Qui sont les électeurs de l'AfD? 6 idées reçues

Le score du parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD) fait l'effet d'un séisme politique comparable au 21 avril 2002 en France. Les nazis sont de retour? Les manifestations qui ont eu lieu, mais aussi les commentaires qui l'accompagnent témoignent de certaines idées reçues. Il faut les déconstruire pour mieux comprendre les racines du problème et y apporter des réponses.

Vote AfD © DPA Vote AfD © DPA

1. « Les Nazis sont de retour»

Lors des manifestations le soir de l’élection, on pouvait lire sur les pancartes des messages comme « dehors les nazis », et entendre des slogans comme « il n’y a pas de droit à la propagande nazie ». Si l’AfD est indéniablement d’extrême droite, le parti ne semble pas l’héritier du néonazisme en Allemagne.

L’Allemagne a connu par le passé d’autres montées de l’extrême droite, comme les Republikaner (entrés au parlement du Baden-Würtenberg au début des années 90), voire une résurgence des néonazis. Au début des années 2000, et jusqu’en 2011, le NSU, un groupe terroriste nazi a perpétré des attentats, et commis des meurtres contre des immigrés. Cet épisode a profondément choqué l’Allemagne, eu égard à son passé, de sorte qu’une commission d’enquête parlementaire a été créée en 2012 pour faire la lumière sur cette affaire. En parallèle un procès se déroule depuis 2013 pour juger les coupables. Concernant les mouvements politiques, le NPD, qui a fait l’objet à plusieurs fois de procédures pour une interdiction, était un parti néonazi. Ses résultats électoraux lui ont permis d’entrer au parlement en Saxe et dans le Mecklenburg, mais il est aujourd’hui réduit à l’état de groupuscule, au point de ne plus être considéré comme une menace par la Cour Constitutionnelle. Le dernier exemple de l’extrême droite en Allemagne est le mouvement « contre l’islamisation » PEGIDA, c’est là que commencent les rapprochements avec le parti AfD.

A sa création, l’AfD est dans son ensemble étranger à cette nébuleuse. Le parti est alors essentiellement construit autour d’un projet eurosceptique et conservateur sur les valeurs chrétiennes et familiales. Ce n’est que progressivement que le parti a réorienté son discours vers l’islamophobie, l’immigration, comme le montrent les deux affiches électorales. Ce tournant dans le parti s’est opéré entre 2014 et 2015, dans le contexte du mouvement PEGIDA, la crise des réfugiés. Son co-fondateur Bernd Lucke, tenant de la ligne eurosceptique pure et libérale quitte alors le parti. Le reste de l’aile libérale et eurosceptique originelle (Jörg Meuthen) a été contraint de remodeler son discours pour rester dans le parti face à la montée de l’autre courant fondateur conservateur et nationaliste (Alexander Gauland) et des courants plus radicaux : Björn Höcke (identitaire), ou Beatrix Von Storch (courant chrétien fondamentaliste). A la manière du FN, l’AfD agrège toute une mouvance d’ultra droite, tout en cherchant à se donner une image respectable. Pour viser le pouvoir, Frauke Petry a tenté d’expurger le parti de ses membres les plus extrêmes. Des procédures d’exclusion ont été enclenchées suites à des dérapages antisémites (/ex Wolfgang Gedeon, ou Björn Höcke), sans qu’elles n’aboutissent. Le départ de Frauke Petry du groupe AfD au Bundestag, et dans la foulée du parti lui-même, dès le lendemain des élections, témoigne de cet échec de « dédiabolisation », et des profondes divisions qui minent le parti. Selon elle, l’AfD a basculé dans une surenchère qui le décrédibilise. Le parti est désormais tiraillé entre son aile islamophobe « respectable » (Alice Weidel), et son aile extrême (Alexander Gauland), à la tête du groupe parlementaire.

GAUCHE, affiche de l'AfD en 2013: le courage de la vérité, l'Euro fissure l'Europe ; DROITE, affiche en 2017: "Burka? Nous préférons les bikinis." ; Ose l'Allemagne! © AfD GAUCHE, affiche de l'AfD en 2013: le courage de la vérité, l'Euro fissure l'Europe ; DROITE, affiche en 2017: "Burka? Nous préférons les bikinis." ; Ose l'Allemagne! © AfD

 2. « Ce sont les vieux qui votent pour l’AfD»

On pense souvent que la peur de l’autre est plus prégnante chez les vieux, et par voie de conséquence qu’ils votent davantage à l’extrême droite que les autres. Le profil de l’électeur moyen de l’AfD infirme cependant cette idée reçue. Il apparaît que les +60ans votent massivement pour les partis établis, de masse, qu’on nomme en allemand les « Volkspartei ». Ils sont 40% à voter pour la CDU/CSU, soit 7 points de plus que la moyenne, et 24% pour le SPD soit légèrement au-dessus de la moyenne (+2,5 points). En définitive, les vieux sont la tranche d’âge la plus sous-représentée dans le vote AfD (7% seulement) et le parti, même s’il engrange quelques points, progresse moins que dans les autres tranches d’âge.

7% seulement des +60ans votent AfD

Alors qui vote AfD ? Pour la variable « âge », le vote AfD semble suivre une loi normale, en prenant la forme d’une courbe en cloche. Ce ne sont donc ni les plus jeunes (-24 ans) ni les plus vieux (+60ans), mais les catégories intermédiaires, et en premier lieu les 35-44 ans qui votent pour l’AfD. Entre 2013 et 2016, l’AfD a progressé de 10 points dans ces âges-là. Cette tendance saute encore plus aux yeux lorsque l’on couple la variable âge à celle du sexe, en l’occurrence, les hommes, chez qui le vote extrême atteint 19% (contre 12,6 en moyenne) ! L’électeur moyen de l’AfD est donc tendanciellement un homme entre la trentaine et la quarantaine.

3. « Moins on est éduqué plus on vote AfD»

Après le choc des résultats, les tentatives d’explication, et de réponses n’ont pas tardé. L’AfD véhicule ses idées avec des arguments simplistes, de sorte que nous sommes tenté d’imputer le problème à un manque d’éducation. Le niveau de diplôme est-il un rempart contre le vote extrême ? Contrairement à la France, et au vote FN, il n’y a pas de relation linéaire entre une hausse du niveau de diplôme, et la baisse du vote extrême. Les gens avec un « bas » niveau d’éducation votent d’abord et surtout pour les conservateurs, et les sociaux-démocrates (respectivement 38% pour la CDU/CSU et 26% pour le SPD), et inversement les hauts diplômes sont légèrement sous-représentés dans ces partis par rapport à la moyenne (2-2,5 points sous la moyenne).

64% peu ou pas diplômés votent pour la CDU/CSU ou le SPD

S’il est vrai que les électeurs avec un faible niveau de diplôme votent plus pour l’AfD que la moyenne, la différence n’est pas aussi significative qu’on pourrait le penser (+1,4points seulement). En fait, l’AfD fait ses meilleurs scores parmi les gens avec un diplôme moyen (17%), et progresse plus fortement (+12points) que chez les pas ou peu diplômés (+10points). Ces chiffres montrent donc une différence notable entre la France et l’Allemagne parmi l’électorat d’extrême droite : l’AfD touche un électorat globalement plus éduqué que son homologue français. En France, le vote FN décroit à mesure que le niveau de diplôme augmente, contrairement à l’Allemagne, et la progression dans les votes ne dessine pas de changement de tendance.

4. « Les électeurs de l’AfD sont les déçus du communisme»

Les cartes électorales montrant la scission nette en l’ex-Allemagne de l’est et le reste du pays ont abondamment circulé, amenant à des conclusions simplificatrices du type « L’AfD, ça n’existe qu’en ex-RDA ! ». Après avoir connu le communisme, les électeurs se seraient par nostalgie d’abord tournés vers la gauche radicale et néo-communiste « die Linke » qui a toujours réalisé ses plus grands scores à l’est, avant de se tourner par déception vers l’AfD. Ce récit qui peut sembler cohérent caricature cependant la réalité. De plus, il masque l’existence d’un phénomène AfD dans d’autres Länder de l’ouest.

D’abord, la tranche d’âge qui vote en majorité pour l’AfD est celle des 34-45 ans, c’est-à-dire des gens qui avaient entre 6 et 17ans au moment de la chute du mur. Ils correspondent donc plutôt à des déshérités de la réunification, et du rattrape difficile entre l’est et l’ouest. Ils ont vécu une entrée difficile sur le marché du travail dans les années 90-2000, et ont dans la foulée connu les « mini-jobs » et les contrats précaires. Cette génération -et a fortiriori les 34 ans- s’est davantage construite dans ce contexte que dans celui de la RDA, et ne peuvent donc pas être qualifiés de déçus du communisme.

Il est vrai que ce contexte évoqué a profité à die Linke, qui dépasse encore le SPD les « nouveaux Länder », et occupe le pouvoir en Saxe, et en Thuringe. Quid d’un basculement entre die Linke et l’AfD ? La quasi-totalité des électeurs perdus par die Linke sont en effet allés à l’AfD (400'000). Ces électeurs venus de la gauche radicale sont principalement des chômeurs. Si tant été qu’ils fassent partie des allemands « ostalgiques », ils ne constituent pas la majorité de l’électorat de l’extrême droite : les anciens électeurs de gauche ne sont en effet que le 5ème réservoir de voix pour l’AfD, derrière la CDU/CSU, les « autres partis », et le SPD.

S’il faut chercher des déçus du communiste, ils se trouvent probablement davantage du côté de la génération supérieure (45-59ans), et des +60ans : cela représente au total près d’1/4 des électeurs, mais ne constitue pas la majorité de l’électorat, encore moins à l’est.

68% des électeurs de lAfD sont à lOuest

Enfin, le vote AfD ne s’arrête pas à l’ancienne frontière est-ouest. Certes, la sur-représentation de l’AfD à l’est par rapport à l'ouest (21,5% contre 11%) est indéniable et montre la permanence de la fracture est/ouest en Allemagne. L’AfD est le second parti dans l’ensemble de l’Allemagne de l’est, et le 1er parti en Saxe, où il a obtenu 3 mandats directs. Cela ne doit cependant pas conduire à minimiser le score absolu réalisé par l’AfD à l’ouest : au total, 68% du vote AfD est à l’ouest, pour la simple et bonne raison que ces Länder sont les plus peuplés. Le vote important en valeur absolue dans un Land comme la Bavière se conjugue avec une sur-représentation du vote extrême, par rapport au niveau national. L’AfD fait plus de 14% dans 10 circonscriptions, et est la seconde force politique dans près de 4 circonscriptions sur 10. Cette présence de l’AfD dans cette région doit interpeller, d’autant plus que la Bavière est l’une des plus riches d’Allemagne : le chômage ne dépasse pas 3%, et moins de 4% des gens bénéficient des aides Hartz IV. Il apparaîtrait de plus que 39% des électeurs AfD gagnent plus que la moyenne (soit 1840€nets/mois). Pour comprendre ce vote, on peut rappeler que la CSU (plus conservatrice que la CDU) avait déjà par le passé été dépassée sur sa droite : les Republikaner ont été créés d’une scission de la CSU. Pour la situation actuelle, il faut davantage mettre en parallèle la situation géographique de ces circonscriptions et la crise des réfugiés en 2015, en prenant toutefois des précautions.

GAUCHE vote AfD ; DROITE bénéficiaires HARTZ-IV © DPA ; FES GAUCHE vote AfD ; DROITE bénéficiaires HARTZ-IV © DPA ; FES
5. Le vote AfD correspond à l’implantation des étrangers

L’Allemagne a accueilli en 2015 plus d’1 Million de réfugiés, qui ont ensuite été répartis entre les Länder en fonctions de la population du Land et des impôts perçus. Depuis ce choc, et malgré la réponse de Merkel « wir schaffen das » (on va y arriver), l’AfD a gagné dans les urnes en prospérant sur un discours identitaire, et violemment anti-islam. Cependant on s’aperçoit que le vote AfD ne coïncide ni avec une forte présence de personnes d’origine étrangère, ni avec celle des réfugiés arrivés depuis l’été 2015. 63% des allemands tiennent pourtant la politique migratoire de Merkel pour responsable dans la montée de l’AfD. C’est bien depuis ce choix politique fort que l’AfD a commencé à décoller dans les sondages et de se maintenir aux alentours de 10%. L’AfD progresse notamment dans les régions frontalières de l’Allemagne, qui ont vu arriver les réfugiés, en profitant du débordement des autorités. Il joue également sur les peurs, en montrant du doigt les réfugiés, comme lors de la nuit de la saint Sylvestre à Cologne (2015). Il s’est avéré ensuite que les agressions commises cette nuit-là n’étaient pas imputable aux réfugiés syriens. Le ressenti de la crise migratoire davantage que la présence réelle d’étrangers ou de réfugiés constitue l’un des ressorts du vote AfD.

Vote AfD - population issue de l'immigration (2011) © DPA ; Wikipedia Vote AfD - population issue de l'immigration (2011) © DPA ; Wikipedia

Répartition des réfugiés sur le territoire © Bild Répartition des réfugiés sur le territoire © Bild

6. « L’abstention profite aux partis populistes comme l’AfD»

On dit souvent en France, et à raison, que l’abstention profite au Front National. C’est en effet lorsque l’abstention est la plus forte que le parti réalise ses meilleurs scores : 25% européennes en 2014, puis 27% régionales en 2015. Ce raisonnement n’est cependant absolument pas transposable en Allemagne où la participation entre 2013 et 2017 est passée de 71,5% à 76,2%, ce qui n’a pas empêché l’AfD de gagner 3,8M de voix. Lorsqu’on regarde d’où viennent ces électeurs, on constate qu’ils viennent d’abord des anciens abstentionnistes (1,2M de voix).

LAfD capte 40% des abstentionnistes

En valeur absolue, la CDU/CSU et le SPD ont su mobiliser les anciens abstentionnistes en gagnant respectivement 2M et 1,4M de voix mais dans le même temps ils perdent beaucoup d’électeurs au profit de l’abstention (1,6M et 1M de voix), si bien qu’au total, l’AfD capte 40% des abstentionnistes.

Conclusion

Derrière ces cartes et ces chiffres, on voit se dessiner un parti d'extrême droite avec une histoire et des électeurs au profil différents de ceux du Front National en France. Si c'est le parti des mécontents, principalement les chômeurs et des ouvriers qui ont peur pour leur situation économique, ce n'est pas le parti des « petites gens » comme veut apparaître le FN; ni au niveau du diplôme, ni du salaire. La règle française selon laquelle plus on est éduqué, et mieux on gagne sa vie, moins on vote à l'extrême droite, ne vaut pas de manière linéaire Outre Rhin. La rhétorique islamophobe, et xénophobe semble prendre en Allemagne, mais le parti restera-t-il durablement dans le paysage politique, une fois la conjoncture passée qui lui a permis de monter dans les sondages et dans les urnes? Il est encore trop tôt pour se prononcer.

Sources :

Infratest-dimap-Berichts für die SPD

Der Bundeswahlleiter

Wahlatlas.net

Idées reçues AfD : http://www.stern.de/politik/deutschland/afd-waehler--nicht-nur-maennlich--ostdeutsch--ungebildet-7634746.html

AfD et nazisme : http://www.slate.fr/story/151727/extremes-droites-allemandes-histoire

Les courants de l’AfD : http://www.liberation.fr/planete/2017/09/25/allemagne-les-quatre-visages-de-l-afd_1598905

Vote FN : http://www.lexpress.fr/actualite/politique/moins-on-est-eduque-plus-on-vote-fn_1100733.html

AfD en Bavière : https://www.welt.de/regionales/bayern/article169015619/Wenn-die-AfD-sogar-in-Bayern-die-SPD-ueberholt.html

AfD des électeurs riches : http://www.faz.net/aktuell/wirtschaft/iw-studie-afd-anhaenger-gehoeren-zur-mitte-der-gesellschaft-14931219.html

Chiffres revenus: http://www.europe1.fr/international/qui-sont-ces-allemands-qui-ont-vote-pour-lextreme-droite-3445523

Revenu moyen : https://de.statista.com

Sondage: https://twitter.com/pthibaut/status/736170807165095936

Chiffres du chômage : https://statistik.arbeitsagentur.de

Là où l'Allemagne penche à droite: https://www.mediapart.fr/journal/international/170917/la-ou-lallemagne-penche-lextreme-droite?onglet=full

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