Et Montesquieu, c'est du poulet ?

La crise actuelle montre que l'exécutif est incapable de jouer le seul rôle qui devrait être le sien : traiter l'urgence.

En démocratie, à qui confier la gestion d’une crise de l’ampleur que nous connaissons ? À l’exécutif ? « Oui », répondrait Montesquieu, que je lis (relis dirait un cuistre) en ces temps contraints. Et moi aussi je trouve que, pour une fois (précision essentielle), le pouvoir que l’on dit exécutif est bien dans son rôle, quoiqu’il le joue fort mal (deuxième précision essentielle).

Ou plutôt l’auteur de l’Esprit des lois répondrait : « Oui, mais », et qu’il faudrait préciser ces trois termes : « démocratie », « urgence » et « pouvoir exécutif ».

La démocratie c’est, étymologiquement, le pouvoir au peuple, qui, lorsqu’il ne peut prendre directement part aux affaires, se désigne des représentants à cette fin : «il faut que le peuple fasse par ses représentants tout ce qu’il ne peut pas faire lui-même », écrit Montesquieu dans l’Esprit des lois. Comment ? Au moyen du hasard, affirme Montesquieu, pour qui « le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie » et « le suffrage par le choix [de] celle de l'aristocratie ». Pour lui, nous vivons donc en aristocratie—certes, non-héréditaire, ce qui fait une grosse différence tout de même.

Même dans une démocratie authentique—ce que donc n’est pas la nôtre—le peuple ou une assemblée tirée au sort le représentant devrait-il agir en situation d’urgence ? Impossible pour Montesquieu. Pas le temps de se réunir et de débattre quand le temps presse et que la menace pèse. La prérogative du règlement des crises est celle de l’exécutif—qu’il lui appartient d’avoir distingué du pouvoir judiciaire et du législatif, chacun des trois pouvoirs devant mutuellement se tempérer et se limiter pour que la société dispose d’un maximum de libertés.

Le pouvoir exécutif est, littéralement, celui d’exécuter les lois, a-t-on appris à l’école, sans réaliser combien, ainsi formulé, il s’éloigne de l’usage qui en est fait de nos jours, où le Président de la République décide aussi des lois. Avec une majorité à ses ordres, au pire votant en se bouchant le nez, en trépignant ou en promettant que la prochaine fois…sans jamais oser la rupture, le Parlement n’est qu’une extension de ses cabinets, où l’opposition n’a qu’un pouvoir médiatique.

Il n’y a pas de pouvoir législatif en France.  

À côté de cette fonction, à la limite, purement administrative, qui devrait être pour Montesquieu celle du pouvoir exécutif, mais permettant une sorte de contrôle des lois dans leur phase d’application, il devrait en exister une autre à ses yeux : répondre au danger.

La République romaine possédait une magistrature de ce genre. Portant le nom, devenu affreux, de dictateur, celui qui la revêtait possédait, pendant 6 mois maximum, les pleins pouvoirs pour régler un problème précis.

Notre exécutif invoque d’ailleurs souvent une prétendue urgence pour faire ce qu’il veut. Il y aurait ainsi eu urgence à supprimer l’ISF, baisser la taxation des dividendes et les aides au logement, vendre aéroport de Paris et la Française des jeux (pourtant largement bénéficiaires), ou réformer les retraites au nom de leur possible déséquilibre dans plusieurs décennies.

Or voici le plus drôle : quand il y a vraiment urgence, le gouvernement semble incapable d’y faire face.

Cela tient d’abord en partie à la sociologie de nos dirigeants. Le plus souvent, les grands bourgeois lettrés font de piètres hommes d’action. Qu’attendre, dans les moments que nous vivons, d’un Emmanuel Macron écrivant dans son autobiographie, assommante mais très instructive sur la pensée profonde du personnage, qu’un stage de six mois au Nigéria lui a simplement donné « la chance de travailler auprès de Jean-Marc Simon, un ambassadeur remarquable » (pas un mot sur le pays ni ses habitants) ? Qu’attendre d’un homme qui s’imagine mieux connaître les banlieues parce qu’il a vu Les Misérables de Ladj Ly, et les quartiers périurbains parce qu’il a un peu médité Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu ? Les femmes et hommes d’action se trouvent chez les gens en rupture, pas les premiers de la classe—voyez De Gaulle, et celles et ceux qui le rejoignirent à Londres, comme il les décrit dans ses Mémoires. Côté fiction, Harry Potter (confinement oblige : mon fils m’en fait revoir les films) est un peu nul à l’école, mais un meneur hors pairs. Quoiqu’il en soit de l’efficacité du traitement qu’il préconise, la fascination pour le charismatique Docteur Raoult tient à ce qu’il a tout des audacieux que réclament les moments critiques : à l’aise en eaux troubles, à même de trancher le nœud gordien de l’incertitude, détonnant parmi des élites incapables de remettre en question les règles d’un système qui les sert tant, elles qui, si souvent, doivent leur ascension à une courtisanerie de haut vol.

Que fait d’ailleurs en ce moment Emmanuel Macron ? Rien. Pas grand-chose. Des mondanités, si l’on en croit son agenda, incroyablement vide.

Surtout, dans une démocratie moderne, régler une crise ne devrait pas revenir à un seul—fût-il sous contrôle et soumis après coup à une reddition des comptes. L’exécutif devrait plutôt être le coordinateur de l’action collective. Le 28 février, l’OMS conseillait ainsi aux Etats d’« adopter une approche englobant ‎l’ensemble du gouvernement et l’ensemble de la société ».

Plus encore, un pouvoir exécutif repensé devrait s’en tenir à la seule fonction d’anticiper et régler les crises. Celui que nous connaissons, papillonnant, hégémonique, inconsistant et inconstant, a d’abord considéré la pandémie comme un sujet parmi d’autres. Si nous avions disposé à la place d’une instance consacrée à l’urgence, le conseil des ministres en principe dédié au Covid-19 du 29 février 2020 n’aurait peut-être pas conclu à l’emploi du 49-3 pour faire passer la réforme de retraites, et une ministre de la santé n’aurait peut-être pas démissionné en pleine pandémie juste parce qu’elle voulait devenir maire. En parallèle, et lieu et place d’élu.es aujourd’hui à la botte du Président, nous toutes et tous devrions avoir le droit de nous exprimer, directement sur ce qui nous concerne : les principes généraux et nécessaires régissant la vie en commun, c’est-à-dire les lois. Toute la technologie, en évolution et effervescence permanente depuis une bonne décennie, de la participation citoyenne, devrait être pleinement mise à contribution à cette fin.

Qui devrait tempérer un pouvoir exécutif dès lors aussi efficace que rare ? Qui devrait veiller au grain des entorses alors faites aux droits fondamentaux et assurer leur plein  rétablissement là où il n’y aurait rien d’autre de possible à faire que les suspendre un temps (comme celui d’aller et venir à sa guise) ? Eh bien, précisément, ce troisième pouvoir dont parle Montesquieu : le judiciaire, qui, aujourd’hui à la main du Président, n’est manifestement pas disposé à jouer son rôle de garant des principes intangibles en République—bien au contraire.

Il est peu probable que le Président de la République lise Montesquieu et lance la nécessaire refonte de nos institutions, définitivement discréditées par une crise ahurissante, à laquelle elles se seront si peu montrées capables de répondre. Mais on est en droit d’espérer un sursaut du peuple pour faire valoir ce que de droit : sa souveraineté. « L’été sera chaud », dit la chanson—peut-être le succès de celui de 2020. La société en confinement est en ébullition. Il est probable qu’en sortant, elle explose. Peut-être qu’alors Emmanuel Macron, arrivé au sommet à 40 ans en devenant Président, aura au moins à cœur de méditer cette pensée du fondateur de la séparation des pouvoirs : « C'est un malheur qu'il y ait trop peu d'intervalle entre le temps où l'on est trop jeune et le temps où l'on est trop vieux » ?

 

 

 

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