Maud Rosenstiehl

Interne en Médecine Générale - à la campagne

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Billet de blog 15 avril 2016

Maud Rosenstiehl

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Vous avez dit «Médecin de campagne» ?!

La romance est jolie, mais le tableau est un trompe-l’œil. Récriminations de deux jeunes médecins ruraux à l'encontre du film.

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moyen

Le film pâtit de ce qui fait aussi son succès : son unicité. Il y a bien peu de films sur les médecins, ou sur le métier de soignant au sens large, dans le paysage cinématographique actuel ; bien peu de films qui seraient autant de contre-pieds, autant de nuances à apporter au travail de Thomas Lilti.

Commençons par enfoncer les portes ouvertes : "Médecin de campagne", c'est une histoire, un roman, un hommage, ce que vous voudrez, mais pas un reportage.

Parce qu'il tend à se placer au plus près du réél, on peut reprocher à ce film des arrangements indus avec ce même réel. Ce sont des incohérences de forme, parfois majeures, qu'on ne songerait pas à reprocher à une fiction qui s'assumerait, mais qu'il importe ici de soulever.

Il est incohérent que le Dr Delezia, qui vient de finir son internat et exerce aux Urgences "en attendant", ne connaisse rien de la médecine libérale. Depuis 2004, les jeunes médecins qui se destinent à la Médecine Générale ou aux Urgences effectuent tous au moins un stage de 6 mois en cabinet libéral, auprès de deux ou trois généralistes (dits maîtres de stage), à raison d'un ou deux jours par semaine chez chacun. Cette disposition permet un apprentissage de qualité sur le terrain, selon le principe du compagnonage.

Sous quel contrat, pour quelle mission est-elle envoyée auprès du Dr Werner ? Un replacement, une collaboration ne s'improvisent pas.

Et lui, pour quelle sombre raison lui a-t-on fait passer un scanner du cerveau ?

C'est pour l'histoire, me direz-vous ! Très bien.

Mais avec sa manie d'avoir l'air réaliste, l'histoire raconte de drôles de salades... Un type qui ne voit plus que la moitié du monde (le fameux syndrome de l'hémisphère mineur), et ne peut même pas finir son assiette, conduit sa voiture ! Et, top of the pop, kidnappe un patient sur la musique de "je suis un médecin super-humain"... Dernier scandale, et pas des moindres, au moins trois scènes du film brisent éhontément le secret médical.

Vraiment, là, on en fait trop. Il est illégitime de laisser penser que c'est possible, ou même admissible ; illégitime de fonder les patients à de telles attentes ; illégitime de présenter ainsi autant d'infractions déontologiques majeures.

Comment un médecin du réél pourra-t-il se débrouiller de pareilles représentations ? Comment faire si le médecin idéal, c'est ça ?!

Voilà pour les vices de forme ; venons-en au fond.

Navrée de vous contredire, Dr Werner, mais médecin de campagne, ça s'apprend ! Ça s'apprend, ça s'enseigne, et pas comme vous le faites. Quelle teneur a donc ce médecin, si dévoué à ses patients, si aigre avec sa conseur ?

De plus, le paternalisme archaïque dont font montre les deux protagonistes ne rend pas justice à la profession. Ces modes de relation entre médecin et patient sont dépassées, et même la plupart des vieux médecins ne les pratiquent plus. Le paternalisme infantillise le patient, le place en situation d'impuissance face au médecin, sachant suprême, qui prescrit sans expliquer, voire ordonne des choix de vie. Désespérante démonstration par le Dr Delezia, qui incarne une bien piètre relève, à la lecture des résultats d'une prise de sang, ou à l'annonce d'une grossesse interrompue. Qui attend encore de son médecin qu'il lui dise que faire de sa vie ?

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Après cette diatribe, permettez-nous de vous féliciter sincèrement pour la réflexion sur les maisons de santé, qui est parfaitement pertinente. Une part d'entre elles sont utiles, mais l'essentiel est dans l'exercice en réseau de soignants, qui a déjà largement cours en dehors d'elles. Alors oui, l'argent de la mairie serait peut-être plus utile s'il était investi dans système de transport qui accompagnerait les patients jusqu'au cabinet médical.

D'autre part, les petits rôles sont très bien joués, en particulier l'infirmière, Fanny, mais aussi Frank Silver, le chanteur de country.

En dernier lieu, merci pour la sortie improbable d'Alexis sur la Dolchstoßlegende, légende du coup de poignard dans le dos. Ce petit cours d'histoire entre les lignes apporte un peu de fraicheur au personnage classique de l'idiot du village, et ouvre une belle réflexion sur les richesses des cerveaux peu ordinaires.

Monsieur Lilti, il y a dans votre film trop de vrai pour que ça ait l'air faux, et trop de faux pour honorer la réalité.

La souffrance dont témoigne Werner dans un des derniers plans du film est largement consentie. Le type de médecin qu'il incarne existe, mais il est en voie de diaparition. Surinvesti auprès de ses patients, il commence à 7h le matin, se croit indispensable, et se désèche de solitude entre son sacerdoce et son complexe mégalomane. Sa vie n'est faite que de médecine, et il en meurt.

La reconnaissance sans borne qui déifiait le médecin et compensait le sacrifice total de sa vie personnelle n'est plus d'actualité : les évolutions récentes de la société, en facilitant l'accès à la connaisssance par les patients, ont bousculé les codes de la relation médecin-malade. Aujourd'hui, un patient peut poser des questions à son médecin, qui prendra soin de lui répondre à la mesure de leurs savoirs respectifs. L'objectif est d'aboutir à une décision partagée, dans le respect du patient en tant qu'adulte autonome. Bien que cette démarche ne soit pas pratiquée par tous, elle est inscrite dans la loi du 4 mars 2002 sur les droits des patients.

Les jeunes médecins bénéficient d'une formation de qualité, tant sur le plan des connaissances théoriques que sur le plan du savoir-faire technique ou relationnel. La faculté les forme à avoir un regard critique sur leur exercice, à analyser les situations professionnelles où ils se sentent en confiance ou en difficulté, à vivre ce métier intense avec intensité, mais sans y perdre leur âme.

Oui, on peut être médecin de campagne, apte à toutes formes d'urgences, inséré dans la vie locale, et prêt à rendre service. Dans les zones reculées de Drôme et d'Ardèche, les médecins se relaient pour être de garde à tour de rôle, et assurer une disponibilité médicale nuit et jour.

"Médecin de campagne" est un très bel hommage à ce que d'autres ont été avant nous, que nous avons admirés avec vous, mais pas enviés. Ce type de médecin (car c'est bien le même type qui est incarné par Werner comme par Delezia) n'est plus un idéal pour la jeune génération, qui invente d'autres moyens pour exercer une médecine humaine en conservant un équilibre de vie.

Marguerite et Maud

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