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Billet de blog 10 avril 2014

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Reality show

- une nouvelle victoire de la réalité sur la fiction -

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- une nouvelle victoire de la réalité sur la fiction -

La réalité dépasserait-elle la fiction ? La plupart des professionnels du documentaire me répondraient oui, justifiant ainsi leur travail sur des projets souvent peu rémunérateurs et à faible audience. Lorsque l’eau du robinet de ces habitants de l’Ohio prend feu dans Gasland (2010), ou que Klaus Barbie affirme avoir participé à l’assassinat du Che dans Mon meilleur ennemi (2007), difficile de ne pas leur donner raison. La fiction, sauf pour les scénarii pleinement originaux se situerait soit dans l’exagération (explosions et autres délires d’artificiers pyromanes), soit à la traîne d’une réalité plus surprenante que celle issue de l’imagination d’un scénariste Mckee-sard.

Néanmoins, la fiction détient un avantage sur la réalité que le documentaire manque. Elle peut ouvrir des portes fermées, mettre en scène des conversations que même Buisson n’aurait pas enregistrées, reconstituer et faire vivre des situations interdites… Avec beaucoup de recherches et un peu d’audace, un réalisateur de fiction peut sensibiliser un large public tout en le prenant par les tripes. C’est le cas des grands films politiques : JFK, Bloody Sunday, Z, l’Exercice de l’Etat

C’était aussi, je crois, la tentative du dernier Kim Chapiron. En pleine crise politique, alors que le rejet des élites (et son penchant imbécile d’élire l’extrême droite) est au plus haut, La Crème de la crème propose le même constat que Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon : des petits jeunes très favorisés créent leur réseau pendant leurs études dans une grande école de commerce et construisent les bases de leur future vie d’oligarques. Décelant une grosse demande de reconnaissance chez les losers de l’école, ils créent un marché du sexe sur le campus. Si tel garçon (après avoir payé) couche avec telle fille (rémunérée) il verra sa côte augmenter automatiquement. La demande explose dans un premier temps et nos jeunes héros gèrent bien l’offre (en débauchant des beautés –seule qualité vendable- à l’extérieur du campus). Puis, lorsque le marché est saturé, ils vont trouver d’autres clients dans les écoles d’une caste en-dessous (superbe scène d’hypocrisie politicienne lorsque Jean Baptiste Lafarge appelle les ingénieurs/ prolos par leurs prénoms pour leur vendre ses prostituées), jusqu’à se faire prendre. Belle leçon d’économie mais surtout terrible procès-verbal de notre apparente démocratie. Car nous sommes et resterons dirigés par un cercle d’anciens camarades de classe (l’ENA pour le gouvernement, HEC pour les décisionnaires économiques). Qu’ils soient aristocrates ou qu’ils aient gagné leur place au mérite (les célèbres « quotats » des grandes écoles), ils se formatent à un jeu de spéculation et apprennent à contrôler leur vie tel un marché (je me marie avec telle personne qui m’apporte telles contreparties) comme ils contrôleront celles des autres. La grande intelligence du film est d’apposer ce cynisme au sexe et à l’amour, qu’ils considèrent comme des valeurs marchandables. C’est aussi son principal défaut puisque jamais nous nous intéressons vraiment à leurs histoires sentimentales, ni même à leurs motivations intimes. Il est vrai que dans la réalité, un énarque doit attendre d’accéder au pouvoir pour que l’individu lambda s’intéresse à ses affres romantiques (et ses balades en scooter). C’est quand même dommage, et dommageable, puisqu’après quelques jours, il ne nous reste pas de souvenirs dramatiques du film, seulement une idée, intéressante mais peu marquante.

En réalité je pense, la fiction française en 2014 n’est pas à même de produire le film choc, lucide et inventif qui dépeindrait et/ ou questionnerait avec efficacité les troubles de notre société malade. Elle est en retard et pratiquement larguée. Nous vivons pourtant une période politique originale : la droite dans la rue, la gauche qui expulse, fait la guerre et éreinte la culture, Robert Ménard au Front National, Arnaud Montebourg à l’économie… L’environnement est propice, les outils sont là, mais le cinéma peine à anticiper, et même à s’adapter ou simplement rendre compte. Et en plus, coup fatal, la surprise aujourd’hui est inverse ! C’est la réalité, le 1eravril 2014 qui s’est inspirée de la fiction.

Ce qui avait tout d’un poisson d’avril (Hollande président nomme Valls premier ministre) dessine en réalité un étrange sentiment de déjà-vu… à la télévision ! Homme de poigne mais étiqueté à gauche, Franck Valls / Manuel Underwood monte les échelons du pouvoir à coups de stratégies politiques gagnantes. S’imposant au nouveau gouvernement d’un président faiblard, il avance ses pions, joue ses meilleures mains, bluffe, manigance et renforce sa position. La saison 1 se termine sur l’accession de notre Richard III au poste le plus puissant du gouvernement, une marche en dessous de l’objectif suprême : la présidence. Que nous réserve la saison 2 française d’house of cards ? Je n’ai pas voulu pousser le vice à analyser les interviews de BFN TV à la recherche d’une bague au doigt de notre premier ministre. Mais une chose est certaine : tant que le cinéma n’aura pas rattrapé cette réalité délirante, avec ses propres atouts, le casting le plus bankable de l’année restera tout aussi inquiétant que le couple Kevin Spacey / Robin Wright : Valls, Royal, Montebourg… Les ambitions ne sont plus sexuelles ni sentimentales, comme le sont celles des étudiants de Chapiron (quoique). Le jeu est plus excitant et terrifiant : il s’agit de pouvoir (bien plus fort que l’argent si l’on en croit Frank Underwood).

Réalité, fiction : qui inspire qui ? Les hommes d’état 2.0 seraient-ils tous d’astucieux binge watchers ? Quoi qu’en disent les vendeurs de technologie immersive, la réalité a encore de beaux jours devant elle.

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