Banlieusard·e·s

Se libérer de l’auto-stigmatisation induite par son identité sociale, une idée que j’ai eu lors d’une « haagrah » [humiliation, mépris] vécue au travail.

J’ai grandi dans un quartier qu’on nommait résidence, qui répond volontiers aujourd’hui au nom de la « Tess ». Enfant des années 80, je fus éduquée à l’école de la République, par les idéaux très prégnants de la méritocratie et de l’égalité des chances. J’ai pris « l’ascenseur social » jusqu’à devenir soignante, infirmière diplômée d’État, s’il vous plaît. Si je franchis les étapes, je peux entrer avec honneur dans la classe moyenne. Une place de choix inespérée quand on vient des bas-fonds.

Je suis donc devenue infirmière en psychiatrie, prochainement diplômée en pratiques avancées ou pas.

C’est vrai qu’en tant que fille des quartiers populaires, j’ai été sensible, très vite à la question de la santé mentale. La vulnérabilité y est grande et les chances de développer une pathologie psychiatrique y sont augmentées.

La précarité, l’environnement, la problématique addictive, les problèmes familiaux et sociétaux, autant d’éléments concentrés sur un petit périmètre ne peuvent aboutir qu’à un cocktail Molotov chargé à la « Shameless ». Une fois lancé, t’imagines même pas les dommages collatéraux.

C’est donc un choix engagé que de consacrer sa vie professionnelle à la santé des personnes vulnérables, celles que l’on a toujours côtoyées.

C’est bien là le sens de la société, prendre soin des uns et des autres, non ?

Dans le soin, comme dans une belle histoire, il te faut deux personnages : le soignant et le soigné. Ils sont co-dépendants. Le respect de l’un est induit par le respect de l’autre. Chacun doit trouver l’équilibre pour atteindre son but : pour l’un soigner, pour l’autre guérir. Cet équilibre, s’il est efficient devient alors gagnant - gagnant.

La vitrine était belle, et la structure aussi, elle se révéla n’être qu’un emballage rayé, dans une boîte de bonbons remplie à ras bord.

Là, où je croyais qu’Ils voyaient mon potentiel, Ils voyaient de la charité, Ils pensaient m’aider à sortir de mon « trou », et comme un don au Téléthon, utilisé pour redorer son amour de soi, ils pensaient que m’avoir donné ma chance, ne les obligeaient plus envers moi.

Comme à l’époque du collège, où on vous convoquait pour une faute commise, j’ai été appelé par mes supérieurs pour avoir voulu dire, penser, exister.

On m’a alors expliqué que je me trompais, que je n’avais pas « l’expertise » nécessaire pour partager ma réflexion, mes (bonnes) idées.

Je vous édulcore les faits, car en réalité j’ai été humilié comme n’importe quelle salariée lambda devant un patron qui veut affirmer son pouvoir. Je devais rester à ma place, un point c’est tout ! Qu’importe l’expérience, qu’importe la bonne volonté et le sens de l’engagement, la bonne étiquette sur la bonne fiche de poste, c’est tout ce qui compte pour avoir le droit de parler.

Mais on est en France bordel, les salariés ont des droits et ils ont surtout le droit d’aimer leur job et leurs patients !

Anyway, je perdis ma place mais pas mon amour du travail bien fait.

Mon constat du jour est simple :  que vous soyez jeunes, soignés, soignants, cadres, tout ce que vous voulez ; si vous êtes originaire de banlieue, le système demeure le même et la structure des institutions est construite sur le même schéma : « Chacun à sa place et Dieu pour tous ». 

C’est désespérant, en réalité, ce sentiment que quoi tu dises, quoique tu fasses, tu n’auras jamais ta place !

Soigner en psychiatrie, c’est devoir convaincre des personnes que la vie n’a pas gâtée, à qui la vie a « fait du sale » comme disent les jeunes d’aujourd’hui, qu’elles valent quelque chose, que la vie en société est un combat ET qu’elles y ont leur place.

Comment les convaincre quand on n’y croit plus ?

Quand, en analysant son parcours, on réalise, qu’à 40 ans, née en France on te parle de la même manière qu’on parlait à ton père ouvrier arrivé en France à ses 40 ans, tu te « réveilles bourré d’hier ».

Rien n’a changé, le curseur s’est juste déplacé en réalité. T’as évolué, certes, t’es pas ouvrier, tu fais partie de la classe moyenne. T’es professeur, t’es docteur, t’es avocat, t’es ce que tu veux, mais si t’analyses bien, en vrai, tu galères de la même manière que tes darons… LA MÊME.

Pourquoi ? Regarde bien, est-ce que tu n’es pas en train de te tuer comme les anciens, au boulot pour obtenir des choses meilleurs pour tes gosses ?

Là, où tes parents se saignaient pour que tu ailles à l’école avec ce qu’il faut de suffisant pour décrocher le bac, pour les plus chanceux l’université, toi tu te saignes pour les envoyer dans le privé.

Pourquoi ? Parce que le curseur s’est juste déplacé, ma sœur, mon frère, réveille-toi !

Pour retrouver la diversité et une instruction de qualité dans le système scolaire, celle que tu as eu plus jeune et gratuitement, tu dois te délocaliser et  vendre un rein au marché noir.

En fait, plus tu te rapproches d’eux, plus ils s’éloignent. Plus tu leur ressembles, plus ils te détestent.

Plus tu t’assimiles, plus ils te rejettent.

Par « Ils », tu comprends ce qui t’arrange. Appelle-les le Système, l’Elite, le Capitalisme, l’Ordre établi, ce que tu veux, mais saches qu’Ils sont le plafond de verre qu’ils ne veulent pas que tu franchisses.

C’est cela, l’auto-stigmatisation, la conviction acquise que se battre ça sert à « R ». Qu’on n’a pas sa place dans le système, du coup on croit le détourner à notre avantage, en feintant ou encore en se dissimulant dans l’espoir qu’on ne soit jamais remarqué.

Ce qu’on ignore, c’est que c’est juste un mauvais Copycat, dans un autre décor.

Un peu comme dans « Westworld » où tu vis le scénario de tes rêves en fonction de ton univers, tu y retrouves une société similaire en tous points : il y a les « gens qui compte » les fortunés qui réalisent leurs lubies, et « ceux qui ne comptent pas » les clones, dépourvus de conscience et qui ne servent que de corps charnus utilisés à souhait par les premiers.

En psychiatrie c’est la même aussi, tous ce qu’il y a de pire dehors, tu le retrouve dedans avec une autre dimension, c’est tout.

Et je me rends compte, du coup, que quel que soit l’appareil dans lequel tu te retrouves si tu n’as pas les accès tu buteras sur les mêmes murs.

Mon expérience récente m’a convaincu de l’existence de ce système, car ce sont les « miens » : des racisés » qui m’ont fait le coup. Comme dans un bon vieil épisode des Sopranos, où t’en a toujours un qui essaie de te la faire à l’envers.

 

A l’instant précis où j’ai assimilé « le process » , cela m'a rappelé "les anciens", dans leur débat de pochtrons de rue, y en avait toujours un pour dire un truc du genre :

  • Mais, vous ne comprenez pas les gars, C’EST LE SYSTEME, le problème ! oups !

Et là, j’ai tout compris, Amigo. Ce phénomène d’auto-stigmatisation qu’induit notre identité sociale retentit sur  l' « affirmation de soi ». Plus on en comprendra la complexité, plus on arrivera à s’en défaire.

Être soi. Dans tout ce qui nous compose, dans toute notre identité, notre diversité. 

C'est le défi autour du concept d’intersectionnalité, et ce pourquoi il suscite autant d'animosité et j’en réalise l’importance grâce à cette épreuve. J’y ai vu ce qu’il avait de congruent, de fondamentalement sociétal, ce concept.

Cette superposition identitaire qui se croise sur une vie tout en la confrontant sans cesse à une réalité unique conçue au profit d’une catégorie dominante.

C’est un cheminement que chacun peut comprendre finalement. Quelle que soit la place qu’on occupe, notre détermination seule ne suffit pas à finaliser nos ambitions. Il faut refondre la structure de base pour qu’elle soit réellement inclusive et représentante de toutes et tous.

C’est pourquoi la lutte contre les inégalités est vitale, elle doit faire partie de tous, elle doit être vécu par tous.

Que celle-ci prenne la forme d’une lutte syndicale, d’une revendication commune autour des préceptes phares, ou bien d’actions communes autour de la qualité de vie au travail.

L’affirmation de soi passe par la lutte et la reconnaissance de ce que l’on est : Banlieusarde un jour, Banlieusarde toujours…

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