Police, gendarmerie, CRS et autres brigades, sont des fonctionnaires de la République et la violence qu’ils s’amusent à exercer — oui, ils s’amusent, on sent une jubilation — est profondément gênante pour les fonctionnaires des autres services publics : éducation, santé, justice, aides familiales, etc. Les Cognes n’ont pas leur place dans nos rangs ! Des membres du gouvernement font mine d’être scandalisés et délestent aussitôt toute la responsabilité sur une poignée d’individus qui auraient agi en autonomie… La violence serait un épiphénomène accidentel et non un système, disent-ils. Sauf que l’accident se répète systématiquement. Coïncidence ? Comment prouver que la violence est un choix politique ?
Nous ne trouverons pas de trace écrite en amont, car ces ordres-là se donnent à l’oral, bien évidemment. Les chefs savent bien qu’ils demandent des choses illégales. D’après les textes, un gendarme n’a pas davantage le droit de casser du manifestant qu’un professeur n’a le droit de gonfler les notes du bac.
Cherchez plutôt les preuves en aval de la violence : regardez les progressions de carrière, les promotions de corps ou de grade en accéléré, les mutations soudaines dans des régions plus ensoleillées (qu’il aurait fallu vingt ans à obtenir, en principe), et regardez aussi, bien sûr, les médailles ! Les remises de médaille laissent plus de traces que les avancements de carrière : il y a des dossiers dans les administrations et puis surtout, on organise des petites festivités avec des buffets de grignotages divers et des discours du supérieur en chef, des photos, des articles dans la presse locale au style plus ou moins ampoulé, des tweets de congratulations sur les réseaux sociaux… Plus de deux siècles après, les hochets de Napoléon continuent leur effet de perversion ! C’est tout à la fois impressionnant et carrément déprimant. Autour de vous, combien de personnes seraient prêtes à dépecer et à tuer pour un vieux pin’s moisi ?
En lisant ces mots – hochet, pin’s – vous pourriez vous imaginer que je me moque de la police, mais la vérité est plus nuancée. En-effet, les leviers utilisés pour remercier les démolisseurs zélés peuvent servir également à écarter les fonctionnaires attachés aux lois. Les retenues sur salaire et les dégradations (descendre un grade) sont rares, car ces procédures risquent de laisser des traces compromettantes pour les chefs. Mais plus discrètement, la non-attribution d’une prime, une progression de carrière au ralenti, une mutation loin-loin, éloignement géographique et isolement du fonctionnaire, l’affectation à un service “pourri” (pénible, abandonné par l’Etat), peuvent être perçus comme autant de sanctions. Il n’existe pas de cérémonie de médaille du déshonneur, mais les chefs connaissent les ficelles psychologiques pour faire comprendre à toute une équipe qui est la lanterne rouge, la brebis galeuse, l’agent “qui n’est peut-être pas de la famille”… Et ce harcèlement psychologique peut faire aussi mal qu’un coup de matraque dans les neurones. En-effet, regardez les promesses qui sont faites pour convaincre les jeunes gens à s’engager dans les services de police et apparentés : on ne dit pas “venez casser du prof retraité”, ni même “venez essayer notre dernier modèle de flash-bôll sur cible mouvante et gémissante”, non, on parle plutôt de service à la nation, de lois, de justice, de protection des populations vulnérables, de sens du collectif… Et de jeunes recrues y croient sincèrement. Dépression, décrochage, longue maladie, démission, voire carrément suicide avec l’arme de service, sont des conséquences directes du management toxique exercé par la hiérarchie de la République, au même titre que la vantardise sadique des agents récompensés. C’est le revers de la médaille (c’est bien le cas de le dire) : les fonctionnaires qui ont de la déontologie et un sens du collectif s’effacent peu à peu, laissant la place aux brutes décorées. On observe la même évolution dans les autres services publics.
Je n’invente rien sur les rouages de la récompense et de l’obéissance, la description en a été faite depuis bien longtemps par La Boétie dans le Discours de la servitude volontaire. Et je ne peux résister à la tentation de vous en citer un large extrait. Vous avez bien deux minutes ? “J’en arrive maintenant à un point qui est le ressort et le secret de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui qui penserait que les hallebardes, les gardes et le guet garantissent les tyrans, se tromperait fort. Ils s’en servent, je crois, par forme et pour épouvantail, plus qu’ils ne s’y fient. […] On voit aisément que, parmi les empereurs romains, moins nombreux sont ceux qui échappèrent au danger grâce au secours de leurs archers qu’il n’y en eut de tués par ces archers mêmes. Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, les compagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais toujours (on aura peine à le croire d’abord, quoique ce soit l’exacte vérité) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui soumettent tout le pays. Il en a toujours été ainsi : cinq ou six ont eu l’oreille du tyran et s’en sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ils ont été appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés et les bénéficiaires de ses rapines. […] Ces six en ont sous eux six cents, qu’ils corrompent autant qu’ils ont corrompu le tyran. Ces six cents en tiennent sous leur dépendance six mille, qu’ils élèvent en dignité. Ils leur font donner le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers afin de les tenir par leur avidité ou par leur cruauté, afin qu’ils les exercent à point nommé et fassent d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puissent se maintenir que sous leur ombre, qu’ils ne puissent s’exempter des lois et des peines que grâce à leur protection. Grande est la série de ceux qui les suivent. Et qui voudra en dévider le fil verra que, non pas six mille, mais cent mille et des millions tiennent au tyran par cette chaîne ininterrompue qui les soude et les attache à lui. […] En somme, par les gains et les faveurs qu’on reçoit des tyrans, on en arrive à ce point qu’ils se trouvent presque aussi nombreux, ceux auxquels la tyrannie profite, que ceux auxquels la liberté plairait.”
Notre philosophe du XVI° siècle décrivait la monarchie qu’il avait sous les yeux, puisant des références dans l’Antiquité qui revenait à la mode, mais ne trouvez-vous pas qu’il y a une ressemblance bluffante avec notre temps ? Au fil des remaniements ministériels et du rétrécissement de la cour des fidèles macronistes, vous les voyez ces cinq ou six dont parlait La Boétie ? Cinq ou six qui reviennent d’un gouvernement à l’autre, donnant même l’impression de jouer aux chaises musicales… Outre ceux-là, Macron a recasé quantité de ministres dans les strates supérieures des administrations publiques ou semi-publiques, au mépris des procédures de nomination institutionnelles. Ces pantouflages ne font pas partie de la Constitution de notre V° République, c’est de l’Ancien Régime pur jus ! Le texte de La Boétie met en lumière aussi ce mécanisme pervers qui incite les subalternes à abuser de leur violence afin d’accroître leur dépendance à leur chef qui seul peut les protéger des poursuites judiciaires. Tout cela est sous nos yeux régulièrement…
Mais revenons aux médailles. Les “cinq ou six” en ont offert des brouettes entières. L’attribution des hochets dit beaucoup de l’évolution de la politique de sécurité. Depuis un moment déjà, le public a compris que les “forces de l’ordre” s’étaient muées en “forces du désordre” ; depuis le passage de Sarko au ministère de l’intérieur, pour être plus précis, on sait que nos collègues fonctionnaires de la sécurité nationale ont pour mission officieuse de semer la pagaille dans nos défilés de profs ; là où il y a un évènement citoyen tranquille, voire bon enfant, avec chansonnette et cotillons, il faut que ça se termine dans les larmes et la panique. Mais notre chère République serait-elle tombée plus bas encore ? Souvenez-vous du cas de Mme Geneviève Legay, manifestante pacifiste, retraitée solidaire, qui a été grièvement blessée par la police le 13 mars 2019 sur la place Garibaldi à Nice ; souvenez-vous aussi du commissaire qui commandait les opérations, monsieur Rabah Souchi, décoré quelques mois plus tard de la Médaille de la Sécurité Intérieure par monsieur Castaner, alors ministre de l’Intérieur (lui-même plus tard pantouflé à la direction du port autonome de Marseille-Fos, mais qu’est-ce qu’il y connaît en commerce maritime ?). L’affaire est bien documentée, un procès a condamné le commissaire Souchi à six mois de prison avec sursis (l’appel est en cours peut-être), ce qui ne l’a pas empêché de se faire engager par monsieur Estrosi pour être directeur adjoint de la police municipale niçoise…
Une petite intuition me souffle une chose bien inquiétante. Je la chasse aussitôt, mais comme une voix de malheur, elle me réveille la nuit : “les Cognes sont des effaceurs !” me siffle-t-elle, l’affreuse. Et elle continue sa rengaine : “Réveille-toi ! Ne vois-tu donc pas, dans la trousse de l’élève-Président, les Cognes rangés comme des gommes-caoutchouc ? C’est pour effacer, qu’ils sont revenus ! Ils gomment les ratures, ils effacent les types brouillons, ils descendent les mots trop hauts, toutes les cibles identifiées par drones et IA…” Et je supporte cette voix depuis des années ! Mais dites-moi un peu, lecteurs, qu’avez-vous compris, vous, de l’ordre nouveau de la police moderne ? L’objectif manifeste serait-il de disperser l’attroupement d’un jour, ou bien d’infliger des blessures suffisamment invalidantes pour que les citoyens ciblés comme “fortes têtes” ne puissent pas revenir à la prochaine manif ? Il est vrai que la surdité persistante d’un Président se révèle à la longue fort ennuyeuse, car les manifestations de mécontentement populaire ont tendance à se répéter, semaine après semaine ; Nuits debout, Gilets jaunes, ZAD, bis repetita et caetera… C’est d’un ennui ! Alors, face à cet état de fait, aurait-on mis sur pied des régiments de Gommes-Cognes ? La réponse à cette question est peut-être à chercher dans les clichés des remises de décorations honorifiques qui se sont tenues dans les salons dorés, feutrés et guindés de la République durant ces dernières années.