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Billet de blog 30 juin 2022

Piège à Cons (titution)

Inscrire le droit à l'avortement dans le bloc constitutionnel est une fausse bonne idée, qui ira nourrir le mythe selon lequel le peuple serait réactionnaire.

matthieu niango
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Lettre ouverte à Aurore Bergé, présidente du groupe Renaissance, et Mathilde Panot, présidente du groupe LFI à l’Assemblée Nationale.

Mesdames les Présidentes,

Comme vous, j’ai été révolté par la décision de la Cour Suprême des États-Unis visant à renvoyer aux juridictions étatiques le droit à l’avortement.

Avorter cesse d’être un droit fédéral. Les gouvernements des États américains disposent de tout pouvoir pour le réinstaurer — comme l’a déjà fait le Mississipi. D’autres suivront. Et les Juges ont d’ores-et-déjà annoncé vouloir se pencher sur le cas du mariage entre personnes de même sexe, voire sur le droit à aimer qui l’on veut. On n’ose y croire. C’est pourtant vrai.

Comme vous et comme beaucoup, je crains qu’une déferlante conservatrice s’abatte sur un monde où les USA donnent encore le la en matière de droit fondamental.

Comme vous je crois du fond du cœur qu’il faut agir.

Mais je ne crois pas, contrairement à l’une et l’autre, qu’il faille que le droit à l’avortement soit inscrit « dans le marbre de la Constitution », comme vous le déclarez, Madame Bergé, vos deux groupes ayant déposé des propositions en ce sens, et d’autres Parlementaires ayant manifesté leur soutien à cette initiative — dont, j’y insiste, le fond me parait plus qu’urgent à défendre.

Non seulement une telle loi constitutionnelle ne protégera pas le droit à l’avortement en France, mais, plus grave, une telle proposition contribuera à un mythe tenace auquel, par cette proposition, il m’est tout particulièrement étonnant de voir la France Insoumise contribuer, à savoir celui du peuple réactionnaire.

Tout comme vos collègues parlementaires vous semblez oublier deux choses : la première c’est que ce sont les Juges Suprêmes, garants de la Constitution, qui s’attaquent aujourd’hui à ce droit, relayés, non par le peuple américain, mais par des gouvernements locaux conservateurs, la majorité des Américains étant défavorables au droit à l’avortement en général — même si son délai est, bien sûr, l’objet de vives discussions. De même, en France, l’opinion y est très favorable, même si la plupart d’entre nous estimons qu’on ne recourt jamais à l’avortement de « gaité de cœur », comme le formulait Simone Veil en 1974.

Pourquoi insulter les Françaises et les Français en voulant placer hors de notre portée une discussion que nous n’avons même pas en tête à propos d’un droit que l’immense majorité d’entre nous ne veut pas remettre en question ?

Ce mythe du peuple réactionnaire est d’autant moins crédible ici qu’il concerne une disposition aussi mise en place pour accorder le droit au fait.

En 1974, dans son magnifique discours en défense de l’avortement, Simone Veil soulignait bien le décalage entre le conservatisme politique et la réalité sociale, la loi devant protéger la vie de femmes qui sinon emploieraient des méthodes dangereuses. Il fallait mettre fin aux « 300.000 avortements qui chaque année mutilent les femmes dans ce pays, bafouent nos lois et humilient ou traumatisent celles qui y ont recours ».

Et voilà pourtant que l’ombre des mortifères faiseuses d’ange fait son grand retour sur nos sociétés — comme l’illustre bien le dessin placé en couverture de Libération le lendemain de la déplorable décision, où sortent du sexe de femmes nues agonisantes des trainées de sang qui tracent les bandes du drapeau américain.

Le pauvre peuple n'y est pour rien  : ce serait plutôt ce summum de l’oligarchie, la Cour Suprême et ses Juges nommés à vie ( !) par le Président américain, un peu contrôlé par le Sénat, qui serait à blâmer. Ils sont neufs aux Etats-Unis — autant en France au Conseil Constitutionnel, quoique dotés de bien moins de pouvoir — dont le plus ancien nommé en… 1991… à pouvoir « dire ce qu’est la Constitution », selon le célèbre mot de Charles Evan Hugues, gouverneur de l’État de New-York au début du XXe siècle.

Ce n’est pas du peuple français qu’il faut avoir peur, mais de ses représentants ou prétendus tels, du moins quand ils sont dotés d’un pouvoir exorbitant.

En France, la Constitution est modifiable à la simple initiative du Président de la République, soutenu par sa majorité, sans recours nécessaire à un référendum si les 3/5e du Parlement sont d’accord. Que sera-ce si, demain, en survient un, en survient une, favorable à l’avortement ? Pourquoi vouloir donner plus de pouvoir aux garants de la Constitution qui outre Atlantique viennent de porter un coup si dur, d’un simple trait de plume, aux droits fondamentaux ?   

Vraiment, vos propositions de loi constitutionnelle vont à l’encontre de ce nouveau souffle démocratique dont vos formations politiques respectives prétendent rafraîchir une France fatiguée de sa classe politique.

Au pire, elles témoignent d’un mépris du peuple — d’une « agoraphobie » écrirait le politiste Francis Dupuy-Déri — dont l’accusation vous ferait frémir j’en suis sûr — et surtout vous, Madame Panot.

Au mieux manifestent-elles une croyance naïve en des lois intouchables, dont le vecteur proposé me semble être le moins à même, en l’espèce, de remplir l’objectif de toute façon inatteignable.

C’est plutôt au peuple que, conformément à vos idées proclamées d’horizontalité, vous devriez accorder de nouveaux droits susceptibles de contrebalancer les possibles décisions ineptes d’une poignée de réactionnaires. Le référendum d’initiative citoyenne servirait à cela. Que ne travaillez-vous plutôt, d’urgence, au regard de la crise institutionnelle actuelle, à l’inscrire dans la Constitution, lui ?

Vraiment,  je peux comprendre qu’on veuille pérenniser un principe aussi important, et aussi fragile que le droit à l’avortement, au regard de ce coup de tonnerre. Mais le peuple n’est pas l’ennemi des droits fondamentaux, qui l’ont au contraire pour meilleur et plus légitime allié, quand il est pleinement convaincu de leur bienfondé — ce qui suppose de tout le monde un effort incessant. C’est en l’associant au combat que se fera au mieux leur inlassable et éreintante défense.

Puisqu’on parle des États-Unis, n’est-ce pas le Président Jefferson qui affirmait que le prix de la liberté était une vigilance éternelle ? Non, il n’a probablement jamais dit cela, la citation est apocryphe, mais celle ou celui qui l’a dit avait bien raison.

Je vous prie d’agréer, Mesdames les députées, l’expression de mes respectueux hommages.

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