The zero emission blockbuster

Autant prévenir d’emblée, je vais enfoncer une porte grande ouverte. Godzilla 2014 n’est pas un grand film, encore moins un chef d’œuvre du genre. Un peu long et trop cliché, il ne devrait pas laisser de traces indélébiles sur les spectateurs à popcorn, ni chez les afficionados de la bête radioactive, ni même les autres.

En deux heures, difficile de comptabiliser toutes les facilités scénaristiques entreprises. C’est la fuite nucléaire caractérisée par une fumée épaisse qui se déplace à vive allure. C’est le professeur japonais traumatisé par son passé qui sermonne tout le monde sur la catastrophe naturelle à venir. C’est ce même personnage, Ken Watanabe bouche bée à tous les plans, qui assiste aux réunions les plus confidentielles de l’état-major américain. C’est l’amiral américain qui prend toutes les décisions seul à ces mêmes réunions (où êtes-vous Mr President ?). C’est l’ingénieur complotiste, Bryan Cranston offrant peu de subtilités, qui finalement avait raison. C’est son fils, militaire pour oublier les blessures familiales, qui plonge d’un pont vertigineux et qui s’en sort indemne. J’en passe, beaucoup…

Néanmoins, il y a quelque chose dans ce Godzilla qui nous fait vite oublier le navet de Roland Emmerich (1997 avec Jean Reno).  Mieux encore, qui nous laisse assis sans trop regarder notre montre et qui, si l’on n’y repense pas trop, nous laisse l’impression d’avoir passé un plutôt bon moment à côté des mangeurs de popcorn.

 

Peut-être est-ce son côté écologiste, cette nouvelle mode du cli-fi[i] ? Les films de sciences fiction ont toujours reflété les peurs de l’époque. Ici, la peur du nucléaire provient bien sûr du Godzilla original, daté de 1954 et réalisé par un japonais en plein traumatisme post-Hiroshima.  Mais le réalisateur Gareth Edwards généralise le propos à un combat : celui de l’homme contre la Nature, l’homme ayant le mauvais rôle. Pour le congénère d’un peuple niant majoritairement le changement climatique, l’ambition est honorable.

Pour se faire, Gareth Edwards a créé de nouveaux monstres, les MUTO, qui se nourrissent de nucléaire et grandissent exponentiellement à leur contact. Dès lors, l’armée la plus puissante du monde ne peut rien faire, si ce n’est les renforcer en essayant de les détruire. Quel plaisir non coupable et pour tout dire jouissif de voir toutes ces ogives se faire avaler par un grand insecte ! La victoire ne pouvant venir de la force perdue des hommes, ce sera de la Nature elle-même, et ainsi se lève Godzilla.

Mais si la tentative fait plaisir, elle fait également sourire jaune. L’happy-ending outrancier d’un peuple reconnaissant (le « Monster Savior » à la télévision) résume la naïveté globale d’un film, qui met elle-même en exergue notre réalité bien différente de la fiction hollywoodienne. Pour preuves les sommets sur le climat où aucun pays ne se met d’accord face à la menace commune, contrairement aux héros de notre cli-fi.  Pour preuve, la monstruosité de notre système de débarras des déchets nucléaires,  bien plus dangereuse pour l’humanité que deux MUTO détruisant des buildings californiens. Dans le Godzilla d’Edwards, les déchets nucléaires américains sont semblent-ils bien ensevelis sous une montagne dans le Nevada.

Selon le réalisateur, ce serait malgré tout une manière de réveiller des consciences[ii]. Malheureusement, le catastrophisme n’a pas prouvé son efficacité d’outil de sensibilisation écologique. Le très antinucléaire Roland Emmerich s’est déjà prêté au jeu maintes fois, engrenant des millions de spectateurs et fans autour du globe, sans aucun effet probant sur le dérèglement climatique.

Mais alors, pourquoi ce Godzilla m’a-t-il  paru si réjouissant ? Parce qu’il appuie un changement d’esprit outre atlantique à l’égard du nucléaire ? C’est vrai, le processus de dénucléarisation militaire entamé par Obama en 2008 est plutôt populaire. La campagne Global Zero[iii], signe d’une revendication citoyenne plus répandue, en est un gage. Mais il ne s’agit que du militaire ! Le nucléaire civil lui, est dans une toute autre dynamique, bien plus favorable. Dans une métaphore terriblement efficace, Edwards nous place dans un casino où, sur les écrans plats, le monstre apparait en train de tout détruire dans l’indifférence générale. Tant qu’il y a l’électricité (nucléaire ?) pour faire tourner les machines à sous, tout le monde se fout de ce qu’il peut bien se passer dehors. Sauf que dehors, c’est à côté, et que le MUTO va anéantir le lieu du vice. Notons d’ailleurs que notre tour Eiffel nationale ne se fera détruire qu’à Las Vegas cette fois-ci. Le clin d’œil conclue avec humour une décennie d’anti-francisme patriotique.

Et c’est là que se trouve ma réponse. Si les explosions et combats de géants (deux versions naturelles de Transformers font du patinage artistique dans un combat de lutte urbaine) remboursent à eux seuls  un abonnement UGC illimité, le second degré garantit deux heures agréablement divertissantes. Et puis, il faut le reconnaitre, Gareth Edwards propose quelques idées de mise en scène qui font de lui un réalisateur et non un simple exécutant intérimaire. La caméra se situe souvent au niveau des enfants, petit êtres innocents qui découvrent comme nous le désastre en train de s’opérer. On pense aussi à Nolan lorsque les parachutistes se jettent de l’avion, une longue fumée rouge se dessinant derrière eux. Et puis, Godzilla n’est peut-être pas très impressionnant mais il a le mérite de ressembler à l’original, contrairement à celui d’Emmerich qui lorgnait vers Jurassic Park.  

Après avoir bien rit du ridicule de certaines scènes et avoir moqué l’utilisation excessive de la musique, j’ose donc apprécier le moment. Pour avoir cherché à avertir son public du danger écologique, donnant une dimension politique à Godzilla, Gareth Edwards (et Warner Bros du coup) n’ont pas inondé le film de préceptes réactionnaires, ni de morale conservatrice.  Ne boudons pas ce petit plaisir car il est rare. Et en plus, c’est la Nature qui gagne à la fin…

 

 

 

 

 


[i] Cli fi /climate fiction, variante de sci fi / science-fiction

[ii] « Films like this help remind us not to get too complacent and that we should really try and fix some of these things that we’ve done before it’s too late » TIME, 19 Mai 2014

[iii] www.globalzero.org

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