Parcoursup, réaménagé, n’est toujours pas un progrès.

Réponse à la tribune Vatin, François. « Parcoursup, s’il est réaménagé, est un progrès ». Le monde, 10 mai 2018.

Réponse à la tribune Vatin, François. « Parcoursup, s’il est réaménagé, est un progrès ». Le monde, 10 mai 2018. 

Il y a dix ans, François Vatin avait signé, avec d’autres, un « appel à refonder l’université » déjà publié dans le journal Le monde[1]. Cet appel donnera lieu à un ouvrage collectif[2] revenant sur les raisons d’une mobilisation inédite des enseignants-chercheurs provoquée indirectement par la loi LRU d’août 2007. Ces « refondateurs » autoproclamés ont alors durci le ton et noirci le tableau en martelant la thèse d’une désaffection de l’université par les publics qui seraient les mieux à même d’y réussir. Extrapolant à partir de séries statistiques ministérielles sur les inscriptions dans l’enseignement supérieur, leur thèse est la suivante : face au déclin de l’institution universitaire, les étudiants les plus dotés en ressources scolaires adopteraient une stratégie de fuite vers d’autres établissements plus « sélectifs ». Pour les « refondateurs », les « enfants de la démocratisation scolaire » ne sont pas dignes d’être considérés comme de « vrais » étudiants ayant intériorisé le goût pour la discipline et disposés à un rapport ascétique au savoir abstrait.

Cette rhétorique de la dramatisation de la situation des universités a été contredite par les faits : depuis 2010, les données officielles révèlent qu’il y a plus de 150 000 étudiants supplémentaires inscrits à l’université. Comme l’écrivaient Romuald Bodin et Sophie Orange : « l’afflux vers l’université ne se tarit pas. Et le niveau de recrutement ne baisse pas non plus. En bref, l’université attire encore et toujours »[3]. Et même lorsque l’on regarde le taux de poursuite des bacheliers dans le supérieur, on constate que ce ne sont pas dans les disciplines universitaires réputées les plus « sélectives » qu’ils augmentent le plus[4]. L’hypothèse selon laquelle plus une filière serait « sélective », plus elle serait « attractive » n’est donc pas confortée empiriquement. En dépit de ces démentis objectifs, et faisant fi de leur attachement pourtant affiché au principe de la liberté d’accès à l’enseignement supérieur[5], les « refondateurs » ont apporté leur soutien à la loi ORE, prônant la nécessité d’en finir avec une sélection latente pour mettre en place une sélection formelle (sans que jamais ne soient précisées ses modalités) afin de revaloriser la valeur des formations et de l’institution. Ainsi, à la rentrée universitaire 2017, Olivier Beaud et François Vatin dépeignent une université française en manque de « vrais » étudiants » dans une tribune publiée dans Le Monde intitulée « L’université n’est pas la solution pour tout le monde »[6]. Dans une tribune du 10 mai 2018 publiée par Le monde, François Vatin va jusqu’à proclamer que « Parcoursup » est un « progrès ». L’argumentaire garde sa cohérence : Parcoursup, en dépit de tous ses défauts, serait un mal nécessaire qui permettra de faire revenir vers l’université de « bons » étudiants. Pour les « mauvais », existent les filières courtes (BTS, IUT) puisque, qu’ils le veuillent ou non, l’université n’est pas faite pour eux et réciproquement.

Dix ans après la tribune de 2009, l’enseignement supérieur est profondément défiguré. Avec la réforme de l’accès au Master en 2017 et la mise en place de loi ORE en 2018, la sélection s’est désormais imposée comme la nouvelle norme contre le principe démocratique de la liberté d’accès au supérieur pour tout bachelier qui avait été obtenue suite aux mouvements sociaux de 1968[7]. Surtout, cette sélection (même « molle » ou encore trop « molle » pour certains) rend désormais possible la mise en concurrence des établissements et, par conséquent, la mise en place d’une qualité d’enseignement différenciée selon les territoires et le profil social des publics. Les frais d’inscription, par exemple, jusqu’ici modiques dans l’université publique française, vont désormais être déterminés par l’attractivité des formations selon le degré de prestige de l’institution qui les propose. Instituée comme bien public par la République, l’éducation fait ainsi l’objet de transformations radicales, dont seul le caractère éparpillé ne permet pas de saisir immédiatement l’ampleur. L’éducation dérive lentement vers le statut de marchandise, ou plutôt de « capital humain », comme on dit dans le vocabulaire de l’économie de la connaissance. Le chaos inédit des épreuves du baccalauréat 2019 était parfaitement prévisible dès les débats préparatoires à l’adoption de la loi ORE. Ce chaos a d’ailleurs été dénoncé très tôt par le sénateur Pierre Ouzoulias qui n’a cessé d’alerter et d’interpeller Frédérique Vidal sur le véritable objectif de la loi ORE[8]. Ce n’est en effet, pas le moindre des paradoxes que d’avoir voulu mettre fin au tirage au sort par la mise en place de Parcoursup, pour qu’aujourd’hui les notes au baccalauréat soient attribuées de manière aléatoire comme l’attestent de nombreux témoignages de jurys d’examen[9] !

Romuald Bodin, Matthieu Hély, Romain Pudal et Jérémy Sinigaglia sont membres de l’association des sociologues enseignant-e-s du supérieur (http://www.sociologuesdusuperieur.org/).

 

 

[1] https://www.lemonde.fr/societe/article/2009/05/14/vingt-neuf-personnalites-lancent-un-appel-pour-refonder-l-universite_1193150_3224.html

[2] Beaud, Olivier, François Vatin, Alain Caillé, Pierre Encrenaz, et Marcel Gauchet. Refonder l’université: pourquoi l’enseignement supérieur reste à reconstruire. Cahiers libres. Paris: la Découverte, 2010.

[3] Bodin, Romuald, et Sophie Orange. L’Université n’est pas en crise : Les transformations de l’enseignement supérieur : enjeux et idées reçues. Bellecombe-en-Bauges (Savoie): Editions du Croquant, 2013.

[4] Ces dix dernières années, les augmentations les plus fortes concernent les langues, les sciences humaines et sociales, les sciences politiques et le droit. Les augmentations les plus faibles concernent les filières de santé, d’économie et d’AES. Le nombre de bacheliers entrants en STAPS a diminué. Repères et références statistiques 2018, Ministère de l’éducation, DEPP, 2018.

[5] « Il convient de rappeler que le principe du libre accès de tout bachelier à l’enseignement supérieur est, en France, un des symboles mêmes de la démocratie, le pilier d’un droit à la formation pour tous. Il n’est ni possible ni souhaitable de revenir sur ce principe », Beaud, Olivier, François Vatin, Alain Caillé, Pierre Encrenaz, et Marcel Gauchet. Refonder l’université : pourquoi l’enseignement supérieur reste à reconstruire. Cahiers libres. Paris: la Découverte, 2010.

[6] Vatin, François, et Olivier Beaud. « « L’université n’est pas la solution pour tout le monde » ». Le monde, 11 septembre 2017. http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/09/11/arretons-de-penser-que-l-universite-est-la-solution-pour-tout-le-monde_5183825_3232.html.

[7] Neyrat, Frédéric. « Instaurer la sélection à l’université : une régression démocratique ». Les cahiers français, no 398 (2017): 74‑78.

[8] https://www.pierreouzoulias.fr/activite-des-senateurs/les-communiques-de-presse/article/l-oukaze-de-parcoursup-applique-avant-le-vote-de-la-loi-par-le-parlement

[9] « Plusieurs enseignants convoqués ont raconté à Mediapart les perturbations qui les ont émaillés. Une enseignante explique n’avoir jamais vu ça en quinze ans de carrière. Dans son jury, aucun livret scolaire n’avait été communiqué par le service interacadémique des examens et concours (SIEC), chargé d’organiser ces commissions en Île-de-France. D’autres disent avoir subi des pressions du chef de centre d’examen parce qu’ils ont refusé de discuter des cas des élèves aux notes incalculables. Tous témoignent d’une désorganisation inédite. En effet, ceux-ci ont été contraints par le ministre et l’administration d’attribuer des notes, sur des bases plus ou moins arbitraires, aux candidats dont les copies auraient été conservées par les grévistes. Si des notes se révélaient manquantes, deux solutions leur ont été proposées. Tout dépend de la possession ou non des livrets scolaires des candidats qui recensent entre autres leurs moyennes de l’année de terminale. Un protocole de publication des résultats, envoyé aux présidents des jurys, l’explique en toutes lettres. Dans ce cas, les élèves « se voient attribuer provisoirement la note moyenne de leur bulletin scolaire pour la discipline concernée ». Ceux qui en revanche n’en ont pas écoperont d’« une note provisoire » qui « leur est attribuée en cohérence avec les autres notes déjà obtenues (moyenne des notes attribuées) ». Les enseignants concernés par ce dernier cas ont donc dû se résoudre à « inventer » des notes », « Baccalauréat 2019: l’histoire d'un fiasco », Faïza Zeroula, Medipart, 7 juillet 2019.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.