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Billet de blog 21 déc. 2016

Make America Great Again

Ne sachant pas trop choisir entre l’éloge qu’il aimerait rendre aux services de secours new yorkais et la glorification d’un « héros ordinaire », Clint Eastwood en oublie les fondements d’une histoire réussie et réalise un film, Sully, à l'image de l'Amérique de Trump.

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« La vieillesse est un naufrage » disait l’autre. Il y a quatre ans, au cours d’une élection bien soporifique aux égards d’aujourd’hui, Clint Eastwood faisait le show à la convention du parti Républicain.[i] Devant ses caciques et une foule hilares, la voix rocailleuse, l’ex cowboy taiseux entreprit une discussion avec une chaise vide figurant Obama.

Tout le monde connaît les engagements politiques très conservateurs du réalisateur de J. Edgar. Mais jusque-là, la finesse de sa mise en scène, l’ambivalence de ses personnages et  la force thématique des scénarii qu’il mettait en images empêchaient même les plus tatillons de l’accuser d’un quelconque prosélytisme. 

Et puis il y a eu American Sniper et la célébration assumée d’un « héros » qui a abattu 255 personnes, femmes et enfants compris. Bien qu’il nous donna à montrer les doutes, obligatoires, de son personnage (reconnaissons à Clint qu’il n’évite pas les obstacles, commençant son film par la mise en joue d’un enfant), il concluait par les images d’archives des  louanges nationales faites au vrai « Diable de Ramadi »[ii].

Sully pourrait paraître plus subtil. Le héros, lui aussi emprunté au  réel[iii], n’a tué personne pour obtenir son statut. Au contraire, il a même sauvé 155 passagers d’un crash assuré. Classé parmi les 100 personnalités les plus influentes de 2009 par le magazine TIME, le véritable captain Sullenberg et son amerrissage sur la Hudson river a constitué pour les new yorkais une success story bien advenue en ce qui concerne les histoires d’avions et leur ville.  Mais, malgré les potentialités dramaturgiques d’un crash qui finit bien et d’un procès aux apparences injustes, c’est l’odeur d’hagiographie qui transpire d’un film où le récit ne s’étend pourtant que sur quelques jours.   Ne sachant pas trop choisir entre l’éloge qu’il aimerait rendre aux services de secours new yorkais et la glorification d’un « héros ordinaire », Clint Eastwood en oublie les fondements d’une histoire réussie.

Personne ne s’intéresse à une histoire sans conflit et celui du film est faible. On aimerait que la compagnie aérienne qui menace le pilote d’une fin de carrière anticipée soit plus consistante.  Ou bien que quelqu’un cherche à prouver que Sully est un alcoolique patenté[iv]. Mais non, le capitaine est sans défaut et le prouve très facilement à tout le monde, personnages et spectateurs.

Etait-ce une faute de casting ? L’acteur le plus lisse d’Hollywood –no offense Forrest Gump- interprétant le rôle le plus lisse de sa filmographie. Ou une composition musicale étonnamment pauvre pour un réalisateur mélomane ? Où est passé le fils Eastwood, Kyle, si bien inspiré dans Gran Torino ? Ou peut-être est-ce le montage. La seule scène captivante du film nous est remontrée une seconde fois, dans son intégralité, lorsque les experts écoutent la boite noire pour déterminer les possibles erreurs de jugement du capitaine (spoiler : aucune).

Chacun sait qu’un réalisateur, qui plus est de ce niveau, choisit son comédien, comment il le dirige et décide de la musique et du montage de son film. Je ne sauverai pas le soldat Clint. Il ne s’agit ici ni d’une faute de goût, ni d’une erreur de parcours. On les a déjà eues avec  L’échange, Au-delà et à mon avis tous ses films après Gran Torino. C’est un choix politique, qu’il soit conscient ou non.

Raconter l’histoire d’un homme blanc, parfait mari fidèle, ayant travaillé avec abnégation quarante ans dans la même société, devenant un héros parce qu’il « a juste fait son travail » et qui est accusé, forcément à tord, par son propre employeur de lui avoir fait perdre de l’argent en ayant coulé son avion, c’est raconter l’histoire de cette Amérique déclassée mais fière, celle qui se sent injustement oubliée des élites, celle qui vote Trump parce qu’elle en a marre de l’assistanat envers les minorités lorsque la majorité souffre. C’est reprendre le manichéisme d’American Sniper à la sauce petites gens. Ethiquement, nous nageons en plein patriotisme aveugle (pardon du pléonasme). Cinématographiquement, c’est inévitablement la déroute.

Reste à savoir si le vieux briscard hollywoodien osera s’emparer à nouveau, et avec subtilité,  de projets audacieux ou s’il persévèrera à exalter un certain mythe étatsunien. A l’heure où l’étiquette de gauche ici n’est plus antinomique au concept de déchéance de nationalité, le blason d’un grand cinéaste là-bas ne peut empêcher sa déchéance cinématographique. Clint Eastwood peut très bien devenir  le Riefenstahl de l’Amérique de Trump ou, pour éviter le point Godwyn, son Eisenstein ou Kalatozov. Dans ce cas, il pourra surement continuer son numéro de chaise vide devant un parterre de républicains enthousiastes, mais il risque de projeter ses œuvres devant les fauteuils tout aussi vides des salles de cinéma à travers le monde. 


[i] Le speech en entier ici : https://www.youtube.com/watch?v=933hKyKNPFQ

[ii] Chris Kyle, surnommé comme tel lors de ses missions en Irak

[iii] Le capitaine Sully qui a posé son avion dans l’Hudson River pour sauver ses passagers en 2009 https://en.wikipedia.org/wiki/Chesley_Sullenberger

[iv] A ce titre, Zemeckis nous avait littéralement transporté avec Flight

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