Une milice à l'Elysée

Comme d'autres, j'ai fini par voter Emmanuel Macron au second tour de la présidentielle sur un seul argument : l'extrême droite au pouvoir est un danger absolu. Comme d'autres, j'observe les digues sauter une à une : l'envoi de gendarmes à Notre-Dame-Des-Landes, la loi Asile et Immigration, l'affaire Benalla... Il est temps de se réveiller, et de réagir.

Du vote blanc au vote Macron

 

Quelques jours après le premier tour de la dernière présidentielle, un ami m’appelle. Cela faisait plusieurs fois que je ne lui répondais pas. Nous avions échangé quelques textos après l’intervention plutôt amère de Mélenchon et prolongions indéfiniment notre désaccord. Il n’était pourtant pas le seul à essayer de me convaincre. Dans les rues, impossible de ne pas lire les unes des grands journaux, toutes unanimes. La pression sociétale était en marche. Mais la pire, celle-ci insupportable à mes yeux, c’est la pression sociale. Je me disciplinais donc à lui résister pendant deux semaines, le temps de cet entre deux tours atypique, bien que prévisible.

Peut-être m’étais-je cru trop solide. Encore aujourd’hui, je ne sais pas ce qui a eu raison de mon intransigeance. La persévérance de mon ami peut-être ?

Je décroche, prêt à l’écouter mais convaincu de ma position.

« Je sais, tu ne veux pas voter Macron, tu comptes voter blanc au second tour, tu me l’as répété. Mais j’aimerais que tu m’écoutes avant. »

Tim est noir et, bien que le racisme ne soit pas l’apanage du Front National, il a toutes les raisons de craindre l’élection de la candidate d’extrême droite.

Moi non plus, je n’ai aucune envie de me réveiller un matin avec Marine Le Pen comme présidente. Pour être clair, je trouve les idées revendiquées par l’extrême droite bien plus détestables que celles qu’arbore le candidat Macron. Mais la menace de l’un ne peut m’obliger à voter pour l’autre. Combien de mes proches qui étaient en âge de voter en 2002 regrettent aujourd’hui leur bulletin Chirac ? On sait que plus grande sera sa victoire, plus légitime se sentira Macron au pouvoir. C’est une leçon de notre histoire récente.

La menace du pire n’est jamais signe de bonne santé démocratique, au contraire. Le vote est un choix individuel qui fait sens collectivement. On ne peut pas accepter le « non choix » quand on est démocrate. C’est le début du renoncement. Emmanuel Macron sera élu président de la République, c’est écrit d’avance. Je ne lui donnerai pas mon encouragement, je ne l’élirai pas.

« Tu te laves les mains parce que tu sais que d’autres feront le sale boulot. »

Je protège ma conscience, en effet. Mais n’est-ce pas le bien le plus précieux d’un citoyen, la conscience ?

Je me défausse mais l’argument de Tim m’interroge. Et si je me permettais d’être ferme sur mes convictions parce qu’une part de moi savais que c’était sans danger ? J’ai toujours renvoyé mes amis non votant à leur statut de nantis. Facile de ne pas voter quand on peut voter. Et voilà que je me retrouve à défendre mon vote blanc parce qu’il est idéologiquement propre et concrètement sans grandes conséquences.

Désormais, ma conscience ne dormirait tranquille que si j’acceptais l’éventualité improbable, mais malgré tout possible, que Le Pen batte Macron contre toutes attentes. Pourrais-je me dédouaner si cela arrivait ? Je n’aurais pas voté Le Pen. Mon vote blanc, je le crois encore aujourd’hui, ne me rend pas responsable de la victoire d’un.e candidat.e pour qui je n’aurais pas voté. Mais je ne peux pas rester indifférent quant à l’issue du scrutin. Admettons ainsi que Marine Le Pen gagne. Et puis quoi ? Elle n’aura pas de majorité à l’assemblée, ce qui rendra son programme inapplicable. Est-ce pire que de laisser le danger de l’extrême libéralisme au pouvoir ?

Cinq ans de Macron, c’est à coup sûr l’aggravation des inégalités, l’assurance de grands conflits sociaux, l’exacerbation de l’individualisme égoïste, la montée du repli sur soi et ainsi, le renforcement d’un Front National qui aura à la fin du mandat peut-être enfin une chance de gagner la présidentielle et qui sait, les législatives dans la foulée.

Silence embarrassé au bout du fil.

Ai-je pensé tout haut qu’une victoire de l’extrême-droite était peut-être moins pire qu’un plébiscite du système ?

« Est-ce que tu sais ce qui arrive dans les pays qui basculent à l’extrême-droite ? » me demande mon ami. « Ces gens n’attendent pas d’avoir une assemblée pour constituer des milices. Ils n’ont pas non plus besoin d’un appui parlementaire pour commencer à gouverner et mettre en place des mesures dangereuses. »

C’est vrai. Les libertés se perdent plus rapidement qu’elles ne s’obtiennent. Les « démocraties illibérales » d’Europe de l’Est ne contredisent pas le système économique « libéral » mais bien les libertés individuelles et collectives qui sont sensées fonder un vivre ensemble tolérant, bienveillant et agréable pour le plus grand nombre.

C’est vrai, je n’ai jamais vécu l’extrême-droite au pouvoir, ni le fascisme, ni l’autoritarisme. Mes grands parents ont connu l’occupation par les nazis, qui avant de dominer l’Europe militairement avaient gagné des élections en Allemagne. D’autres ont connu le régime de Vichy. Des amis ont fui Erdogan.

Je n’ai jamais connu l’extrême droite aux commandes de mon quotidien. Je n’ai que l’Histoire et mes suppositions politiques pour me faire une idée.

Les dérives sécuritaires, la préférence nationale, la xénophobie qui s’installe, les milices, les opposants traqués, le bruit des bottes…

« C’est vrai, Tim, je ne me sens pas capable de prendre ce risque. Même s’il représente tout ce qui me dégoûte, je placerai dans l’urne un bulletin Macron ce 22 avril 2017. »

Une milice à l’Élysée

 

Des milices ? Le mot me revient en pleine face. Nous sommes au début de l’été 2018, les bleus viennent d’être sacrés champions du monde et les français découvrent leur curieux bagagiste envoyé par l’Élysée.

Alexandre Benalla. Comme beaucoup, je m’étais indigné lorsque j’avais vu passer sur les réseaux sociaux la vidéo du tabassage d’un manifestant place de la Contrescarpe. J’ai toujours été choqué de l’apathie générale vis à vis des violences policières. Dans une société démocratique, les forces de l’ordre sont les seules à détenir le droit à la « violence légitime ». Frapper un homme à terre ou charger des manifestants n’est en aucun cas légitime.

Mais l’affaire Benalla n’est pas un cas de violence policière. Ce n’est pas non plus, comme certain.es ont voulu nous le faire croire, un caillou dans la chaussure du chef, un vulgaire incident à gérer qui aurait entaché les vacances du président. C’est d’abord un boulon dévissé dans la mécanique jusque là bien huilée de la communication présidentielle.

La transparence promise pendant la campagne ? Poubelle ! La République exemplaire ? Au vide ordures ! L’affaire est très grave et questionne au minimum la relation au pouvoir de celui qui jouait il y a peu la mélodie de l’éthique pour engranger les bulletins anti-FN.

La communication était parfaite : un costard neuf et un visage propre pour un avenir sérieux et une politique limpide. On pouvait être en désaccord avec le programme d’Emmanuel Macron, mais si on occultait le passé de banquier, tout le monde se devait de s’accorder sur son intégrité. Première embrouille.

Le candidat Macron avait beau être flou et creux dans ses discours pour rassembler le plus largement possible (deuxième embrouille), quand il s’agit de certaines « valeurs » proclamées haut et fort comme l’exemplarité et l’éthique, tout le monde s’accorde sur leurs contours. Emmanuel Macron assujettit nombre de français.es par la force de ses enfumages dialectiques. À ce jeu, c’est certain, il est le roi.

C’est annoncer make our planet great again « et en même temps » promouvoir le nucléaire, se coucher sur le glyphosate, préférer la loi du marché aux réglementations environnementales, défendre un système agricole productiviste et pro-pesticides, la liste est longue de contradictions et s’allonge tous les jours.

C’est répondre à la démission de Nicolas Hulot par un mensonger et effronté : « ce gouvernement a fait plus qu’aucun autre » en matière d’écologie.

C’est donner des leçons en générosité « et en même temps » refuser d’accueillir des bateaux d’êtres humains à la dérive dans nos ports.

C’est promettre, insouciant, qu’il n’y ait plus personne à la rue en fin d’année pour finalement se taire devant l’augmentation logique et considérable de sans abris dans nos villes.

C’est se déclarer humaniste mais permettre la détention prolongée de mineurs.

C’est parler de protection sociale pour convaincre de la démanteler.

C’est faire pareil avec le service public... en le privatisant.

Macron est puissant et efficace car il a compris les codes et les a maîtrisé avant les autres. C’est vrai qu’il peut compter sur un système médiatique plutôt docile et peu hétérodoxe. Qu’il a le soutien d’un parlement d’imbéciles, heureux d’écrire comme des moutons les pages d’une fausse révolution, vrai projet extrême libéral. Qu’il peut s’asseoir sur la dépolitisation et l’individualisme des gens, deux tendances qu’il accentue en rendant beaucoup d’entre eux plus pauvres (dans une urgence qui incite peu à l’analyse) et certains beaucoup plus riches (dans un confort qui n’incite pas à la remise en question).

Mais même s’il nous enfumait tous un à un, il ne pourra pas esquiver l’affaire Benalla.

Ne pas avoir confiance en la police républicaine, pourtant peu gauchiste, pour sa sécurité personnelle en dit beaucoup sur les aspirations de ce chef. Utiliser une garde rapprochée opaque, pour ne pas dire invisible, à des fins de règlements de comptes n’a pas sa place dans une république démocratique. Pas plus que de mandater ces mêmes ‘agents’ pour des missions de maintien de l’ordre. La notion même de garde rapprochée privée, non policière, non étatique, autour d’un président de la république devrait hérisser les poils de tous les citoyens. Que ces personnes infiltrent en toute tranquillité les forces de l’ordre et détournent illégalement leurs signes est un scandale absolu. Ceux qui promettaient hier de dépasser les clivages crient aujourd’hui à la manœuvre politicienne lorsque la gauche et la droite font cause commune à l’assemblée nationale sur ce scandale d’État. Heureusement que l’opposition s’est unie et soulevée devant un tel affront à la république. La honte est dans l’autre camp, si tant est qu’il n’en est pas déjà immunisé.

Il fallait vite le comprendre, ce gouvernement a fait preuve d’autoritarisme et usé de la force très tôt en envoyant maintes brigades de gendarmes écraser les espoirs pacifistes à Notre-Dame-des-Landes. Sa proximité avec l’extrême-droite se gonfle lorsque les parlementaires approuvent la loi Asile et Immigration. Les digues sont clairement menacées lorsque le groupuscule d’extrême droite Génération Identitaire chasse ouvertement les migrants dans les Alpes, le fait savoir médiatiquement et ne reçoit qu’un demi blâme mollasson d’un ministre de l’Intérieur que l’on avait connu plus ferme. Un gouvernement Dupont-Aignan aurait-il agi autrement ? La question mérite d’être posée.

L’affaire Benalla, c’est peut-être le retour des SAC, des milices œuvrant à l’ombre mais pour le pouvoir en place, à quelques détails près que nous ne connaîtrons jamais sans une enquête libre et indépendante.

La différence avec l’extrême-droite au pouvoir tient du fait que le locataire de l’Élysée se prénomme Macron et non Le Pen. Mais les faits sont durs et accablants. Interrogeons-nous sincèrement : quelle aurait été la différence si Mme Le Pen avait été élue ? Y aurait-il eu plusieurs Benalla ? Des exactions plus graves ? Des contre-pouvoirs plus attentifs ?

La vérité, c’est que personne ne le sait et que personne n’aimerait le découvrir. Mais ouvrons au moins les yeux sur le réel, ce qu’il se passe aujourd’hui. Emmanuel Macron gouverne et agit à bien des égards comme le ferait un leader d’extrême droite. Ils avaient peut-être raison dans le fond : les extrêmes se rejoignent sûrement, mais pas ceux qu’ils citaient. L’extrême droite et l’extrême libéralisme reposent peut-être sur une même conception autoritaire et anti-démocratique du pouvoir. C’est la seule manière d’imposer au plus grand nombre des mesures qui ne servent que quelques-uns.

Réveillons-nous ! Indignons-nous !

Si nous ne nous indignons pas aujourd’hui, que nous ne nous réveillons pas, quand le ferons-nous ? Si les républicains que nous prétendons être ne réagissons pas, qui le fera ?

J’attends ton appel Tim.

 

 

 

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