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Billet de blog 18 août 2016

Colonia Amerika

La charge politique de Colonia de Florian Gallenberger est ratée. En réalité, ce n’est pas un film politique, c’est un film de genre.

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La tendance est à admirer le cinéma américain pour sa capacité à revenir sur son histoire récente, humble investigateur ou critique implacable, libre et talentueux. En général, en évoquant le sujet, chacun pense aux films de guerre qui, contrairement au déni français face au traumatisme algérien, se sont attaqués relativement tôt à l’expérience vietnamienne (Full Metal Jacket, Good Morning Vietnam, The Deer Hunter…) ou irakienne (RedactedLions et AgneauxBrothers, …).  Cependant, sur notre histoire contemporaine (-sans frontière désormais avec l’actualité), rares sont les productions hollywoodiennes qui se soient intéressées aux raisons malhonnêtes d’une guerre contre le terrorisme, ni même aux exactions commises en son nom.  Celles qui l’ont fait vilipendaient en général le scandale irakien, bien assimilé par le public[i]. Mais l’énorme majorité des films américains produits sur le terrorisme servent généralement la propagande nationale et/ou le mythe de l’unicité états-unienne.

Le cinéma américain néglige les guerres de l’ombre, militaires parfois, économiques souvent, dont les Etats-Unis étaient au minimum les marionnettistes, au pire les acteurs principaux.  Si certains garants de la caution progressiste hollywoodienne, comme Ben Affleck ou George Clooney, présentent dans une certaine mesure des mea culpa sur la responsabilité américaine dans les troubles géopolitiques du monde, ils s’arrangent toujours pour le contrebalancer par un héroïsme exacerbé ou l’assurance morale que l’éthique finit toujours par l’emporter[ii].

Les vrais films politiques américains, de gauche et diffusés à grande échelle, demeurent soit l’apanage de cinéastes activistes tels Spike Lee ou Michael Moore, dont les films sont regardés respectivement comme des afro-tracts ou des pamphlets gauchistes, soit relatent de grandes victoires collective dont les gains dans la société d’aujourd’hui font consensus et ne gênent pas grand monde (SelmaHarvey Milk, …) Le reste du cinéma revendicatif ou simplement critique trouve peu de salles pour voir le jour ou sort directement en DVD[iii].

Dans ce contexte, je ne peux m’empêcher d’être dans une attente particulière, celle d’être surpris et contredit, lorsqu’un nouveau film américain présenté comme politique sort au cinéma. Je suis disposé à accepter certaines failles scénaristiques[iv] et raccourcis narratifs, pourvu que le propos soit fort et la démonstration éloquente. Pendant une minute au moins, j’ai cru que cette surprise viendrait de Colonia de Florian Gallenberger, sorti le 20 juillet dernier. Peut-être étais-je dans de bonnes dispositions, j’avais le pressentiment qu’après No de Pablo Larraín, les fictions sur le Chili de Pinochet ne pouvaient qu’élever leur niveau d’exigence. Le générique de début me confortait dans cette idée : on y voit des archives avec le président Allende qui traverse des foules extatiques, avec un stylisme dans l’image qui nous prévient d’un malheur à venir.

Mais dès l’arrivée du personnage d’Emma Watson à la manifestation portée par son amoureux (Daniel Brühl), le ton est donné. Nous ne verrons au mieux qu’une tentative édulcorée de relater avec la même force qu’un téléfilm le putsch de 1973. Très vite, je m’aperçois que c’est pire. Les scènes de rafles me terrorisent autant qu’un mec déguisé en Jafar à Disneyland. La musique tente de porter un suspense absent ou un romantisme manqué, nous accompagnant pendant deux heures sans interruption. Et comme (trop) souvent, l’esthétisme prime sur le réalisme. L’arrivée de la dictature, symbolisée par cette scène de dénonciation au stade national, sous les jolis flares des projecteurs, n’a d’équivalent en tension que ces films d’actions des années 90 où le héros descend par centaines les méchants qu’il croise. La mort ressemble à un jeu. Elle n’est pas sérieuse, encore moins réelle. On tombe par terre comme des enfants jouant à la guerre un 15 août sur une plage normande.

La charge politique aurait pu néanmoins apparaître sous le vernis des défauts d’une fiction ratée. Mais Colonia n’est pas un film politique, c’est un film de genre. Il ne s’agit pas tant de dénoncer les tortures (bien que le film le fasse), mais de suivre une héroïne qui par amour va volontairement se faire séquestrer dans une communauté aux allures de secte totalitaire[v]. On sent une intention louable, celle de mettre sous projecteur une partie ombragée de l’histoire chilienne avec la force cinématographique de l’histoire intime (et d’amour). Mais il aurait fallu a minima éviter les clichés pour susciter assez d’interrogations voire d’indignation. Il est difficile dans Colonia de ne pas s’arrêter à la première lecture du film : au mauvais endroit et au mauvais moment de l’Histoire, un couple va vivre l’horreur.

« It’s a bigger cause we’re fighting for » rétorque l’un des protagonistes au milieu du film. On voit bien que même à la fin, le réalisateur tente de nous raccrocher au scandale de son sujet. Nos deux héros rescapés se réfugient dans l’ambassade allemande qui va les dénoncer aux autorités chiliennes. Tout le monde était ainsi responsable, aussi bien les américains dans leur soutien à Pinochet que les allemands dans leur collaboration avec le régime dictatorial. Mais le film pêche dans son désir de ratisser large. A part quelques ‘Viva Chile’ scandés par deux figurants locaux, même les personnages chiliens s’expriment en anglais (avec un accent digne des mexicains dans les vieux westerns). Colonia, film colonial au bout du compte ? La frontière ne serait pas loin d’être franchie si le propos du film n’était pas aussi explicitement anti-Pinochet. Un film hollywoodien pour se donner bonne conscience alors ? La production est en réalité franco-allemande et luxembourgeoise. Alors dans le fond, c’est peut-être notre cinéma européen qui se prête docilement au jeu de la colonisation culturelle, le choix du sujet en prime.

[i] Comme ce fut le cas avec l’excellent The Road to Guantanamo, de Michael Winterbottom, 2005

[ii] Dans Argo, Ben Affleck commence son film par une introduction exposant la culpabilité des USA dans la situation iranienne pour ensuite suivre son espion héros (interprêté par Affleck lui-même) qui fait tout pour sortir les otages américains des mains de leurs séquestreurs islamistes

[iii] Comme ce fut le cas en France pour le très bon 99 homes de Ramin Bahrani, avec un Michael Shannon en vautour profitant de la crise immobilière et de ses exclusions

[iv] Comme dans certaines séries, comme Mr Robot, la première de cette ampleur à dénoncer le système et imaginer sa chute dans un contexte de hacks anarchistes

[v] Le film éponyme relate ce qui a pu se passer dans la colonia dignidad, une colonie agricole tenue par un ancien nazi pendant le régime de Pinochet et qui permettait au dictateur de torturer des opposants politiques

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