Les grosses ficelles du journalisme d’investigation - Un peu de sociologie

Misère du journalisme d'investigation et perversité d'un système circulaire où les idiots regardent le doigt de la colère au lieu d'écouter le sage défenseur de nos principes démocratiques. Un éclairage édifiant par Frédéric Pierru.

(Ce billet invité est un texte signé Frédéric Pierru pour ce blog. Docteur en science politique, chercheur en sociologie au CNRS sur les politiques publiques de santé et de la sociologie du champ médical, il est auteur de nombreux ouvrages. )

Grâce à Mediapart, et le retour du papier de Razmig Keucheyan et Pierre Rimbert publié dans Le Monde Diplomatique en 2013 «Le carnaval de l'investigation», je me suis replongé dans la lecture des principaux travaux sociologiques et historiques du journalisme, fréquentés il y a longtemps pour cause de thèse de doctorat. J’ai ainsi relu ce papier fameux de Dominique Marchetti, paru dans la non moins fameuse revue créée par Pierre Bourdieu, Actes de la recherche en sciences sociales : 

« La manière de présenter l’investigation comme une enquête journalistique de longue durée consistant à « aller chercher » l’information voire à la voler masque et reflète des réalités bien connues des professionnels eux-mêmes [comme, par exemple, la relation supposée entre M. Mélenchon et Mme Chikirou] qu'ils évoquent très souvent en privénotamment de manière humoristique […]. L'accès au dossier se fait souvent à travers une alliance objective avec une des parties ou plus rarement avec un magistrat un policier ou un gendarme. Les intérêts des journalistes d'investigation ont rencontré et rencontrent ceux des autres agents pour lesquels la presse est parfois considérée comme un recours pour agir sur une instruction judiciaire ou plus largement sur les autorités judiciaires et politiques. Il n'est pas rare que les journalistes fonctionnent comme le disent certains d’entre eux comme des « boîtes aux lettre ». Ils reçoivent des documents ou on leur suggère aller enquêter sur tel ou tel fait sélectionnant ce qu’ils doivent diffuser ou pas ». D. Marchetti, « Les « révélations » du journalisme d’investigation », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 132, 2000.  

Sur le fond, celui de l’« investigation » sociologique qui consiste à « enquêter » sur un sujet pendant plusieurs années, il n’y a rien à redire. Mais, hélas, le débat politique vit en surface, et oserais-je dire, de plus en plus en surface, celle de la « morale » et des « affaires » ; il s’agit, en effet, de ne jamais aborder ledit fond, qui risquerait de troubler la vie tranquille que mènent les acteurs d’une délibération publique en pleine attrition, tout en risquant de dévoiler leurs intérêts de classe (celle de la petite bourgeoisie, voire de la bourgeoisie).

Car, médiatiquement, le sérieux de l’investigation sociologique perd à tous les coups face à au clinquant de l’investigation journalistique. Ainsi avons-nous pu voir très récemment M. Fabrice Arfi dans l’émission C à vous sur la 5 camper le rôle du justicier qui fait prévaloir la Vérité, quitte à faire courageusement barrage avec son petit corps aux meutes barbares, vociférantes et écumantes, du « populisme ». Entre ici Jean Moulin…

Après avoir comparé les réactions des porte-parole de FI à celles des cibles antérieures de l’investigation à la Plenel (artifice rhétorique et ficelle politique assez consternants), M. Arfi a superbement esquivé la question des sources policières et du viol du secret de l’enquête, posée par le très « combatif » Patrick Cohen, journaliste à la Woodward et Bernstein bien connu, sous le regard goguenard de Jean-Michel Aphatie. Bravo ! Cela étant, sans retirer quoi que ce soit au mérite de M. Arfi, ce dernier a été aidé : l’impulsion journalistique qui a traversé le corps de M. Cohen a été très fugace… Ses détestations personnelles ont heureusement repris le dessus très vite, ce qui a évité une relance très embarrassante. Il est vrai que le journalisme français pratique assez peu la relance, dès lors qu’il ne s’agit pas de ses boucs émissaires traditionnels (Veneeezueeeela….).

Bref, Mediapart se montre une nouvelle fois à la hauteur du journalisme « d’investigation » dont MM. Lhomme (passé par Mediapart) et Davet sont de si brillants représentants. Ce journalisme, rappelons-le, consiste à « révéler » des contenus de dîners privés interlopes avec un Président de la République – Un Président ne devrait en effet pas dire ça entre l’entrée et le dessert, et un même un autre dessert – ou sélectionner et manipuler des interviewés dans Inch Allah. À défaut d’éclairer des « faits », la « spécialité investigatrice » a le mérite de faire de la politique en même temps qu’elle permet de faire de l’argent via des sujets et des titres « racoleurs » (sic) selon les mots mêmes de Davet et Lhomme (ce sont nos deux limiers qui en parlent le mieux, en l’espèce dans Arrêt sur Images). Toutefois, constatons que cela fonctionne à plein rendement : les deux investigateurs font la tournée des popotes médiatiques, ici dans L’heure des pros de CNews devant un parterre d’éditocrates et de communicants trop heureux de voir des journalistes de « gauche » (ne rions pas, ce serait facile) valider la thèse de l’islamisation des banlieues, là dans Punchline sur BFMTV pour y faire… la même chose. On attend impatiemment bien entendu leur passage aux Grandes Gueules. On touche ici du doigt toute la pertinence propos de Keucheyan et Rimbert : le journalisme d’investigation incarne bien, pour reprendre le mot de Gramsci, le « subvertivisme », c’est-à-dire le conservatisme grimé en humeur anti-institutionnelle. On évitera au lecteur la citation usée jusqu’à la corde du Guépard… Grâce à ces deux héros et leurs élèves du CFJ, les médiacrates ont pu s’épargner d’inviter les sociologues Laurent Bonelli et Fabien Carrié pour leur remarquable ouvrage La Fabrique de la radicalité. Une sociologie des djihadistes français. Il est vrai que, eux, réfléchissent à la constitution de leur corpus (en l’occurrence le traitement rigoureux de 143 dossiers de jeunes djihadistes, en sus d’entretiens longs et répétés) et entretiennent un rapport réflexif à leur méthode.

Hélas, je n’apprends rien aux journalistes investigateurs. Comme les augures romains, qui, se croisant, et vérifiant qu’il n’y avait pas de profanes alentours, se mettaient à rire, les journalistes d’investigation sont très conscients des ficelles du métier. En public, c’est autre chose. 

Moyennant des bévues mémorables et répétées liées à l’urgence de sortir le « scoop » avant tout le monde, l’investigation ne fait que médiatiser, au sens propre comme au sens figuré, en fonction des affinités, inclinations et détestations des « investigateurs », les conflits internes aux univers judiciaire et politique ; toujours en se présentant comme journalistes « indépendants », tâche que facilite la généralisation de la presse aux ordres des oligarques français. 

Car une question taraude le sociologue populiste. Indépendant, vous avez dit indépendant ? Certes. Mais par rapport à quoi ? Car « l’indépendance » est une notion éminemment relationnelle et relative. On peut être indépendant vis-à-vis du pouvoir économique, et dépendant sur le plan partisan. Au contraire de Canal + et BFM TV, Mediapart ne dépend financièrement pas d’oligarques. Faisons-lui cette concession (encore que certains sources mentionnent une participation de 200 000 euros de Xavier Niel). Mais ce journal n’est pas en état d’apesanteur sociale, sauf à revendiquer une exceptionnalité dont la sociologie n’a pas encore trouvé un seul exemple. Elle n’en trouvera jamais. En effet, outre qu’il convient d’attirer le chaland avec des scoops « racoleurs », dans une situation de concurrence avec les autres organes de presse qui eux aussi se sont mis à « l’investigation », les limiers de l’investigation journalistique dépendent de leurs sources policières, judiciaires et politiques, en sus de leurs propres aversions politiques et idéologiques (sans parler de leurs ambitions personnelles, souvent grandes). Ce slogan de l’indépendance, dont se gargarisent les journalistes de Mediapart, n’a, sur le plan sociologique, rigoureusement aucun sens. La presse est toujours prise, comme l’écrivait le sociologue Patrick Champagne, entre la dépendance économique et la dépendance politique (ce qui est noble, à condition de l’assumer). Celles et ceux qui nient cette double dépendance, dont le journalisme « d’investigation » a réussi la prouesse de faire la synthèse, au mieux s’illusionnent, au pire trompent cyniquement leur monde.

Reste qu’à la fin des fins, tout le monde se félicite, M. Aphatie, boussole du journalisme « indépendant », congratule Mediapart pour son « travail », lequel consiste à réécrire des PV de police (cela me fait penser que je dois féliciter mon facteur pour son travail quotidien car il est bien moins payé que nos investigateurs), tandis que M. Arfi se présente en justicier et en hérauts/héros du journalisme et que l’argent rentre dans les caisses. Coup payant à trois bandes : sur les plans professionnel, économique et politique. Il faut donc reconnaître au journalisme d’investigation ses mérites : comme un alchimiste, il réussit à réconcilier toutes les contraintes pesant sur l’activité journalistique ordinaire. Une poule aux œufs d’or, une martingale professionnelle et une arme politique de destruction massive de celles et ceux qui ne sont pas dans le « Cercle de la Raison ». Qui dit mieux ?

Reste, nous y revenons, le fond. Celui, tellement laborieux, et nettement moins lucratif, des sociologues et historiens du journalisme, tel que le célèbre historien américain du journalisme Michael Schudson qui comparait l’ « affaire du Watergate » à un mythe du journalisme contemporain : le prestige tiré de ce dernier par tous les journalistes-investigateurs du monde a servi, sert et servira de paravent à des pratiques beaucoup moins héroïques, sinon louches. Le journalisme d’investigation est à la vérité ce qu’est le sondage à la mesure de l’opinion publique : un véritable coup – en forme de tour – de force, révélateur de la dépolitisation du champ politique dans lequel, désormais, la « morale » sert à combler le vide laissé par la dédifférenciation des offres politiques ; dédifférenciation dont celles et ceux qui bénéficient de l’indulgence de Mediapart ont été les opérateurs historiques : PS-EELV-PCF. On s’étonnera, par exemple, que Mediapart n’ait pas sorti en dix ans que si peu de « scoop » sur EELV, alors que le citoyen même le moins informé connaît la « morale » des dirigeants de ce parti, dont l’arrivisme l’a disputé aux bisbilles internes. Les comptes de campagnes de M. Hamon, 15 millions en trois mois, ne sont pas plus dignes d’intérêt direct ou de révélations sur les «relations extra-professionnelles». Au contraire de la chanson de Brassens, les ennemis politiques d’abord. Dérive toujours plus à droite de l’espace politique français et succès du journalisme d’investigation sont les deux faces d’une même médaille. 

Au passage, il faut reconnaître à Mediapart son art de « feuilletoniser » ses « scoops ». Ainsi, Mme Graulle, passée de Politis à Mediapart, mais constante dans sa volonté de démolir une vraie alternative politique à la gauche de droite ou à la gauche en peau de lapin (elles sont en passe de se réconcilier pour les européennes), a conclu, dans son article de dimanche, de manière ébouriffante. Je la résume, même s’il n’est pas facile de rendre compte de toute la complexité et de la subtilité du raisonnement : la séquence de la semaine dernière va nuire à M. Mélenchon, à moins… qu'elle ne lui profite. Si ça n’est pas pile, c’est face. Re-vo-lu-tio-nnaire. Un vrai changement de paradigme qui laisse sans voix le chercheur. Mais, afin de nous extraire de la gangue de cette alternative infernale dans laquelle nous nous débattions désespérément, Mme Graulle, reprenant sa casquette de militante munie d’une carte de presse, nous réserve le meilleur à la toute fin de son papier : de toute façon, si JLM gagne, il perdra quand même un peu. Ouf. Nous sommes rassurés ! Grâce à cette ouverture in extremis, nous avons pu dormir tranquilles.  L’infâme sera, au bout du compte, écrasé. Et c’est quand même, du point de vue de la presse dominante, tout ce qui compte. 

Le journalisme d’investigation fonctionne à la double pensée orwellienne : d’un côté, il vit des collusions entre journalistes, avocats, policiers et magistrats, et du viol de la présomption d’innocence et du secret de l’instruction ; de l’autre, il peut, comme dans l’émission d’hier soir, se scandaliser du non-respect du secret de l’enquête, de la disproportion des moyens mis en œuvre lors des perquisitions ou encore des faibles garanties dont bénéficient les mis en cause lors d’une enquête préliminaire. Il s’agirait, en effet, d’un « scandale démocratique » ! Le journalisme d’investigation à la Arfi et Plenel gagne ainsi sur tous les tableaux de la « morale » : moralisation de la vie politique, exaltation de la démocratie. Ainsi, si M. Mélenchon et ses camarades ont, à lire Mme Graulle, toujours perdu même s’ils venaient à gagner, Mediapart, quant lui gagne au grattage et au tirage. Nul doute que si « l’affaire » qu’il a contribuée à faire exister médiatiquement venait à se dégonfler, M. Arfi mènera alors une investigation dont il a le secret sur le « fiasco démocratique » de « l’affaire Mélenchon ». Bref, une enquête sur l’enquête. Et puis, pourquoi pas, une enquête sur l’enquête sur l’enquête. Comme le capitalisme, l’investigation journalistique se nourrit des problèmes et des déchets qu’elle produit. 

Entre M. Plenel et la droite, ça a toujours été une grande histoire d’amour, s’étonnent les abonnés insoumis de Mediapart. La droite de droite avec son soutien à Balladur en 1995. Mais aussi la droite de gauche avec Royal en 2007 et Hollande en 2012, avant de revenir à ses premières amours avec la droite de droite : Macron en 2017. En ce sens, la séquence s’ouvrant avec la création de Mediapart sous l’ère Sarkozy fut un grand malentendu entre la gauche de gauche – et non la « gauche de la gauche », expression qui n’a jamais été employée par Pierre Bourdieu – et Mediapart. Comment expliquer un tel décalage entre les prêches de gauche dont nous gratifie ad nauseam M. Plenel et ses engagements politiques implicites et explicites ? La question tourmente les abonnés de gauche de Mediapart. Alors, dévoilons le pot-aux-roses : outre la logique de réseau et d’affinités électives – à Médiapart, on sert d’abord les amis, comme le démontrent les Unes du Club –, M. Plenel choisit toujours de faire prévaloir ses intérêts immédiats sur les intérêts de la gauche. Le journalisme d’investigation, on l’a dit, suppose non seulement d’être contre mais aussi tout contre le Pouvoir. Continuer à se nourrir de ses sources officieuses pour sortir des « scoops » lucratifs – sources qui sont (souvent mais pas toujours) à gauche mais pas trop car tout ce petit monde s’est embourgeoisé depuis l’avènement des « juges rouges » dans les années 1970 – suppose de ne pas trop s’éloigner des acteurs institutionnels dominants. M. Plenel joue toujours gagnant, quitte à balancer ses beaux principes par-dessus bord. C’est avant tout de ça que « l’affaire Mélenchon » est le nom : d’un journalisme d’investigation qui a ses raisons que le cœur de gauche ne (re)connaît point.

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