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Billet de blog 21 mai 2016

Le temps (éphémère) des modérés

Le retour sur le devant de la scène de ceux qui prônent un capitalisme modéré et régulé, pourfendeur d’inégalités et émancipateur des individualités, marque la dernière tentative du capitalisme pour survivre. Mais la vérité, c'est qu'il s’accroche mais se meurt, ni plus ni moins. Il crève par gourmandise alors qu’il aurait peut-être pu subsister par exigence.

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Je ne sais pas si le fond de l’air est rouge mais il y a clairement dans l’air une odeur insurrectionnelle. Bien sûr, tout le monde ne la sent pas. Il suffit pour le moment de fermer la fenêtre ou de regarder ailleurs. C’est un peu comme le changement climatique : il pleut tout le mois de mai, c’est l’été une semaine en février mais tant que la tour Eiffel n’est pas renversée par une tornade, il y en aura toujours pour se dire que tout va bien.

Et pourtant il s’avère que nous sommes déjà le 80 mars selon le calendrier de Nuit Debout[i], où mêmes sceptiques ne voient encore, au choix, qu’un rassemblement de méchants casseurs punks ou qu’une sauterie de gentils bobos organisée pour passer le temps (le mauvais il va s’en dire). Que voulez-vous, c’est dans la nature humaine parait-il. Les romains ne croyaient pas en leur chute.

Mais les indifférents devraient se méfier. Que l’ascension d’un Bernie Sanders ou même d’un Trump outre atlantique ne leur mette pas encore la puce à l’oreille, soit. Qu’ils se disent que Nuit Debout finira comme Occupy Wall Street et Podemos comme Syriza, c’est de bonne guerre. Mais ils ne semblent pas faire attention aux réactions du monde oligarcho-elito-libéralo-je-ne-sais-quoi, bref, de ces fameux 1% qui contrôlent nos affaires pour faire leurs affaires.

Il se passe quelque chose qui va au-delà du simple recadrage médiatique. Appelons cela l’heure des modérés. Cette semaine en une du TIME magazine : « Capitalism, how to save it ? »[ii].  Une chroniqueuse économique un peu libérale (au sens américain) du journal très centriste (aussi au sens américain) nous avoue que le système ne marche plus comme il devrait, que la finance a pris trop de place vis-à-vis des entreprises, que les règles régissant les marchés ont été maladroitement abolies ces dernières années. Le système est bon, mais il a un peu dérivé.

Cette semaine toujours, en salles : le film de Jodie Foster, Money Monster, où un jeune investisseur un peu naïf ayant perdu ses économies à cause des malversations d’un grand banquier, prend en otage le présentateur vedette d’un show télévisé. « Vous croyez en l’argent, pas dans les gens » lâche-t-il, digne. La population, elle aussi fatiguée de la haute finance sans âme, prend fait et cause pour le jeune homme. S’ensuivent révélations sur révélations puis le jugement du banquier délictueux en live. Et le monde de reprendre son cours, dans la fiction, puisque justice a été (enfin) rendue.

D’un côté, un journal acquis à l’establishment américain et à son système économique tente de désamorcer le sentiment d’indignation de certains lecteurs en en reconnaissant le bienfondé et en y répondant par l’argument de la régulation des marchés. De l’autre, la gauche hollywoodienne, plus habituée aux films politiques consensuels (Harvey Milk, Fargo, Les marches du pouvoir) s’accapare la révolte populaire, la transformant en une jolie fable à happy ending. Et ce ne sont pas des cas isolés. Combien d’éditoriaux sur la nécessaire remise en cause de la haute finance écrits cette année par Paul Krugman dans le New York Times ? Combien de blockbusters s’attaquant, gentiment, aux dérives de cette même finance[iii] ?

Le retour sur le devant de la scène de ceux qui prônent un capitalisme modéré et régulé, pourfendeur d’inégalités et émancipateur des individualités, marque la dernière tentative de ce même système pour survivre. Mais c’est trop tard. Les modérés ont perdu la bataille, soit parce qu’ils n’ont jamais réalisé ce qu’ils avaient promis, soit parce qu’ils n’ont jamais eu gain de cause, ce qui revient au même. Le capitalisme s’accroche mais se meurt, ni plus ni moins. Il crève par gourmandise alors qu’il aurait peut-être pu subsister par exigence.

La soupape de sécurité ne peut plus tenir. Ni les commentateurs esseulés, ni les démocrates ayant encore sincèrement foi dans le système ne pourront le sauver de sa fin. La colère est trop grande, l’ébullition dans la société trop à son comble. Même le vote frontiste, qui n’est autre que la proposition de revenir comme avant (car c’est toujours mieux avant) est un pas de plus vers le démantèlement du système actuel.

Est-ce une révolution ? Surement. Vers quoi ? Personne ne le sait. Pierre Rimbert[iv] écrivait dans le dernier monde diplomatique qu’après des années passées à se battre pour ne pas perdre ses acquis sociaux, les nouveaux protestataires inversaient le rapport de force pour en demander de nouveaux[v]. Ils osent rêver un nouveau monde à Nuit Debout, investir les territoires dans les ZAD, se réapproprier l’espace public (et donc politique) chez les indignés d’Espagne et d’ailleurs.

La (Panama Pa-) peur commence à s’installer chez les puissants, en démontre, entre autres, la réaction d’un Bernard Arnault face à la menace d’un petit journal d’activistes[vi], l’assignation à résidence de quelques manifestants pacifistes en pleine menace terroriste, la poursuite judiciaire des lanceurs d’alerte et bien sûr le retour des modérés à la télé.

« Le vieux monde est derrière toi » disait-on en 68. Il se pourrait bien que cette fois-ci, ce soit vrai.


[i] Le calendrier de Nuit Debout prolonge indéfiniment le mois de mars, tant que les gens seront debout, c’est-à-dire tant que le mouvement continuera

[ii] « Le Capitalisme : comment le sauver ? » article de Rana Foroohar, édition du 23 mai 2016

[iii] The Big Short notamment avec Ryan Gosling, Steve Carell, Brad Pitt…

[iv] Le Monde Diplomatique, mai 2016, « Contester sans modération » par Pierre Rimbert

[v] Un revenu universel, un temps de travail réduit, une politique écologique réelle, etc.

[vi] Voir si ce n’est pas encore le cas « Merci Patron » de François Ruffin, encore en salles

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