« La rage de dire »

L’agression raciste dont a été victime Joseph livreur, devant le restaurant le « Brasco », témoigne encore une fois du glissement délétère de notre société dans les méandres du racisme le plus primaire. Plus il est instillé par l’une de ses plus anciennes méthodes : « le diviser pour mieux régner », plus il reprend racine.

Quand tu te réveilles le matin et que les chaînes infos diffusent des images d’en bas de chez toi, ça te fait bizarre.

Tu te souviens qu’il y a peu déjà, ta Cité Marcouville, celle de ton enfance, faisait déjà la Une pour le double décès de Driss et Carlos lors d’un règlement de compte présenté, à tort comme « communautaire » : les jeunes de cités VS la communauté gitane ( un classique quand on a connu les années 80-90 à la cité).

Cergy-Pontoise, a toujours été connu pour son brassage communautaire, j’y suis née, j’y ai grandi et j’y vis encore aujourd’hui, à 200m du Brasco. Fast Food dans lequel j’ai mangé de nombreuses fois avec ma famille, dans le plus grand des calme.

Alors, ça m’interpelle quand j’entends une histoire de Ma Ville qui est en plein décalage de ma réalité, de celle de mon fils ,qui sort sans peur s’acheter un milkshake au fast-food du coin.

La peur, il ne la ressent pas du haut de ses 12 ans, et je m’en réjouissais, en vrai , ça voulait dire qu’il était encore un peu enfant, qu’il se sentait assez en confiance pour sortir en bas de notre rue piétonne.

Avec mes potos, nos souvenirs d’enfance dans la merde sont toujours racontés avec pleins d’émotions. Ainsi, dans  nos stories, en apparence dramatiques sur bien des plans, tu verras des pleurs, des rires, des larmes parfois ; mais toujours elles finiront par un « c’était la belle époque » ou encore « c’est un beau souvenir ».

On romance tout, même la merde.

Un peu comme dans Sleepers où Brad Pitt et De Niro raconte le beau et le pire des quartiers dans un même film, on ne  gardait de nos stories que les éléments qui nous procuraient des sentiments positifs, des good vibes, des choses qui te donnent envie de revivre cette merde tous les jours.

Parce que, dans la rue des galeries, la réalité est sale ! Ma rue piétonne, c’est le concentré de toute la crasse de la société. Tous les « tricards » s’y retrouvent.

« Dans ma rue » comme le fredonnait le Doc, tous les modes de vie se côtoient.

Ainsi, dans le décor de la galerie piétonne traversière, tu verras des employés de bureaux durant leur pause déjeuner acheter leur sandwichs et donner une pièce à un des nombreux mendiants postés à tous les corners stratégiques. Et, cette pièce ils l’a donnent de bon cœur, sans pression, parce ce que, sur cette place la mendicité, elle fait partie du décor. À la manière des mendiants des « Misérables », si tu y réfléchis, la Esmeralda sublimée par Hugo c’est ni plus ni moins que la tzigane d’aujourd’hui.

En second plan,  entre deux vitrines , les « mésusages de substances » licites et illicites, y sont consommés à l’excès.

En troisième plan, au fond d'une ruelle ; « Ruelle », il est beau ce mot, il est doux, on imagine volontiers un endroit mignon, un peu comme une  tonnelle si bien décrite par un De Musset dans «  Les caprices de Marianne ».  Empreintes du charme désuet , que procure un sourire ou un croisement de regards échangés entre deux êtres qui s’ignorent .

Qui s’ignorent, mais qui se croisent tous ; tous les jours à la même heure, par le  plus grand des hasard, hein !

Eh bien, il n’en est rien.

Quand vous la traversez, ma ruelle, se mêlent à vos narines, une synergie d’odeurs de pisse bien profonde, qui témoignent de l’histoire de l’endroit.

Tellement, que le seul endroit où le masque devrait être obligatoire c’est ce passage.

Ils ont beaux « Karscherisés » tous les matins, cette ruelle est, et sera, toujours la place des pisseurs toutes catégories : du toxico en stade terminal, au boulard le plus étoilé, sans oublier  le clodo que tu croises depuis que t’es né . Lui, c’est Highlander, le type, s’il ne doit en rester qu’un , ce sera lui Frère.

Tu sais celui que tu vois systématiquement quand tu fais tes courses, et tu te dis dans ta tête : à chaque fois que je viens, il est là ?

- Ben, à la fois tu t’invites chez lui sans prévenir, tu t’attends pas en plus qu’il quitte les pièces où tu es ? Dehors c’est SA MAISON , Stupido !

Ce qui n’est pas normal c’est que tu te sois habitué à le voir tous les jours, c’est tout.

Alors, oui, la rue dans les banlieues est sale. Oui, elle pue. Oui, elle « fait mal » comme le décris si bien Kerry.

Elle y déborde de traumatismes liés aux incalculables inégalités, exclusions, racismes puants, agressions en tout genre mais surtout, surtout, d’INDIFFERENCE, qui paradoxalement sautent aux yeux du plus borgne des aveugles.

Laissez-nous rêvez notre rue, MERDE !

Laissez nous y voir  le sourire de l’enfant qui se prend une tape dans le dos par le marchand en allant chercher son Bubble Tea au Fast Food du coin. Comme dans les films qu’on matait gamin, ces films qui sont des références car , on savait tellement qu’ils décrivaient notre réalité. Oui, à l’époque dans le film, ça disait  déjà la misère, le racisme, le banditisme et toute la « fils-de-puterie sociétal  vénère » exprimé par un Matthieu Longatte.

La différence, c’était pas chez nous c’est tout. En vrai, quand ta réalité dépasse tes fictions, faut se poser des questions. Sérieux, vous le voyez pas le scénar’, là ?

- Ok, je te le pitch.

Ça commence avec une théorie de la maîtrise de la populace.

Élaborée par ceux qui ont besoin de toi mais qui te considère pas , pas moins  et pas plus qu' une matière première : utile, nécessaire mais pas vitale ( cherche bien tu trouveras forcément un exemple).

En tous cas, ils tentent de développer un réseau transitoire de matières secondaires qui leur permettent de vivre sans ta gueule.

Donc, pour que tu comprennes :

- Toi, t’es du pétrole pour l’instant, mais si tu regardes bien, aujourd’hui t’as combien d’énergies alternatives ?

Elles suffisent pas encore à te substituer mais une fois arrivée à une synthèse parfaite, elles te remplaceront comme de la drogue légalement prescrite. Ben oui, c’est quand même plus « secure » de t’envoyer de l’héroïne et des opiacés de synthèse, remboursés par la Sécurité Sociale et contrôlés par l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament (ANSM).

Donc, une fois la synthèse parfaite trouvée, ta matière est sous cotée dans la seconde, et tu rétrogrades, t’es plus numéro Uno, mon gars !

Quel intérêt ils auraient à te maintenir en vie, en santé et en liberté comme eux, parce que, quand même, ça coûte cher!

Donc l’idée, c’est de tuer mais de l’intérieur, à bas coût. Parce que, quand même, ça coûte cher !

Pour ça on t’envoie le pire traitement : la misère, la drogue, l’alcool, le banditisme, les agressions: tu mélanges le tout et te voilà avec le parfait cocktail rivalisant avec le meilleur des soins palliatifs.

Faudrait surtout pas que tu crèves proprement, dans la dignité, le confort et tout ça.

Ne te leurre pas, la pilule qui te fera partir sans douleur, c’est pas pour toi qu’ils là discutent au Parlement avec le comité de Bioéthique.

Parce que, celui qui te veut la dignité dans ta mort, il te l’a veut dans ta vie aussi, normalement. CQFD.

Et tu réalises à quelle point personne ne se bat pour ta rue et sa communauté de « tricards » et que si tu le fais pas toi alors qui le fera ?

C’est comme la loi pour la PMA, vue les conditions d’application, tu te rends compte que si tu es homosexuelle  mais de cette catégorie de matière première, t’es pas prête de l’avoir ton bébé ! Sous couvert d’égalité, en vrai ils jouent avec les lois comme ça les arrange et quand cela les arrange.

Pour avoir les mêmes droits qu’eux, toi tu vas galère encore plus, ta condition sociale te fixant sur une échelle de labeur : de la simple démarche administrative à un véritable parcours du combattant.

Tu transposes cet exemple à tous les champs ( travail, famille, patrie), multiplié par toutes les galères de ta vie et là tu te places.

Avec un peu de chance, tu te retrouves, comme moi, sur la moyenne, celle qui te permet de continuer à voir le bon côté des choses et à laisser ton gosse sortir encore un peu dans cette rue, en toute innocence.

Juste pour le plaisir, de le voir découvrir, au détour de la ruelle, ce message porteur d’espoir et de lutte.

Cette fresque fait partie de l’édition 2019 de « Caps Attack » (#2). Réalisée par Sly2 Cette fresque fait partie de l’édition 2019 de « Caps Attack » (#2). Réalisée par Sly2

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