moria, on attend pour tout. Les douches froides, l’accès aux toilettes, les distributions de nourriture moisie ou de vêtements sales et trop grands. On erre entre les allées moites, on tape dans un ballon de foot, et on tente d’oublier le temps qui ne passe pas en fumant des cigarettes, les yeux baissés le long des oliveraies. On essaie de ne pas se mêler aux bagarres quotidiennes, on se fait tout petit, pour ne pas prendre parti. Le soir, on s’allonge sur un tapis de sol entre une mère et un petit frère, priant pour trouver le sommeil dans la tente immense au milieu des soupirs des uns et des murmures des autres.

De temps en temps, on s’offre une promenade dans le centre de Mytilène. On prend le bus pour aller regarder les gens vivre leur vie, cette vie libre qu’on pensait à notre portée. Les bateaux amarrés sur le rivage portent des inscriptions qu’on ne tarde pas à savoir déchiffrer. Ceux des gardes côtes grecs ont des rayures bleues et blanches, ceux de Frontex sont gris souris. Et puis il y a les bateaux de pêcheurs, et les énormes yachts de luxe devant lesquels on se prend en photo.

En espagnol, moría veut dire il mourait. Et c’est ça, qu’on fait, à Moria. On meurt à petit feu. Doucement. Intérieurement. D’abord en tombant malade, toujours, les premiers jours. La fatigue, la nourriture, le manque d’hygiène. Puis en perdant l’espoir. Alors un jour, on finit par le saisir, ce couteau qu’on refusait de voir. Qu’on croyait réservé aux autres, aux faibles. Non, un jour, sans savoir comment, c’est nous qui nous mettons à faire comme eux sans pouvoir nous arrêter de regarder le sang couler.

A Lesbos, la beauté du paysage ne sert qu’à accentuer l’horreur de ce qui s’y passe. Sur les plages puis dans les cafés, les touristes turques côtoient les naufragés syriens, au point qu’on ne sait bientôt plus qui est qui, quand le crépuscule succède à la blancheur du jour. Le long des côtes, en partageant les pistes avec les chèvres qui se lèvent péniblement quand arrive la voiture, le bleu de la mer attire le regard vers la côte turque, et les yeux encore éblouis par le coucher du soleil on peine alors à distinguer l’orange fluorescent des milliers de gilets de sauvetage jetés là, dans une décharge, parce qu’il faut bien les mettre quelque part. Certains ont déjà blanchi, abandonnés depuis plusieurs mois. Au premier plan, un petit tas s’impose. Orange vif. Les arrivées d’hier.

Chaque jour, environ cent personnes arrivent sur l’île en bateau, depuis la Turquie si proche - huit kilomètres - que certains sont même venus à la nage. Plus tôt cette semaine, on a vu arriver à Mistegna, à 16 kilomètres au nord de Mytilène, un bateau avec à son bord 72 personnes - 18 femmes, 20 hommes, 34 enfants. Deux jours plus tard, cinq bateaux ont accosté à Lesbos, faisant monter le nombre des arrivées du jour à 203 personnes. On les amènera à Moria, les enregistrera, puis les laissera végéter dans les limbes d’une administration engluée, nouvelle Calypso retenant dans ses filets ceux qui ont échoué sur son île. Une infime proportion d’entre eux sera autorisée à quitter l’île pour Athènes après dix, quinze mois d’attente, Syriens en tête. Les autres, Kurdes, Afghans, Maliens, seront renvoyés en Turquie, d’où ils disparaîtront pour un temps des radars européens. Avant qu’ils tentent à nouveau le voyage. 

Sur le port de Mytilène, veillant sur les ferrys en partance pour Athènes, la statue de la liberté abrite les Afghans du soleil de midi. Ils y sont, en Europe. Ils l’ont fait. En trois jours, leurs espoirs n’ont pas encore eu le temps de s’assombrir. L’euphorie du voyage entamé marque encore leurs visages, leurs sourires. Peut-être n’ont-ils pas encore remarqué les barbelés de Moria. Peut-être leurs estomacs n’ont-ils pas encore digéré les moisissures de ce qu’on leur y a servi. En riant, ils regardent fixement les ferrys en contrebas, tentant de déchiffrer les lettres rouges de la destination inscrite sur le panneau lumineux. Ils n’ont qu’une idée en tête. Liberté.

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