Ils lui ont coupé le micro!

Lauryn Hill avait deux heures de retard. Alors, à 23h20, comme pour la punir, ils lui ont coupé le micro. C'est comme ça, c'est le couvre feu. De nombreux fans dégoutés lui en ont voulu «de ne pas les respecter». C'était passer à côté du vrai scandale de la soirée, celui qui parle de nous en 2018, de notre docilité et de notre rapport au sensible.

Le conditionnement avait commencé dès le matin sur France Info. Nous étions prévenus : la chanteuse sulfureuse était montée sur scène une heure et demi en retard la veille à Bruxelles pour ne chanter qu’une petite heure. Les fans étaient fous de rage, ils l’avaient hué.

Pour les 20 ans de son unique album, Lauryn Hill entamait une tournée européenne après avoir enflammé les États-Unis. Comment se présenterait-elle au public parisien ce mardi 21 novembre ?

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Comme d’autres, je m’attendais à ce que le concert ne se déroule pas comme prévu. Mais l’excitation était trop forte pour me laisser noircir de pessimisme. A l’entrée de Bercy, je suis agréablement surpris par la mixité du public. Les places étaient chères et les gros concerts parisiens sont en général très blancs. Plusieurs générations se rencontrent aussi : la mienne bien sûr, celle qui a vibré sur les Fugees et vénéré la chanteuse, mais aussi celle des plus jeunes, curieux ou mélomanes, qui sentaient le caractère exceptionnel de l’événement.

Et puis nous sommes tous entrés dans l’Accor Hotels Arena. Je dois déjà être un vieux con du haut de mes 31 ans puisque personne ne semble s’en émouvoir. Aujourd’hui, le palais des sports porte le nom d’un géant de l’hôtellerie. Les marseillais vont voir jouer l’OM à l’Orange Vélodrome. C’est dans l’air du temps. Demain, nous nous promènerons au parc les Buttes-Bouygues-Chaumont, nous tiendrons la barre de métros Total et irons refaire nos papiers d’identité à la mairie Sephora. Ça aura l’avantage de sentir bon.

Après avoir payé ma bière 10 euros et traversé la galerie marchande pour me rendre aux gradins, je me mets dans l’ambiance rapidement grâce à la talentueuse DJ Reborn qui suit Lauryn Hill sur toute la tournée. Entre quelques sons des années 90’ (elle sait comment nous parler), deux groupes viennent jouer leur répertoire et Fary vient sortir quelques vannes. Le public commence à le huer. Les gens attendent Lauryn Hill et elle a deux heures de retard.

Chacun y va de sa story, moi le premier. Faut trouver les bons mots, la tournure qui fait plus de vues. Faut montrer qu’on est cool aussi : quelques oreilles de biches sur les selfies, quelques boomerangs, chacun s’occupe comme il peut. Avant on discutait avec son voisin, maintenant on s’exhibe pour ses followers.

Et puis, la lumière s’éteint. DJ Reborn annonce que ça y est : « the queen » arrive.

Le ton est donné. Dans un énorme manteau de fourrure, un mouchoir à la main pour s’essuyer la peau entre les prises, une présence quasi tremblante, Lauryn Hill déboule, se saisit du micro et enchaîne trois chansons sur un rythme effréné, glissant ici et là sur de vrais moments de virtuosité. Je me pose quand même la question : est-elle en train de tout jouer en vitesse accélérée pour nous dire au revoir dans une heure ? Après tout, elle n’a qu’un album à chanter…

Mais l’émotion est là. Est-ce sa fragilité qui la rend si émouvante ? Sa voix vient d’un autre monde, c’est sûr, sa présence est hypnotique. Je me retourne vers mon voisin : « elle peut bien chanter qu’une heure comme ça, je m’en fous, c’est trop puissant ce qu’elle nous donne ! ».

Malgré tout, sur scène, les choses se passent bizarrement. La chanteuse fait tout un tas de gestes en direction de la technique pour se plaindre des niveaux. « Mon micro, plus fort » semble-t-elle demander. Et c’est vrai qu’au début, le vrai bijou de la soirée, sa voix, était un peu noyé dans l’instrumentale. Les musiciens ne semblent pas toujours en accord avec leur chanteuse et le mec qui accompagne Lauryn Hill gesticule beaucoup, comme pour combler des problèmes invisibles mais que le public pourrait sentir. Par deux fois il fera signe à la chanteuse de s’essuyer autour des yeux avec le mouchoir qu’elle tient attaché à son costume.

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Malgré tout ça, jamais Lauryn Hill ne lâcha le micro ni ne baissa en intensité. Parfois elle s’envole avec poésie, parfois son flow est plus rapide qu’une mitraillette. Il y a plusieurs moments où je le sais, elle coupa le bec aux septiques et entraîna celles et ceux qui l’avaient et la siffleront encore.

Jusque là, elle nous avait remercié mais ne s’était pas excusée de son retard. Elle prend alors le micro et commence par bredouiller un ambigu ou incompréhensible « they don’t let me do this ». Puis, c’est la confession. « Every time, it’s a fight for me to go onstage ». C’est con, c’est évident qu’elle n’est pas en retard à cause d’une grève de bus. Les heures précédent le concert, j’imagine qu’elle les passe seule dans sa loge à se dire mille fois qu’elle n’ira pas, qu’elle ne pourra pas chanter, peut-être même qu’elle annulera. Et puis sûrement qu’on l’aide à se ressaisir, qu’elle se drogue, qu’elle se fait violence.

En 2016, elle avait écrit sur sa page Facebook : « I don’t show up late to show because I don’t care. And I have nothing but Love and respect for my fans. The challenge is aligning my energy with the time, taking something that isn’t easily classified or contained, and trying to make it available for others. I don’t have an on/off switch. (…) For every performance that I've arrived to late, there have been countless others where I've performed in excess of two hours, beyond what I am contracted to do, pouring everything out on the stage. »

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S’attendre à voir Lauryn Hill à l’heure sur scène, c’est comme espérer que tout le monde chante l’Internationale après un meeting d’Emmanuel Macron. Le talent de Lauryn Hill est à la hauteur de ses failles.

Pourtant, certains l’ont sifflé pendant qu’elle nous parlait. Elle est là pour chanter, pas pour nous raconter sa dépression, pas vrai ? C’est comme ces noirs américains qui osent s’agenouiller pendant l’hymne national alors qu’on leur demande juste de jouer au ballon.i

Le concert reprend, ça danse dans la fosse et sur certains gradins : la musique éteint les frustrations. Mais bizarrement, la salle reste allumée. Lauryn Hill fait quelques signes à la régie et entame « Killing me softly ». C’est étrange comme les titres sont parfois très évocateurs du moment. Le niveau sonore de sa voix descend. Elle s’arrête, les musiciens ne suivent plus non plus. Quelqu’un vient lui dire deux mots sur scène. Elle nous annonce qu’on lui laisse chanter une dernière chanson. Mais quand elle essaie de reprendre, son micro a été coupé, totalement. Derrière elle, les musiciens se sont éclipsés. Comme une triste image métaphorique, elle se retrouve seule sur l’immense scène de Bercy. D’abord défiante, elle conserve le micro, se disant sûrement qu’il est impossible qu’on lui ait vraiment coupé. Puis, perdue, elle regarde autour d’elle et quitte la scène.

Peut-être qu’à une autre époque, le public aurait chanté très fort. Aucune salle n’évacuerait de force 20 000 personnes qui chantent en chœur. La force du nombre, de la solidarité. Tout le monde a vu qu’on lui avait coupé le micro, tout le monde savait qu’elle aurait continué de chanter. Mais il était 23h20 et il était l’heure de rentrer.

Et le public se met à siffler copieusement l’artiste. Elle était en retard, elle n’a donc aucun respect pour ses fans. Et, comme des moutons partant pour l’abattoir, la masse se mit à quitter les lieux. Il y eut bien quelques cris outragés, quelques sifflets appuyés lorsque l’Accor Arena , par une douce voix féminine pré enregistrée« invitait le public à regagner les sorties ».

Voilà où nous en sommes. Une société aseptisée, bien encadrée, bien bordée. Un concert, fut-il d’une artiste subversive, ça finit à l’heure, c’est comme ça. Qu’on coupe le micro d’une chanteuse, en France, en 2018, c’est normal puisqu’elle n’avait pas respecté les termes du contrat. Chacun, docile, rentre chez soi avec son mécontentement, c’est de toutes façons la faute de l’artiste ingérable.

Il y eut un temps la génération zapping, nous vivons l’avènement de la génération « on demand ». L’artiste n’est plus qu’un bien de consommation qui doit se conformer à l’idée que s’en fait son public, et à sa volonté. « Le client est roi » répétait-t-on quand j’étais petit, peut-être assez souvent pour que chacun en fasse sa norme aujourd’hui.

Le spectateur qui se pense client est en réalité le roi des cons. Alors que les campagnes publicitaires cherchent toutes à vendre de l’expérience unique, de l’âme, du cœur, le public de l’Arena a craché sur le sensible mardi dernier, sur l’émotion brute, le sensoriel, l’inattendu, sur l’incertitude de l’art et la sublime fragilité de l’artiste.

C’est comme si tout le monde détournait les yeux du vrai sujet. Lors de sa tournée aux USA, Lauryn Hill arrivait systématiquement en retard mais jouait plus de deux heures, donnait tout. Je ne défends pas qu’un artiste doit tout se permettre. Mais imagine-t-on couper le micro d’une Janis Joplin arrivée en retard sans que le public ne réagisse ? Il y a quelque chose de profondément triste dans le fait de systématiquement et inconditionnellement faire respecter un couvre feu à 23h30 dans une grande salle de spectacle.

Le vrai scandale est là : ils ont coupé le micro de l’artiste.

Alors, aux petits malins qui, après avoir suivi les annonces Uber à la sortie de l’Arena tweetaient déjà sur la « miseducation of Lauryn Hill », je chante avec elle: Forgive them father, they know not what they do.  

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