Stronger Together

Le dernier opus de la saga La Planète des Singes réussit un pari ambitieux. Western, film de guerre et de science fiction, il n'évite pas la charge politique.

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Stronger Together[i]

J’attache toujours beaucoup d’importance au premier plan des films. Comme l’accroche d’un discours, c’est la première revendication d’un auteur. Habilement pensé, il détient souvent le rythme de l’œuvre et en dessine son ambition. Un premier plan médiocre n’augure que très rarement un bon film.

Si ma théorie est souvent valable pour le cinéma d’auteur, elle est croyez-moi d’une efficacité redoutable vis-à-vis des blockbusters. Parce que les enjeux sont financiers et énormes, il est rare de voir émerger la patte d’un auteur dans les grosses bombes hollywoodiennes[ii]. Quand ça arrive, le premier plan annonce toujours la bonne surprise. Celui de Skyfall de Sam Mendes est flou. Il prend son temps et impose la tension. On retrouve d’ailleurs le procédé lorsqu’au milieu du film le héros rencontre enfin le vilain. C’est un James Bond qui restera dans l’histoire globale du cinéma par son alliage opérant entre un auteur et un film à grand public. Le suivant (Spectre), pourtant aussi réalisé par Mendes n’est qu’une succession d’explosions tape à l’œil et de rebondissements pauvrement réfléchis. Le film commençait sur un long et virtuose plan séquence en pleine fête des morts à Mexico. Il porte déjà les défauts du produit final. Il se veut impressionnant. Mais la dextérité sans fond n’est qu’une démonstration technique.

Je n’attendais pas grand-chose du dernier opus de la Planète des Singes. Son réalisateur, Matt Reeves, rejoignait selon moi ces nombreux jeunes auteurs remarquables qui ont succombé aux mauvaises sirènes hollywoodiennes. Il avait réalisé le précédent (Dawn of the planet of the Apes) qui malgré le potentiel d’une telle fable était totalement passé à côté du sujet politique et, plus étonnant, de sa charge émotionnelle.

War for the Planet of the Apes[iii] pourrait bien le réhabiliter. Des tambours évoquant la jungle interprètent dès les logos la traditionnelle mélodie de la Twentieth Century Fox. Le film s’ouvre sur la végétation, floue. La caméra s’avance lentement et se fait dépasser par des silhouettes de militaires en opération. On découvre le casque de l’un d’eux sur lequel est gravé « Ape Killer » (Tueur de singes). Puis un second avec une autre mention génocidaire. Puis un troisième. En un plan, tout est installé : la tension façon western, le parti pris pro-singes…

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Force est de constater qu’après quelques scènes un poil (simien) explicatives, le film se déroulera à la hauteur de son ouverture. Les longues traversées du désert en file indienne nous rappelleront Les Cheyennes[iv] et le meilleur des westerns pro-indiens. Il y a du Geronimo dans le rôle de César et des références en cascade au Dernier des mohicans (Michael Mann, 1992). Matt Reeves réussit un pari ambitieux : réaliser un film de guerre mis en scène comme un western et dans le cadre de la science-fiction. Et comme tout bon film de ces genres, il n’en oublie en rien la portée politique.

Sans précaution inutile, mais avec une attention subtile portée à la psychologie des « méchants », Reeves nous installe directement dans le camp des singes/ indiens. Le « soldier » devient pour nous rapidement synonyme de « tueur ». L’histoire exterminatrice de l’Amérique se rejoue devant nos yeux. C’est comme si, à l’ère Trump et l’éternel renouvellement de l’oppression envers les indiens[v], une partie progressiste d’Hollywood voulait faire amende honorable.

Très tôt et malgré les premiers massacres, César, le chef de ces singes qui vivent pacifiquement dans la forêt, propose un cessez-le-feu à son homologue « humain », le Colonel (magistral Woody Harrelson). « Leave us the woods and the killing will stop »[vi]. Depuis plus de trois siècles, les gouvernements états-uniens successifs signent ce type de compromis, pour ensuite trahir leurs paroles et repousser systématiquement les natifs vers des terres non exploitables. Dans le film, et c’est peut-être son manquement, les éventuelles raisons géopolitiques disparaissent au profit d’un pur racisme (la « suprématie » du titre français). C’est efficace car ça provoque pour le plus grand nombre de spectateurs potentiels le sentiment nauséabond de l’injustice. La haine envers l’homme blanc[vii] monte crescendo et de concert avec César. La métaphore est d’ailleurs assumée jusque dans les dialogues. Quand le Colonel attrape enfin le singe rebelle, il compare leur rencontre à celle du général Custer et de Sitting Bull.

« Human gets sick, ape gets smart, human kills ape »[viii]. Cette phrase, prononcée par la caution humoristique du film, un ancien singe de zoo très rigolo, résume à la fois le commencement de la saga et décrit l’état d’esprit revanchard d’une espèce se croyant légitimement dominatrice de son environnement. On ne peut faire plus clair.

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Bien sûr, l’intelligence de Reeves, c’est de nous faire passer le message avec pourtant à l’écran des animaux, qui en plus sont recrées numériquement. On ressent tout de suite de l’empathie envers ces singes qui deviennent pour nous les vrais humains du film.  Pas besoin de nous attendrir en nous montrant des câlins simiens à la Disney Nature. Tout se passe dans les yeux et dans l’action. Ceux qui ont déjà croisé le regard de quelqu’un qui a perdu un enfant le reconnaîtront chez César[ix]. La tendresse brillant dans les pupilles de Maurice, le sage orang-outan, nous atteint dès lors qu’il décide de prendre en charge l’orpheline dont ils ont surement tué le père. Nous sommes touchés dans leur humanité, dans cette profondeur d’âme que nous ne pouvons déceler que dans les yeux. Ces singes ne parlent pas mais en disent long sur leur appartenance légitime à cet écosystème, à cette planète bientôt à eux.

Parce qu’à la différence de l’histoire des indiens d’Amérique, nous savons déjà qu’ici, ce sont les singes qui gagneront la bataille finale et qui viendront dominer leur environnement et ce qu’il restera d’humains. Que serait devenue l’Amérique si les indigènes avaient repoussés les invasions occidentales ? Un havre de paix et d’osmose avec la nature, comme dans nos plus beaux et naïfs fantasmes ? Ou seraient-ils devenus à leur tour les oppresseurs de nouvelles minorités, les dominateurs insatiables de leur continent ? Ni la fiction, ni l’histoire ne peut nous l’enseigner. Alors, ne boudons pas notre plaisir d’en rester au joli final de cette fable. Une avalanche termine d’ensevelir ces milliers de militaires exterminateurs de singes. Les singes, eux, réussissent in extremis à s’en sortir grâce à un avantage qu’ils ont sur les hommes. Ils grimpent aux arbres et voient passer le nuage de neige à travers les branchages. La nature reprend ses droits. L’arbre sauve l’humanité. What else ?

 

 

 

[i] « Plus forts ensemble » c’est le slogan repris par les singes à l’unisson, symbole de leur résistance à l’oppresseur humain

[ii] Blockbuster étant originairement le nom donné à la plus grosse bombe utilisée par les alliés durant la 2nde guerre mondiale

[iii] La Planète des Singes, Suprématie en français

[iv] Les Cheyennes de John Ford, 1964

[v] Voir ce qu’il se passe autour du pipeline de la Standing Rock Reservation

[vi] « Laissez-nous la forêt et les tueries s’arrêteront »

[vii] L’homme blanc voulant ici dire l’humain, en opposition à l’opprimé simien. Reeves a l’intelligence de nous présenter une armée multiraciale qui ne fait pourtant qu’un dans son inhumanité.

[viii] « L’homme tombe malade, le singe devient intelligent, l’homme tue le singe »

[ix] César, comme la plupart des singes numériques est interprêté par Andy Serkis, l’excellent comédien spécialiste des performances captures. Il a joué notamment le mémorable Gollum de la trilogie du Seigneur des Anneaux

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