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Monsieur le directeur du Tour de France,
C'est sur la route pastorale du col de Sarenne que vous avez l’intention de faire passer le 25 juillet 2026 les coureurs du Tour de France, et le 19 juillet les 16.000 amateurs de ce que vous nommez "la plus grande cyclosportive au monde" (l'Étape du Tour). Nous sommes nombreux à nous inquiéter des conséquences environnementales d'une telle décision. Lancée il y a quelques semaines, la pétition ʺNon au passage du Tour de France 2026 au col de Sarenneʺ est soutenue par plus de 12.500 signataires. Treize ans plus tôt, une autre pétition (que vous avez ignorée) vous demandait de renoncer au passage du Tour de France au col de Sarenne et à la mise en travaux de la route. Pour 2026, nos craintes sont plus grandes qu'en 2013, car le Tour de France doit passer dans l'autre sens. La foule est cette fois attendue sur le versant le plus sauvage du col.
La route pastorale de Sarenne traverse un espace sauvage d’une grande richesse : la vallée du Ferrand. Avec 758 espèces végétales recensées, le Conservatoire botanique national alpin considère que cette vallée, située dans le parc national des Écrins, est l'une des "plus riches régions de France sur le plan botanique". "La diversité faunistique du site est [jugée] remarquable". Fermée 8 mois sur 12, plus fréquentée par les marmottes que par les voitures, la route est si tranquille qu’elle se confond, par endroits, avec les chemins de randonnée des Écrins.
La station de l’Alpe d’Huez sera l'arrivée des 19e et 20e étapes de la Grande Boucle. Le 24 juillet, les coureurs arriveront à l'Alpe d'Huez par les 21 célèbres lacets, tandis que le 25 juillet, ils arriveraient à l'Alpe d'Huez par le col de Sarenne. Lors des dernières éditions du Tour de France, des centaines de milliers de spectateurs s'étaient donné rendez-vous dans les lacets de l'Alpe d'Huez. On peut donc craindre qu'une grande partie des spectateurs installés dans les lacets de l'Alpe d'Huez le 24 juillet se déplacent de quelques kilomètres pour aller vers le col de Sarenne le 25 juillet. De nombreux véhicules et une foule importante risquent donc de s'amasser au col de Sarenne et dans la vallée du Ferrand, d'autant que l'étape se déroulera le week-end, un jour avant l'arrivée finale aux Champs-Élysées.
Une telle affluence dans un environnement aussi sensible a de quoi inquiéter. En effet, la route traverse des zones où vivent des oiseaux inscrits sur la liste rouge des espèces menacées de l'UICN, notamment des gallinacées (tétras lyre, lagopèdes et perdrix bartavelles) nichant au sol et dont les petits naissent en juillet (c'est-à-dire pendant le passage du Tour de France). La foule pourrait perturber la reproduction de ces oiseaux rares et fragiles : des nids pourraient être piétinés ou abandonnés. Le déclin de la biodiversité est palpable : ainsi, plusieurs espèces semblent avoir récemment disparu du secteur, dont la Perdrix rouge et la Perdrix grise.
Pour diffuser le spectacle, des hélicoptères survoleront longuement des zones où peuvent nicher des rapaces exceptionnels et protégés (aigles royaux et gypaètes) dont les petits prennent leur envol durant l'été. Le survol d'hélicoptère est l'une des premières causes d'échec de reproduction de ces rapaces.
En outre, à l'instar de nombreuses autres espèces, c'est l'été que les marmottes et les chamois constituent leurs réserves pour affronter les rigueurs de l'hiver. Déranger ces animaux serait dommageable, d'autant que ce dérangement durerait plusieurs semaines. Ainsi, "la plus grande cyclosportive au monde" passerait à Sarenne six jours avant le peloton du Tour de France : aux 16.000 cyclistes amateurs s'ajouteraient les voitures suiveuses et les touristes du monde entier. Et n'oublions pas le piétinement de la flore, notamment du côté de la zone humide de Sarenne (secteur qui pourrait se transformer en parking).
Compte tenu de l’étroitesse de la chaussée, de son état et des éboulements récurrents, nous pouvons imaginer que d'importants travaux soient demandés afin de garantir la sécurité de la foule et des coureurs. En 2013, lorsque le Tour de France était passé à Sarenne dans l'autre sens (dans le sens de la descente), des travaux avaient déjà été engagés pour un jour de course. De nombreux passages à gué avaient été remplacés par des petits ponts, ce qui a par la suite poussé les touristes à se rendre au col de Sarenne en voiture plutôt qu'à pied, au détriment de la quiétude de la faune sauvage. En 2026, que vont demander les organisateurs du Tour de France ? La purge de la montagne ? L'agrandissement des virages ? Les glissières de sécurité ? Tout cela pour quelques minutes de télévision ?
Certains penseront peut-être : un peu de goudron en plus, un peu de goudron en moins, quelle importance ? Leur tort serait de faire abstraction du contexte. Interposé entre deux des plus grandes stations de ski du monde (l’Alpe d’Huez et les Deux Alpes), l’étau se resserre autour de l’Oisans sauvage. Et vous comprendrez certainement, Monsieur le directeur du Tour de France, que nous sommes nombreux à être attachés à une beauté qui, décennie après décennie, se réduit comme nos glaciers.
Au-delà des classements d'exception (parc national, arrêté préfectoral, Natura 2000, ZNIEFF...), nous défendons une beauté fragile et indicible. Au col de Sarenne, il n’est pas rare de voir un randonneur s’asseoir et rester un long moment à contempler le paysage, à savourer le silence, à rêvasser face aux glaciers. Sarenne, c’est un autre monde, celui de la montagne préservée. Notre sentiment, c’est qu’il ne faut pas y toucher. Le scénario est toujours le même : si vous commencez à toucher ces espaces naturels, d’autres s’en donneront le droit.
Imaginez que nous soyons huit milliards à agir de la sorte, à endommager la Nature pour quelques minutes de divertissement : que deviendrait notre planète ? De tels comportements ne sont-ils pas à l’origine de l'effondrement de la biodiversité ?
Nous, humains, sommes déjà responsables de la disparition du beau glacier de Sarenne. Mais il nous reste encore de Sarenne une faune et une flore d'exception ! Ayons la sagesse d'en prendre soin.
C'est pourquoi nous sommes plus de 12.500 à vous demander de ne pas faire passer le Tour de France au col de Sarenne. Notre pétition ne s'oppose pas à votre compétition. Nous vous invitons simplement à modifier le tracé de l’étape du 25 juillet. Il est loin d'être trop tard. Ainsi, en 2025, vous avez modifié le tracé d'une étape seulement quelques heures avant son départ. Deux alternatives pourraient être envisagées. Première alternative : une arrivée aux Deux Alpes. Deuxième alternative : un maintien de l'arrivée à l'Alpe d'Huez, mais en passant par Allemond et Villard Reculas (plutôt que par Sarenne).
Nous avons la gentillesse de payer des impôts pour faire vivre votre business (entretien et fermeture des routes, télévision publique, gendarmerie, agents municipaux, travaux). Nous avons la gentillesse de mettre à votre disposition nos richesses communes, mais la Nature ne vous appartient pas : vous n'avez pas le droit de transformer les montagnes en stades. Et nous sommes nombreux à penser que, dans un monde aussi maltraité que le nôtre, le respect de la quiétude des marmottes, des chamois, des bartavelles, des lagopèdes et des tétras lyre sera toujours plus précieux que vos quelques minutes de télévision.
Matthieu Stelvio, initiateur de la pétition Non au passage du Tour de France 2026 au col de Sarenne
POUR SIGNER LA PETITION, C'EST ICI.
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