#JLM2017 Parler de fond(s) : le problème c'est l'UE !

Denis Durand a publié une note «Candidature Mélenchon : le problème, c'est le programme ». Tâchons d'y répondre sur le fond puisque la principale (unique?) mesure mise en avant est la «création d’un Fonds de développement économique, social et écologique européen» et ce «sans même attendre d’obtenir une modification des traités». Vaste illusion et belle manipulation !

Dans une récente note de blog, Denis Durand, membre de la commission économie du PCF, propose une critique du «programme» qui accompagne la proposition de candidature de Jean-Luc Mélenchon sur son sitewww.jlm2017.fr Malgré le ton polémique, quelques formules acerbes voire une réelle mauvaise foi, se cache un désaccord de fond. Essayons d'y répondre.

La crise européenne s'est accélérée depuis 2012

Il est clair que le constat est partagé entre nous sur la «crise politique, sociale, économique et financière» (Denis Durand oublie démocratique mais passons) que traverse notre pays et notre continent. Je ne m'y attarde pas, même si visiblement nous ne sommes pas d'accord sur le rôle premier des institutions européennes dans le saccage actuel. D'emblée donc, Denis Durand en revient à la proposition de 2012 de la «création d’un Fonds de développement économique, social et écologique européen», comme si elle était intangible par principe et surtout, comme si la crise européenne n'avait pas empiré depuis. Oubliés donc le coup d'état financier à Chypre (mars 2013), les souffrances des peuples portugais ou espagnols imposées par la commission européenne et les gouvernements complices ou encore les accords arrachés aux Grecs sous la menace (juillet 2015). Comme si, à l'été 2012, trahissant sa parole, François Hollande n'était pas allé courir signer le TSCG sans en changer une virgule (pour mémoire, seule la voix forte et claire de Jean-Luc Mélenchon avait obligé le gouvernement à reconnaître que rien n'avait été changé et qu'il n'y avait même pas eu des négociations). Comme si le programme des européennes des listes Front de gauche en 2014 n'avait pas aussi évolué par rapport à l'Humain d'abord de 2012.

Parlons donc du fond de l'affaire et pourquoi il est crucial de sortir des traités européens comme le propose Jean-Luc Mélenchon.

«Ou tu sors ou j'te sors mais va falloir prendre une décision !»

D'abord, il ne faut pas nier que cela repose sur un réel désaccord cette histoire. Si Denis Durand refuse l'utilisation du message «sortie des traités européens», c'est bien par choix idéologique. Difficile de faire aussi clair que Frédéric Lordon, mais cela correspond bien à sa dernière note «DiEM échouera» au sujet de l'initiative de Yanis Varoufakis. Ce dernier proposant comme seule perspective de changement radical, la publication des débats (les minutes) de la commission... d'ici 10 ans ! Tel le social-démocrate Yanis Varoufakis, Denis Durand serait donc plutôt favorable à agir «sans même attendre d’obtenir une modification des traités» comme il l'écrit. Alors que les plus de 42 000 insoumis à cette heure, préfereraient avec Jean-Luc Mélenchon l'option de rupture avec le carcan des traités européens. Alors oui, il y a désaccord mais je ne doute pas que nous saurons le surmonter. En évitant les noms d'oiseaux et les incompréhensions (volontaires ?) sur le fond.

Ainsi, Denis Durand semble regretter l'«ambiguïté de la formule “sortie des traités”» (non, on ne rigole pas!). C'est vrai que la formule de 2012 dans l'Humain d'abord était limpide : «s'affranchir du traité de Lisbonne»... Mais dans ce cas, que penser de contribution de la fondation Copernic et d'Attac lors des dernières élections européennes «désobéir pour reconstruire» ? Rappelons que cet ouvrage a été signé par un arc large de l'autre gauche (EELV, PG, PCF, Ensemble notamment). Et que dire du slogan du Front de gauche pour ces mêmes élections «rompre pour refonder» ? Que ce soit d'un point de vue juridique strict, ou dans les faits, «s'affranchir», «désobéir» et «rompre», c'est sortir ! Alors pourquoi ce blocage des mots ? Je reprends ici la conclusion du livre que j'ai co-écrit Osons le protectionnisme : une urgence sociale écologique(2014, Bruno Leprince) :

«Les termes de refondation, de renégociation, de rapport de force, de désobéissance et autres euphémismes doivent être pensés, mais ils sont parfois aussi le meilleur moyen de ne pas prononcer le mot fatidique : sortir. Comment espérer faire comprendre que l’on peut sortir de quoi que ce soit sans en sortir vraiment ? Pour une large part de nos concitoyens, surtout après le supplément de sentiment anti européenne nourrie par le traitement infligé aux pays en crise, ce discours n’est plus audible. Pour être compris il faut d’abord être écouté. Pour être écouté sur la question européenne aujourd’hui, il faut lever le tabou du mot “sortie”.»

Au contraire de Denis Durand, la “sortie des traités” me semble donc on ne peut plus claire. De toute façon, les traités européens sont illégitimes et un gouvernement réellement démocratique et donc respectueux de la souveraineté populaire ne doit pas les respecter. L'adoption de Lisbonne ? C'est le viol de notre vote non en 2005 ! Le TSCG ? C'est la trahison de la maigre promesse du mandat de renégociation qu'avait reçu Hollande ! Comme l'écrit le mouvement pour la 6è République dans son texte constitutif adopté par le vote de ses signataires, nous devons même considérer comme «illégitime tout traité transférant des éléments de souveraineté non ratifié par référendum.» (et même de poursuivre, en ne reconnaissant pas «l’autorité juridique des instances supranationales antidémocratiques (UE, OMC, FMI, Otan, …)».

Mal-«traités» 

Denis Durand nous dit que Jean-Luc Mélenchon ne propose pas d'«instrument de lutte concrète contre la dictature des marchés financiers». Mais il faut alors nous expliquer comment cela est possible dans le cadre des traités européens qui justement organisent la main mise des marchés financiers ? À commencer par les statuts de la BCE qui n'ont pour seuls objectifs que la stabilité de l'inflation faible et interdisent de prêter directement aux États. Que propose Denis pour les changer ? Visiblement rien. Le plan A, souhaitable mais illusoire, pourrait correspondre à viser une inflation de 5% à 7%, intégrer des objectifs d'emploi et financer directement des investissements publics sociaux et écologiques. Mais qui peut sérieusement croire à cette heure que cela arrivera un jour de convaincre sur tous ces points nos «partenaires européens», le gouvernement allemand notamment ?

La commission européenne ne joue aucun rôle pour Denis Durand, seuls les marchés financiers mettent «la pression». C'est un raisonnement hors sol. Leur effet néfaste existe justement en raison d'un cadre juridique et institutionnel bien précis, c'est l'ordo-libéralisme, construit par les traités européens. Un point d'accord cependant : la BCE et le cadre européen est le «lieu crucial de l'affrontement». Alors pourquoi en 2011 avoir refusé de l'affronter comme le proposait Jacques Généreux dans la résolution sur l'euro du PG de 2011 et ne pas envisager de réquisitionner la Banque de France ? Pire, on croit lire une pointe de satisfaction sous la plume de Denis Durand quand le gouvernement Tsipras a réussi à «faire avaliser par la Commission un budget commençant à exprimer cet engagement» anti-austérité (on se pince quand on voit la récente loi sur les retraites mais passons). Et c'est là un renoncement grave de souveraineté d'accepter «d'avaliser les budgets» par une commission qui ne représente personne. Ce sont bel et bien les traités signés en notre nom, mais sans notre accord, qui organisent la main mise des marchés sur les états qui ne devrait pas emprunter sur les marchés secondaires (là encore, ce sont bien les traités et les statuts de la BCE).

Mais c'est vrai, on pourrait aller plus loin pour mettre au pas les marchés financiers : que pense ainsi le PCF de l'arrêt de la cotation en continu, du revenu maximum (actionnaires inclus donc) ou de droit de préemption des salariés ? Car le fonds de développement de l'Humain d'abord est certes souhaitable mais n'est pas à la hauteur des enjeux car il ne fera strictement rien sur les mécanismes boursiers concrets, qui rongent le crédit vers l'activité réelle et organisent la domination sur le budget des États.

Un plan B sinon rien

Mais revenons sur la formule «sans même attendre d’obtenir une modification des traités» : le cadre actuel semble donc convenir à la commission économie du PCF. Waouw ! Même Hollande n'avait pas osé dire si peu et avait promis quelques changements, quel dangereux nationaliste ce François. À croire que les illusions européennes d'Emmanuelle Cosse sont partagées par certains au FDG. Et donc oui, heureusement que JLM dit le contraire, et c'est tant mieux. Denis Durand reproche même à Jean-Luc Mélenchon le «refus du combat européen» (sic). Alors qu'il en fait son quatrième chapitre et que dans l'Humain d'abord, le traité de Lisbonne arrivait en 7ème position. Peut-être que dans la novlangue proposée «ne rien changer» = «mener le combat». Denis Durand n'a sans doute pas remarqué que le travail d'élaboration collective du programme sera porté par l'économiste Jacques Généreux. Celui-là même qui a organisé le forum «gouverner face aux banques» ou signataire de nombreuses tribunes (dont certaines avec Denis Durand) contre l'austérité, la finance, la loi bancaire, etc. Denis Durand a peut-être aussi oublié le sommet internationaliste du plan B organisé début 2016, abordant la monnaie, la dette et les échanges commerciaux, trois domaines orchestrés par l'ordolibéralisme européen. Bref, toute négociation sans rapport de force n'a aucune chance d'aboutir. Le reste ne sont que des promesses ou des illusions mais les peuples européens n'ont plus le temps d'attendre. Nous pensons donc que seules des mesures unilatérales, dans le cadre national, peuvent nous permettre de sortir de l'ornière.

L'économiste Bruno Amable résume bien les enjeux du débat dans Libération : «C’est certainement le pire des débats au sein de la gauche, qui voit s’opposer les internationalistes à ceux qu’ils accusent de dérives nationalistes. Il y a une confusion dans cette opposition. Pour les partisans des plans B, le «retour au national» n’est qu’un moyen de recouvrer des marges de manœuvre de politique économique, pas une fin. En revanche, pour les internationalistes prompts à fustiger les dérives «patriotardes» réelles ou supposées, l’union des peuples dans la fraternité est bien une fin.»

Vient aussi dans le texte de Denis Durand l'argument dévastateur selon lequel, la sortie des traités, c'est «la dernière chose que veulent les électeurs ». Le voilà, l'argument le plus efficace, le très sondagier «#LesGens ont dit». Ne nous posons même pas la question de la source d'une telle affirmation. Pour ma part, les seules sources tangibles dont je dispose sont les résultats du référendum de 2005 en France ou le non grec de l'an dernier. Et puis avec un tel argument, c'est au communisme que tu vas renoncer mon cher Denis ! Bref, ce n'est pas sérieux. On construit et on défend un programme politique de gouvernement en se basant sur un constat pertinent, un objectif clair et un processus global. Pas en fonction d'une opinion publique fluctuante, notion qui n'a pas de sens si on y réfléchit sérieusement. Par ailleurs, que disaient nos députés FDG fraîchement élus en 2014 ? Ils signaient un communiqué de presse rappelant « le rejet massif du modèle libéral de l'Union européenne». Et qu'est-ce l'UE si ce n'est une institution juridiquement définie par les traités ? car l'UE est constitutionnellement et intrinsèquement libérale. Donc comme disait le poète Ferrat, la porte du bonheur n'est pas à droite, c'est la porte de sortie !

Faire bifurquer le modèle économique ou toucher le(s) fond(s) ?

Denis Durand nous rappelle la nécessité de «changer le rapport de force en France et en Europe» et «changer la manière de produire les richesses». Et comment cela ? En créant «création d’un Fonds de développement économique, social et écologique européen» selon Denis Durand. Pour lui, Jean-Luc Mélenchon renoncent à ces deux changements. C'est si faux que ça en devient ridicule. La preuve par l'image car Denis Durand ne semble pas avoir assisté à la conférence au théâtre Déjazet de Jean-Luc Mélenchon pour la réédition de l'Ère du peuple, voilà le lien pour la séance de rattrapage. Il y fait notamment le constat d'un capitalisme dévastateur qu'il faut renverser en liant la question sociale et écologique et propose même de réduire le pouvoir du capital et des actionnaires dans l'entreprise !

Pour bifurquer notre modèle de production, il nous faut en outre rompre avec le libre-échange. Et comment cela s'appelle, limiter les échanges ? Le protectionnisme ! Dès 2013, dans le cadre des économistes du FDG que j'animais avec Francis Parny (PCF), j'ai proposé personnellement au PCF qu'on travaille sur les mesures de lutte concrète contre ce qui dévaste nos acquis sociaux et saccage la planète, mais les propositions sont restées lettre morte. Denis Durand regrette les investissements qui servent à «délocaliser» mais ne propose rien pour l'affronter.

Pour conclure sur les arguments de fond, n'oublions pas que de nombreux fonds existent déjà en Europe, c'est donc un plan Juncker un peu plus musclé et avec des objectifs meilleurs que nous propose Denis Durand. Et ça serait donc ça la lutte anticapitaliste du XXIè siècle. Clairement insuffisant.

Pour ce qui est des questions de méthodes et des piques politiciennes, j'y reviendrai peut-être dans une autre note. Ne mélangeons pas la guéguerre avec le dialogue de fond.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.