Die Linke et la France insoumise : l'échec du dialogue

Récemment à Berlin sur invitation de la gauche radicale allemande, Jean-Luc Mélenchon est venu parler d’Europe. L’exercice de rapprochement entre la France insoumise et die linke a plutôt révélé les profondes incompréhensions entre deux mouvements politiques qui ne parlent plus la même langue. Revenons sur les manifestations et les causes de ce rendez-vous manqué.

Aux dernières nouvelles, les relations entre Jean-Luc Mélenchon et l’Allemagne semblaient conflictuelles. Le leader du Front de gauche, puis de la France insoumise n’a en effet jamais tari les critiques contre l’Allemagne et sa position dominante en Europe. La parution de son pamphlet « le Hareng de Bismarck » lui avait même valu d’être taxé de germanophobe[1]. Avec ce passif, il était bienvenu d’afficher une main tendue, et de renouer avec ses alliés de Die Linke. Le discours qu’il a donné devant les cadres et militants du parti le 14 janvier dernier à Berlin lui en a donné l’occasion. Il a d’emblée écarté les critiques qu’on lui fait dans les médias français sans ambiguïtés : ses critiques de l’Europe sont celles de la politique menée par le gouvernement d’Angela Merkel et ne s’adressent pas à un peuple entier. Celles-ci étant largement partagées par die Linke, on peut difficilement le taxer de germanophobe. Passées ces clarifications, que dit ce discours des relations entre les gauches radicales française et allemande ?

J-L Mélenchon à la tribune devant les membres de Die Linke © die Linke J-L Mélenchon à la tribune devant les membres de Die Linke © die Linke

Jean-Luc Mélenchon, un méditerranéen de culture hispanophone

Cela peut paraître anecdotique, mais notons tout d’abord que Jean-Luc Mélenchon ne parle pas allemand. Il l’a d’ailleurs rappelé avant d’entamer son discours, non sans un certain humour : « quel dommage que je n’ai pas été meilleur élève à l’école pour apprendre l’allemand ». Ce défaut de langage, témoigne d’un parcours personnel différent et davantage tourné -on le sait- vers le monde hispanophone[2]. Sans souffler sur les braises des polémiques entourant les révolutions bolivariennes, le Venezuela en tête ; il n’est pas offensant de souligner comment la nouvelle gauche sud-américaine des années 2000, et dont le cycle semble arriver à son terme, a pu être une source d’inspiration et de revitalisation pour Mélenchon et ses camarades. Par la suite, on a également pu le voir s’investir aux côtés de PODEMOS en Espagne avec son leader et ami Pablo Iglesias, dont le mouvement la France insoumise a cherché à s’inspirer. Il s’affiche volontiers à ses côtés, et est plusieurs fois intervenu en espagnol en meeting comme à la télévision. La langue allemande, de même que le monde germanique ne font pas partie de l’identité profonde de Jean-Luc Mélenchon et de la culture politique qu’il s’est forgé. Il ne nourrit pas non plus d’ambition sur le « vieux continent » qu’il perçoit comme enfermé dans son identification occidentale. Il développe souvent l’idée selon laquelle la France n’est pas une nation occidentale, mais méditerranéenne et universaliste, ce n’est donc pas un hasard s’il cite dans son discours l’Amérique latine et le Maghreb. De la même façon, celui qui ne cache pas l’influence de l’historien J. Michelet sur sa vision romantique de la révolution française rappelle souvent que les idées révolutionnaires ont inspiré les mouvements indépendantistes en Amérique du sud avec à leur tête des figures telles que Simon Bolivar, ou Francisco Miranda qui fut même -rappelons-le- un général de Napoléon. Le choix de revenir à cette filiation davantage qu’à celle du Printemps des peuples[3], ou de la Commune de Paris pour la révolution Spartakiste est peut-être l’illustration de la difficulté qu’a Mélenchon à comprendre l’identité de la gauche radicale allemande.

Il tente cependant de se rapprocher de Die Linke en soulignant les liens amicaux qu’il a avec Oskar Lafontaine, l’un des ténors du parti, et qui a pu être jadis un modèle politique : «je suis un des résultats de die Linke » dit-il alors sans détour. Il est vrai que la rupture à gauche opérée par Jean-Luc Mélenchon a en partie suivi le même cours que Lafontaine. Oskar Lafontaine, socialiste originaire de la Sarre a quitté le SPD en 2004 en créant dans la foulée le WASG (« die Wahlalternative Arbeit und Soziale Gerechtigkeit » ou « Alternative électorale travail et justice sociale » ndlr.).  Puis c’est de la fusion entre ce parti et celui héritier du parti communiste Est-allemand PDS (Parti du socialisme démocratique ndlr.) qu’est née « Die Linke ». Comme nous allons le voir, le cousin germain que serait Lafontaine pour Mélenchon tient cependant davantage de la belle histoire, du « story telling », que de la réalité. Il en va de même pour l’analogie entre Die Linke et le front de gauche/la France insoumise.

La France insoumise et Die Linke, deux objets politiques bien distincts

On a pu établir des comparaisons de part et d’autre de la frontière entre les objets politiques qu’étaient le front de gauche lorsqu’il existait encore, et die Linke. Tous deux ont voulu rompre avec la sociale démocratie, en alliant d’anciens membres de partis sociaux-démocrates et des communistes. Cependant, l’ancrage historique des deux partis diffère fondamentalement : die Linke est largement tributaire de l’histoire divisée de l’Allemagne. Non seulement les scores témoignent d’un clivage est-ouest, mais l’image du parti est également différente. A l’est, par exemple, elle est considérée comme un parti de gouvernement : elle s’en est montré capable en s’alliant, tantôt avec le SPD, tantôt avec le SPD et les verts, donc en dépassant les fractures historiques. Ainsi die Linke occupe le poste de Ministre président en Thuringe, et participe à une coalition Rot-rot-grün (SPD, die Linke, écologistes ndlr.) à Berlin. Au contraire, à l’ouest le parti est encore perçu comme un repoussoir par les électeurs. La Sarre, lors des dernières élections, aurait pu être un laboratoire pour tester l’entrée de Die Linke dans un gouvernement à l’ouest, mais la menace d’une coalition « Rot-Rot » avec le SPD a été agitée par les conservateurs pour effrayer les électeurs.

Au-delà de ce poids de l’histoire, la différence France-Allemagne est aujourd’hui encore plus criante comme le montrent les relations respectives avec le PS et le SPD. La stratégie affichée de Mélenchon est claire : il s’agit de supplanter le PS et de s’inscrire dans une recomposition totale du spectre politique. La différence entre les campagnes de 2012 et 2017 montre très nettement la volonté de changer d’image, en gommant les références au communisme, voire en s’affranchissant de l’étiquette de « gauche ». Le discours est paradoxalement plus virulent en France à l’encontre du PS, qu’en Allemagne à l’encontre du SPD, alors même que le virage opéré par Schröder et la politique qu’il a menée se rapproche bien plus de l’actuel projet de Macron que de celui de Hollande. Etrangement, en Allemagne, le dialogue n’est pas totalement coupé, dans la forme tout du moins.

Si personne n’est dupe de l’impossibilité d’une coalition « Rot-Rot-Grün » au niveau national, aucun des partis ne l’excluent dans le discours a priori. Ils évitent soigneusement le sujet, ou réclament des compromis substantiels. Die Linke pose comme condition une vraie politique de gauche du SPD ; le SPD un revirement dans la politique étrangère défendue par die Linke.

Face à des trajectoires et des stratégies aussi divergentes, il est donc naturel que l’incompréhension soit manifeste entre la gauche radicale allemande et le mouvement de la France insoumise. Sans parler d’inimitiés, il serait d’ailleurs malhonnête de dire que les relations entre la France insoumise et die Linke sont étroites et nombreuses. Alors que Mélenchon avait activement fait campagne pour SYRIZA en Grèce, puis pour PODEMOS en Espagne, le soutien à die Linke n’est pas aussi enthousiaste. Inversement, die Linke a été pris de court par le phénomène France insoumise, et certains voient même en Mélenchon un « populiste de gauche anti-européen ». L’opération berlinoise de Mélenchon est-elle la marque d’une amitié de façade cherchant à éviter d’ajouter de la division à la division ?

Lafontaine nest pas à die Linke ce que Mélenchon est pour la gauche

Il ne s’agirait pas non plus de nier totalement l’amitié probablement sincère entre ces deux hommes, ni même les convergences d’idées qui peuvent exister, mais pour les français qui connaissent mal le paysage politique allemand, il ne faudrait pas voir en Oskar Lafontaine l’alter ego de Mélenchon. Le leader de la France insoumise a su se poser en leader charismatique, et comme une figure tutélaire à la gauche de la gauche. Bon gré mal gré, il est suivi dans ses positions par une grande majorité de militants et a réussi un coup d’éclat en réunissant près de 20% des suffrages au 1er tour de l’élection présidentielle. De l’autre côté du Rhin, Lafontaine ne jouit ni de la même aura ni du même succès[4]. Dans son Land de la Sarre, il avait réussi aux débuts de die Linke à hisser le parti au coude à coude avec le SPD (élections du Landtag, 2009 die Linke : 21,3% ; SPD 24,5%), mais l’assise du parti s’est depuis largement effritée en passant à 16,1% en 2012 et enfin à 12,8% en 2017. Comme l’ont souligné les analyses des raisons du vote[5], il semble que la personnalité de Lafontaine a largement joué dans ce désamour. Contrairement à 2012 les électeurs ne se sont pas décidé à voter die Linke en raison du candidat en chef.

En réalité Lafontaine représente un courant minoritaire au sein du parti, et le couple Lafontaine-Wagenknecht est une source de tension avec les autres dirigeants et de division au sein du parti. Récemment, Oskar Lafontaine et sa femme Sahra Wagenknecht[6], ont lancé l’idée d’un nouveau parti de masse à gauche, sur le modèle du « Volkspartei » (parti de masse, dont le SPD et la CDU/CSU sont les archétypes), ce qui n’est pas du goût du reste des membres[7]. Cette idée soustend celle d’un bouleversement du paysage politique, et prend pour modèle le mouvement de la France Insoumise dont le score du 1er tour à l’élection présidentielle a fait des envieux.  Si la venue de Mélenchon à l’initiative du « clan » Lafontaine Wagenknecht[8] a fait grincer des dents, la cause de cette méfiance, va au-delà du discours porté par Mélenchon. Fondamentalement, c’est peut-être davantage le dégagisme qui est regardé d’un mauvais œil.

LAllemagne reste hermétique au « dégagisme »

L’Europe est en proie au « dégagisme » a clamé Mélenchon devant son auditoire en prenant l’exemple de la révolution tunisienne. En France, le terme né de la plume de Jean-Luc Mélenchon a rapidement été repris par les commentateurs politiques pour qualifier le grand chamboule-tout qu’a connu la scène politique. Entre les primaires de la droite avec la sortie de Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, l’échec de François Fillon, la victoire de Macron puis celle de la République en marche, la France a poussé vers la sortie les partis traditionnels. Cependant en Allemagne, Mélenchon comprend rapidement au flottement qui règne dans la salle que le concept n’a pas d’équivalent en allemand. Comment peut-on l’expliquer ?

D’abord, nous pouvons remarquer que des mouvements récemment apparus en Europe tels que SYRIZA en Grèce ou PODEMOS en Espagne -dont la France Insoumise est le résultat-, qui ont opéré un changement radical sur la scène politique européenne, et donné le coup de grâce à la sociale démocratie sont nés dans les pays touchés de plein fouet par la crise économique. Au contraire, l’Allemagne ne se sent pas en crise, même si la précarité est réelle chez une frange de la population.

De plus, l’Allemagne est fondamentalement un pays de partis. La France, bien avant la recomposition politique opérée depuis les élections présidentielle et législative ne pouvait déjà plus comprendre ce que le mot « Volkspartei » voulait dire. Il faut garder en tête que l’actuel SPD est le plus vieux parti social-démocrate sur le continent européen. Il a été créé peu après l’unification du pays en 1875, a survécu au nazisme, et à la réunification. Malgré un changement de doctrine radical, avec un abandon de la rhétorique de lutte des classe une conversion à l’économie de marché, et même à la tentative d’une 3ème voie » sous Schröder, le parti n’a jamais changé de nom et a conservé une certaine assise populaire. Il ne faudrait toutefois pas l’enterrer aussi vite. Les dernières élections ont infligé au SPD le plus mauvais score depuis l’après-guerre, mais jusqu’à preuve du contraire, les allemands, se sont toujours résignés au choix de la stabilité par défaut ; dans le cas présent une nouvelle grande coalition, permettant ainsi à Merkel de se maintenir au pouvoir. L’Allemagne ne semble donc pas un terreau propice au dégagisme, et encore moins à la gauche de l’échiquier politique. Katja Kipping face aux propositions d’un nouveau parti de masse à gauche, a sèchement répondu qu’il existait déjà et que c’était Die Linke. Si dégagisme il y avait, il se pourrait que le coup de bélier vienne plutôt de l’extrême droite, même si jusqu’à présent l’arrivée dans le paysage politique de l’AfD ne l’a pas bouleversé dans les mêmes proportions.

Relations vis-à-vis de la Russie et rhétorique pacifiste : seuls réels atomes crochus

Si globalement, la France insoumise, et die Linke apparaissent comme deux mouvements irréductibles ; le discours de Mélenchon a révélé un réel point d’accord entre les deux formations. Alors que les militants ont timidement applaudi tout au long de l’intervention, Mélenchon a eu le droit à une standing ovation lorsqu’il a abordé les relations entre l’Europe et la Russie. « La Russie n’est pas l’ennemi c’est un partenaire » ; « non à la guerre non à l’armement, non à l’OTAN » ; « nous ne voulons pas de l’Europe de la défense » voilà les points sur lesquels semblent réellement s’accorder la France Insoumise et die Linke. Face à l’Europe qui se disloque, d’autres volets d’un « plan B pour l’Europe » ont bien été énumérés : remise en cause des politiques d’austérité, conférence sur la dette, les frontières, ou encore le refus d’un « condominium à deux de l’Europe par la France et l’Allemagne ». Les membres de die Linke peuvent tomber d’accord sur ces points, mais ces points ne semblaient pas au cœur du discours. Les modalités d’une sortie par le haut de la crise européenne sont mal connues. Dès lors, le discours pâtit du manque de discussions communes qui permettraient d’établir concrètement de réels points de convergence.

Conclusion

Plus que des inimitiés, c’est une incapacité de se parler et de se comprendre que renvoie cette courte visite du leader de la France insoumise en Allemagne. Alors que la France semble lancée dans un chamboule-tout politique, symptôme du « dégagisme » comme le théorise Mélenchon, en Allemagne, le maître mot reste la stabilité. Les schémas classiques de partis politiques et d’alliances subsistent y compris à la gauche radicale. Dans un tel contexte, une question se pose : un projet politique commun parviendra-t-il à faire renaître la gauche européenne avant les élections de 2019 ?

 

Références:

[1] http://www.liberation.fr/france/2015/05/08/allemagne-la-voie-d-exces-de-melenchon_1300068

[2] http://www.liberation.fr/planete/2013/03/13/comment-jean-luc-devint-melenchavez_888317

[3] Mouvement libéral en 1848 qui a essaimé dans toute l’Europe et en particulier en Allemagne

[4] http://www.faz.net/aktuell/politik/wahl-im-saarland/wahl-im-saarland-2017-lafontaine-ist-hoffnung-fuer-linke-14932743.html?printPagedArticle=true#pageIndex_0

[5] https://de.slideshare.net/oberhof/schnellanalyse-landtagswahl-saarland-2017

[6] Co-présidente du groupe parlementaire die Linke au Bundestag avec Dietmar Bartsch

[7] http://www.spiegel.de/politik/deutschland/linke-oskar-lafontaine-volkspartei-vorstoss-sorgt-fuer-unruhe-a-1187264.html

[8] die Welt online rapporte que l’évènement a été organisé par les proches de Lafontaine et Wagenknecht, sans que les dirigeants Bernd Riexinger et Katja Kipping -dont la rivalité avec Sahra Wagenknecht n’est plus à démontrer- ne soient impliqués.)

Sources :

Discours en vidéo: https://www.youtube.com/watch?v=K-Pm8pHZyjw&t=1148s

Réception du congrès, et ses divisions internes à die Linke: https://www.welt.de/politik/deutschland/article172473811/Linke-Wagenknecht-und-Lafontaine-werben-mit-Melenchon.html

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