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Billet de blog 15 mai 2016

Épitaphe pour un espion 2.0

Bernard Cazeneuve fustige volontiers ceux qui critiquent « sans la moindre analyse » les « failles » des services de renseignement. N’en déplaise au ministre de l’intérieur, il existe bien un souci du côté de notre contre-espionnage.

Matthieu Suc
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Ce billet de blog se rapporte à la série d'articles entamée par cette enquête : La vie quotidienne des services secrets (1/3): James Bond contre Système D

Bernard Cazeneuve fustige volontiers ceux qui critiquent « sans la moindre analyse » les « failles » des services de renseignement. Le ministre de l’intérieur préfère mettre en avant « les attentats qui n’ont pas eu lieu » - « On ne pose aucune question sur la façon dont nous les avons empêchés, alors que, bien sûr, de nombreuses interrogations seraient sur le métier aujourd’hui si ces attentats étaient survenus » - et insiste sur les six qui auraient été évités depuis janvier 2015.

Oubliant de préciser s’il inclut dans son décompte les tentatives présumées de Sid Ahmed Ghlam, arrêté à Villejuif parce qu’il s’était tiré une balle dans la cuisse ; de Yassin Salhi, empêché par des pompiers de faire exploser une usine Seveso dans l’Isère ; et d’Ayoub El-Khazzani, dont le carnage programmé à l’intérieur du Thalys a été mis en échec par la faute d’une Kalachnikov enrayée et du courage de trois militaires américains en permission. Autant d’attentats « déjoués » par des concours de circonstances plus que par les services de renseignement.

N’en déplaise au ministre de l’intérieur, il existe bien un souci du côté de notre contre-espionnage. Et ceci n’est pas qu’une élucubration de méchants journalistes. En février, John Brennan, le patron de la CIA, a apporté son écot à la polémique en déclarant que le 13-Novembre était « un échec du renseignement », soulignant une évidence : sept des terroristes étaient des Français partis s’entraîner dans les camps de l’État islamique et rentrés perpétrer leurs crimes de masse sans aucune difficulté.  

« Les services de renseignement […] n’ont peut-être pas su détecter suffisamment tôt les signaux faibles du phénomène [de radicalisation] sous-jacent, ni, lorsqu’ils en ont perçu l’importance et les risques, être suffisamment écoutés par les autorités politiques » pointe la délégation parlementaire au renseignement dans son rapport annuel, rendu partiellement public jeudi 25 février.

Parce qu’une commission d’enquête relative « aux moyens mis en œuvre par l’État pour lutter contre le terrorisme depuis le 7 janvier 2015 » est en cours à l’Assemblée nationale et qu’à partir de lundi 16 mai, elle auditionne les différents responsables de la communauté du renseignement, Mediapart apporte sa contribution au nécessaire débat public en publiant à partir d’aujourd’hui le fruit de sa propre enquête. 

Nous avons pris plus de cinq mois pour rencontrer, écouter une dizaine d’officiers de renseignement, certains à plusieurs reprises. Ces agents exercent dans les trois principaux services dépendant de la place Beauvau : la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), le service central de renseignement territorial (SCRT) et la direction du renseignement de la préfecture de police (DRPP).

Ils pratiquent le métier le plus difficile qui soit, le ministre de l’Intérieur a raison. Leurs triomphes sont méconnus, leurs ratés s’étalent à la Une des médias. Sans compter que leur activité la plus quelconque suscite les pires fantasmes. Aussi Mediapart a voulu s’intéresser à leur quotidien, à ces petits riens qui font qu’un grand service déraille, que la machine administrative se grippe.

Les témoignages recueillis ne se veulent pas exhaustifs. Une dizaine d’individus ne brosse pas l’exact reflet d’une communauté du renseignement qui compte, côté Beauvau, plus de 6 300 membres. Néanmoins, il faut écouter la parole de ceux qui, d’habitude se taisent et là racontent leurs doutes, leurs échecs, leurs frustrations. 

Certaines de leurs revendications sont déjà connues ? C’est ce qu’il y a de plus effrayant : en ce temps des renforts massifs, des crédits de nouveau ouverts, les services de renseignement restent englués dans les mêmes archaïsmes qui n’ont pas permis d’empêcher les attentats de Mohamed Merah, des frères Kouachi et d’Abdelhamid Abaaoud.

Dans les pages qui suivent et dans celles à venir les deux prochains dimanches, il ne sera pas question d’imsi-catchers et d’autres merveilles technologiques. On parlera plutôt de voitures qu’on se dispute, d’accès internet manquants, de sources en jachère, de paperasseries en inflation... On racontera un univers kafkaïen où chacun cherche par anticipation à se justifier en prévision du prochain attentat. À mille lieues du portrait de l’espion 2.0 que laissait augurer la légalisation, par la récente loi renseignement, de l’utilisation de joujous à la pointe de la modernité. 

Il ne s’agit pas de vilipender tel gouvernement de droite ou de gauche. La réforme des services voulue par Nicolas Sarkozy en 2008 a été une catastrophe, il n’est pas sûr que les efforts, réels, consentis sous François Hollande aient rectifié le tir. Bernard Cazeneuve consacre ses jours et ses nuits à la lutte antiterroriste et les attentats s'accumulent. Ni les uns, ni les autres n’avaient la volonté de mal faire et les terroristes n’ont eu besoin de personne pour s’armer et abattre 149 innocents en un an.

Mediapart n’entend pas proférer de belles paroles, de beaux discours, n’avance pas de solutions toutes faites. Il s’agit simplement de redonner la voix aux hommes et femmes de l’ombre, de faire entendre leur version de l’histoire. Ici, pas de directeurs qui recrachent un discours validé par le politique, pas d’anciens des services qui ressassent leurs souvenirs. Les officiers de renseignement qui s’expriment sont ceux qui luttent aujourd’hui pour empêcher les attentats de demain.

Petite précision : à la relecture de nos notes, aucun de ceux rencontrés ne s’est jamais plaint de son salaire trop faible ou de ses trop longues amplitudes horaires. S’ils ont accepté de nous parler, prenant ainsi le risque de perdre leur habilitation secret défense et leur poste, c’est parce qu’ils veulent travailler plus, travailler mieux. Leur parole est d’autant plus précieuse.

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