Elections allemandes: le retour du FDP, un nouveau désespoir pour l'Europe?

La grande coalition s'étiole, le parti libéral a le vent en poupe, mais si son leader Christian Lindner remplace Wolfgang Schäuble au Ministère des Finances, c'est l'Europe qui pourrait en faire les frais.

Avant même les résultats de l’élection législative allemande, personne ne doute ni du fait que Merkel restera Chancelière, ni que le parti eurosceptique et xénophobe AfD (Alternative pour l'Allemagne) dépassera les 5%, faisant ainsi entrer pour la première fois de l’histoire de la république fédérale l’extrême droite au Bundestag. L’inconnue à surveiller est plutôt le score qu’obtiendra le parti libéral allemand, et si celui-ci le placera en position de former une coalition avec la CDU-CSU. Depuis la déflagration de 2013 qui a vu le FDP sortir du jeu politique, le parti a fait peau neuve avec son jeune leader Christian Lindner, et rêve désormais d’un retour triomphal. Si on peut légitimement s’inquiéter de l’entrée de l’AfD au parlement allemand, le retour du parti libéral FDP a également de quoi nous interpeller en tant que voisins européens. Après quatre années de grande coalition entre conservateurs et sociaux-démocrates, les quatre prochaines années avec « Mutti » Merkel à la tête de l’Allemagne seront bien différentes si le FDP entre au gouvernement.

Christian Lindner, le nouveau visage du FDP

Christian Lindner © Monika Skolimowska/dpa Christian Lindner © Monika Skolimowska/dpa
A 38 ans, Christian Lindner fait figure de nouveau départ pour son parti. Chef du FDP depuis décembre 2013, il a réussi à combler le déficit de popularité et de crédibilité dont souffraient les libéraux après la cuisante défaite aux législatives, grâce à son image soignée, archétypale du créateur de « start-up » à qui tout réussit. Il y a encore deux ans, le FDP était uniquement présent dans 5 des 16 parlements régionaux. Depuis, le parti a peu à peu renoué avec les victoires électorales, et est désormais représenté dans 9 Bundesländer. On aurait cependant tort de faire reposer ce revirement sur l’image d’un homme providentiel guidant le parti. L’exemple des dernières élections qui ont eu lieu en Rhénanie-du-Nord-Westphalie (NRW) en témoigne. Avec près de 18 M d’habitants, la NRW est le Land le plus peuplé d’Allemagne, mais également un bastion historique du SPD. Cette élection devait être un test électoral pour les sociaux-démocrates après deux défaites en Sarre et en Schleswig Holstein, mais elle a confirmé l’échec de « l’effet Martin Schulz » à mobiliser l’électorat durablement. A l’inverse, le FDP a su tirer son épingle du jeu face au SPD, en faisant éclater la grande coalition, et en participant au gouvernement au sein d’une coalition « noire-jaune » avec la CDU. L’observation des votes montre en effet que les électeurs accueillis par le FDP viennent en 1er lieu du SPD (+160’000/+395'000 soit 40% du total des voix gagnées). On pourrait penser que C. Lindner, politiquement ancré en NRW, déjà élu au parlement régional, et chef de file du parti soit à l’origine de cet appel d’air. Cependant l’effet candidat a été mesuré et n’explique que 20% des électeurs. La majorité des électeurs (60%) se sont portés sur le FDP pour sa capacité à faire face aux problèmes, et en premier lieu ceux liés à l’économie et à l’éducation. On observe donc un mouvement de fond, derrière l’image de Christian Lindner, qui contribue à faire revenir le parti sur le devant de la scène politique.

Il ne faut pas non plus sous-estimer l’effet d’une déception de l’électorat qui se tourne pour cette raison vers le FDP qui se pose en alternative à la grande coalition, ayant opéré un recentrage de l’échiquier politique. Ainsi en NRW, deux partis ont profité de la déception des élections : l’AfD dont près de 2/3 des électeurs n’ont pas choisi ce vote par conviction, mais par déception, mais aussi plus étonnamment le FDP avec pas loin de 4 électeurs sur 10. Cette volonté de capter les déçus de la politique s’en ressent-elle dans le discours ?

La diffusion d’un discours démagogue et eurosceptique sous des habits plus respectables

Alice Weidel candidate de l'AfD; Christian Lindner candidat du FDP © SAT1 Alice Weidel candidate de l'AfD; Christian Lindner candidat du FDP © SAT1
C . Lindner a clairement dit que la campagne actuelle se jouait entre le FDP et l’AfD, en écartant explicitement les Verts de la course pour la 3ème place. A cet effet, les arguments qu’il développe participent du même populisme que l’AfD. On retrouve là les vieilles ficelles d’une droitisation bien connue en France, cherchant à draguer des électeurs « égarés » à l’extrême droite. Que ce discours soit sincère ou feint, il est toujours contre-productif en ce sens qu’il banalise les arguments qu’il souhaite combattre. Deux thèmes de campagne attestent principalement de cette étrange proximité entre les libéraux et l’extrême droite : la position à tenir vis-à-vis de la Russie d’une part, notamment par rapport à l’annexion de la Crimée ; et l’Europe d’autre part.

A propos de la Russie, Lindner entretient un discours ambigu. Il a par exemple déclaré en août au journal Bild (conservateur) que l’occupation de la Crimée devait être considérée comme du « provisoire durable », il ne s’agit donc plus d’un prérequis dans les discussions immédiates, mais plutôt d’une main tendue à Vladimir Poutine pour que celui-ci opère un changement de politique. Selon lui, l’occupation de la Crimée doit être mis de côté pour parvenir à des propos sur d’autres fronts. Ce regain de Realpolitik a fortement été critiqué par Cem Özdemir, le candidat des Verts allemands, et Gernot Erler (SPD), membre du gouvernement en charge des relations avec la Russie. D’un autre côté, Lindner rappelle dans une vidéo que le parti dénonce l’occupation de la Crimée considérée comme illégale, et prône un assouplissement des sanctions en cas de progrès. Cette sortie peut être analysée comme une posture tactique dont on comprend d’autant mieux l’objectif quand on sait que les russes-allemands, les « Spätaussiedler » représentent 1,5M de voix. Ce segment de la population, particulièrement conservateur, constitue pour l’AfD un vivier électoral.

Le second thème, c’est-à-dire l’Europe, est un étrange mélange entre des propositions fédéralistes, libérales, et eurosceptiques. A la question "qui des verts ou du FDP est le plus europhile", Jürgen Trittin (membre des Grünen, et ancien ministre de l'Environnement sous G. Schröder) répond "le FDP de Lindner est un parti anti-Europe ; nous sommes un parti européen ". Voici les principaux points du programme du FDP sur le sujet:

  • Une répartition juste entre les Etats membres des réfugiés à accepter dans des proportions raisonnables (point d’équilibre entre accueil et reconduite aux frontières)
  • Une protection commune des frontières extérieures de l’UE (classique)
  • Une plus grande coordination et une intégration des forces nationales à l’Union avec à terme la création d’une armée européenne (fédéraliste)
  • Un conditionnement strict des aides attribuées aux pays endettés à des réformes en faveur de l’économie de marché (libéral)
  • Un « Staateninsolvenzrecht » pour la zone euro : un Etat surendetté quitterait la zone euro (eurosceptique)
  • L’achèvement de l’union de l’énergie (fédéraliste)
  • Traité de libre-échange, et d’échanges de données entre l’UE et les Etats Unis (libéral)
  • Une définition claire des compétences entre l’UE et les Etats membres (intergouvernemental/souverainiste)

Les proposition économiques et monétaires, s’inscrivent dans la lignée des déclarations du parti lorsqu’il était au pouvoir entre 2009 et 2013. En 2010, le parti refusait en effet d’engager l’Allemagne dans un plan de sauvetage de la Grèce, avant de s’y résigner en imposant en retour l’application de mesures d’austérité. La possibilité d’un Grexit avait également été évoquée par Philip Rösler (alors ministre de l’économie) en cas de non application des réformes par Athènes. Ces craintes quant à la Grèce et à la politique monétaire dans la zone euro sont soutenues par une partie de l’électorat qui a depuis trouvé dans l’AfD (parti créé en février 2013, principalement contre l’Euro) des réponses à son euroscepticisme. En utilisant délibérément le terme de Grexit, Lindner surfe sur les inquiétudes des allemands en général, et des électeurs de l’AfD en particulier. En 2015, au moment de l’arrivée au pouvoir de Syriza en Grèce, un sondage indiquait qu’une majorité des allemands (52% pour ; 40% contre) se déclarait pour une sortie de la Grèce de la zone euro ; et 80% d’entre eux se prononçait contre un plan d’aide supplémentaire. En 2017, l’opinion allemande a peu varié sur la question d’un Grexit : une majorité y est encore favorable en cas de nécessité (52% pour ; 42% contre). Ce pourcentage monte à 75% chez les sympathisants de l’AfD. Ce discours alimente et légitime la thèse selon laquelle l’Allemagne paye pour le reste de l’Europe, puisqu’il est porté par un parti respectable, en position de gouverner. Est-il pour autant applicable ?

Des propositions contraires aux traités européens

Il est assez cocasse de voir Christian Lindner avancer des propositions contraires aux traités en ce qui concerne le Grexit. L’appartenance à l’UE et à la zone Euro sont en effet intimement liées : il est inscrit dans les traités que tout pays membre de l’UE doit rejoindre la zone euro, dès lors qu’il respecte les critères de convergence (article 140 du TFUE) ; mais il n’est pas prévu qu’un pays qui décide de quitter la zone euro puisse rester membre de l’UE. Cela impliquerait une modification du TFUE conformément à l’article 48 et par conséquent de recueillir l’unanimité des Etats membres. Le FDP critique également âprement la politique monétaire de taux bas menée par la BCE, contraire aux intérêts de l’Allemagne et en annonce la fin s’il parvient au gouvernement. Le parti oublie toutefois que la politique menée par la BCE ne dépend pas du politique, et ce d’après des règles dictées par les allemands avant la création d’une union monétaire.

On pourrait rétorquer qu’à une situation exceptionnelle, une réponse exceptionnelle peut s’imposer, même si ce n’est pas conventionnel. Mais c’est ce même argument qui a fait bondir les allemands lors de la gestion de la crise grecque à ses débuts : aider un pays n’était pas inscrit dans les traités, la politique de rachat de dette « quantitative easing » était illégal etc. Schäuble n’a d’ailleurs eu de cesse de le rappeler autour de la table des négociations. Par conséquent, Lindner cède à des arguments simplistes en cherchant à flatter un électorat eurosceptique, et bloque par la même occasion toute sortie par le haut de la crise.

Le fils du père-fouettard ministre des finances

Dans le cas où le FDP réaliserait un score suffisamment élevé pour former une coalition, C. Lindner a déjà annoncé qui souhaitait briguer le poste de ministre des finances, actuellement occupé par Wolfgang Schäuble. Ce changement de visage est d’autant plus probable que lors du discours d’A. Merkel à l’occasion du 75ème anniversaire de son ministre, celle-ci a défendu son bilan, et son action européenne. Doit-on y voir une forme de remerciement avant un départ du gouvernement ? Les spéculations vont bon train. Mais un éventuel renouvellement ne servirait pas pour autant les projets de réformes actuellement dans la bouche des dirigeants européens. Les propositions -encore non détaillées- pour la zone euro défendues par E. Macron ont déjà été reçues avec beaucoup de prudence par W. Schäuble qui ne voulait rien engager avant les élections de peur d’effrayer son électorat. Les sondages montrent en effet que les électeurs de la CDU, du FDP, et évidemment de l'AfD y sont les plus réticents (respectivement 46%, 41%, et 11%). Dans ses interventions, C. Lindner y a au contraire clairement opposé une fin de non-recevoir, en refusant un budget commun à la zone euro avec un ministre des finances. E. Macron en est conscient et craint une éventuelle coalition entre le FDP et la CDU/CSU. Le FDP préconise une sortie de la Grèce de la zone Euro, sans pour autant que le pays ne quitte l’Union. Concrètement, cela signifie une remise en cause du mécanisme européen de stabilité, la fin des tranches d’aide, et des rachats de dettes par la BCE. Le message est clair : l’Allemagne ne doit pas être une garantie pour les pays endettés. Une fois hors de la zone Euro, la Grèce pourrait -selon le FDP- recevoir de la part de Bruxelles des subventions, et non plus des crédits. L’argent devra alors servir selon lui à financer des infrastructures, et à moderniser l’Etat. On peut cependant imaginer que dans cette situation, la Grèce, déjà exsangue économiquement, serait à nouveau livrée au risque de spéculation sur sa dette non libellée en Euro. Le pays serait en situation de défaut de paiement, et la décennie d’austérité, de libéralisation et de privatisations ferait place à une autre décennie où la Grèce retrouverait progressivement la confiance des investisseurs, comme ce fut le cas en Argentine.

Le refus catégorique d’un allègement de la dette grecque au sein de la zone euro est justifié par le FDP refuse au nom du sacrosaint « Moral hazard », mais ces craintes sont-elles justifiées ? L’aléa moral désigne le principe selon lequel un pays sera incité à s’endetter s’il sait par avance que sa dette sera annulée. Rappelons tout de même que si allègement de la dette il y avait, cela arriverait après une décennie ponctuée de « sommets de la dernière chance » pour l’Eurogroupe, de prêts conditionnés à des mesures d’austérité sans précédent pour la Grèce, bref après une décennie de perdue pour l’économie grecque et sa population. On a vu mieux comme incitation à « vivre au-dessus de ses moyens ».

Mais où est l’Europe allemande ?

Ce « projet européen » porté par le FDP pourrait dynamiter les velléités de réformes au sein de l’UE et nous ramènerait aux blocages successifs lors des années 2010-2013, au plus fort de la crise grecque. L’inquiétude que cette éventualité suscite au sein de l’UE amène à remettre en perspective les craintes d’une Union soumise au diktat allemand. Il est coutume de synthétiser les oppositions entre les Etats membres sous une dichotomie géographique Nord-Sud. D’un côté on trouve l’Europe du nord avec l’Allemagne, favorable à une stabilité de la zone euro, et conditionnant les plans d’aide à des mesures d’austérité visant à ramener la dette et les déficits publics sous des seuils « acceptables ». De l’autre, la France et les pays du sud de l’Europe plaident pour une intégration de la zone euro, et une intervention conjointe de la banque centrale. Dans cette opposition, l’AfD, et dans une moindre mesure, le FDP représentent une exacerbation de la position de l’Europe du Nord. Ces partis rejouent la fable de la cigale et de la fourmi, en considérant que l’Allemagne a déjà trop payé pendant la crise pour les pays du « Club Med », désignant le Portugal, l’Italie, la Grèce, et l’Espagne, regroupés sous l’acronyme « PIGS » (cochons). Si ce discours fait peur aux autorités européennes, peut-on raisonnablement penser que l’Union est aux ordres de l’Allemagne ?

Conclusion

La situation actuelle en Europe n’est pas tenable, et la zone euro a besoin de réformes. Dans ce contexte, il ne faut pas sous-estimer l’influence que pourrait avoir le FDP aux commandes du ministère des finances. Même dans l’hypothèse où le FDP n’accède pas au pouvoir, l’émergence et la légitimation de ce discours radical aux accents eurosceptique va trouver son écho dans les positions de l’AfD en déplaçant le curseur vers la droite de l’échiquier politique. De cette manière, les propositions que pourrait faire l’Allemagne, apparaîtront comme plus modérées. L’alternative pour les pays de la zone euro ne doit pas se situer entre des plans d’aide en échange de « réformes structurelles », sans négociation d’allègement de la dette, et une sortie forcée de la zone euro en cas d’endettement trop élevé.

Erratum: Une coquille s'est glissée: Jürgen Trittin (membre des Grünen, et ancien ministre de l'Environnement des affaires étrangères sous G. Schröder) (correction le 24/09) 

Voir plus loin :

Portrait de Christian Lindner par Arte : http://info.arte.tv/fr/legislatives-allemandes-le-retour-des-liberaux

Article sur Lindner sur Lemonde.fr (abonnés): http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/08/31/allemagne-christian-lindner-le-candidat-presse_5178967_3214.html

Article sur Lindner dans Le Figaro (abonnés): http://www.lefigaro.fr/international/2017/08/08/01003-20170808ARTFIG00241-allemagne-lindner-le-trublion-du-fdp.php

«Libéral allemand, cauchemar français?» par Luc de Barochez dans l’Opinion (abonnés) http://www.lopinion.fr/edition/international/l-analyse-luc-barochez-liberal-allemand-cauchemar-francais-134266

 

Sources :

Chiffres élections en NRW : Landtagswahl Nordrhein-Westfalen 2017 infratest dimap WahlAnalyse

Rösler Grexit : http://www.focus.de/politik/deutschland/grexit-aussage-bruederle-nimmt-roesler-nach-spd-attacke-in-schutz-_aid_786945.html

L’AfD et les « Aussiedler » https://www.mediapart.fr/journal/international/170917/allemagne-raciste-et-nationaliste-l-afd-va-acceder-au-parlement

Critiques sur la crimée : http://www.sueddeutsche.de/politik/christian-lindner-kritik-an-fdp-chef-lindner-fuer-russland-aeusserungen-1.3618110

Trittin sur le FDP : https://www.noz.de/deutschland-welt/politik/artikel/939765/juergen-trittin-lindner-fdp-ist-anti-europa-partei

FDP et Grexit : https://www.fdp.de/euro-stabilisierung_weg-fuer-den-grexit-frei-machen

Sondage Grexit 2015 https://www.welt.de/politik/deutschland/article138370771/Die-Mehrheit-der-Deutschen-will-den-Grexit.html

Sondage Grexit 2017 http://www.stern.de/politik/ausland/griechenland--was-die-deutschen-von-einem-grexit-halten-wuerden-7337598.html

Discours populiste sur l’Europe : https://www.taz.de/Europolitik-der-FDP/!5445535/

5 raisons pour lesquelles on ne peut pas voter FDP : http://www.stern.de/wirtschaft/news/fuenf-gruende--warum-man-die-fdp-nicht-waehlen-kann---ein-kommentar-7618718.html

FDP et budget zone euro : http://www.euractiv.fr/section/elections/news/post-election-germany-an-iron-chancellor-with-a-liberal-sidekick/?utm_term=Autofeed&utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Twitter#link_time=1505929045

 

 

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