MAURICE CARO
Abonné·e de Mediapart

3 Billets

0 Édition

Billet de blog 25 août 2021

Divide et impera

Vous voyez, le monde se divise désormais en deux catégories : ceux qui ont un passe sanitaire et ceux qui n'en ont pas. Ce pastiche d'une phrase célèbre* résonne en cette période d'une manière bien singulière...

MAURICE CARO
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

"Non seulement nous avons le droit d'être libres, mais nous en avons le devoir."

Martin Luther King

Maintenant que le passe sanitaire est en vigueur depuis 15 jours, et qu'il aura des conséquences concrètes sur un nombre certain de salariés dans moins d'une semaine, nous ne pouvons plus ignorer le premier des effets causés par sa mise en application : la division. Car, à compter du 30 août 2021, va débuter dans le monde du travail une opération de tri qui consistera dans un premier temps à identifier celles et ceux qui ne sont pas vaccinés, pour ensuite les extraire des espaces collectifs dont l'accès est conditionné par la présentation de ce même passe. Il va falloir séparer, en somme, diviser pour mieux protéger.

Revenons d'abord aux fondamentaux, aux mots et à leurs sens : « trier », nous dit Le Robert, consiste à « choisir parmi d'autres, à extraire du plus grand nombre ». Puis, en second lieu, le même dictionnaire donne la définition suivante : « traiter de manière à ôter ce qui est mauvais ». Quelle proposition retenir pour désigner ce qui va prendre forme à compter du 30 août ? Va-t-il falloir choisir ? Non : pas de choix possible, puisque l'employé à un passe ou n'en a pas. Si la question du choix ne se pose pas, c'est que nous devons retenir la seconde proposition : « ôter ce qui est mauvais ». Mais qu'est-ce qui, dans le contexte sanitaire actuel, est « mauvais » ? Qu'est-ce qui présente « un défaut » ou « une imperfection essentielle » (ces définitions sont également du Robert) ? La réponse est simple, le défaut, c'est l'absence de passe sanitaire. L'imperfection essentielle, c'est l'incapacité à pouvoir justifier son état vaccinal (et donc son état de santé). En somme, à compter du 30 août 2021 il va falloir trier ceux qui présentent un risque pour le collectif, pour les en extraire, afin d'éviter toute propagation supplémentaire du virus. Ce qui est conforme à la Constitution de la France (cf. décision n°2021-824 DC du 5 août 2021 du Conseil constitutionnel).

Cette mécanique de la division n'est pas neuve. Elle se vit depuis un moment déjà, de fait, par l'opposition franche exprimée dans les cortèges qui défilent chaque samedi en France : les scientifiques sont divisés, les politiques sont divisés, les corps de métier sont divisés, les citoyens sont divisés. Mais comment s'est-elle installée, cette « division » ? Est-ce un penchant naturel chez l'humain de vouloir absolument s'inscrire dans la contradiction, et donc de se séparer du commun ? Selon l'historien Philippe Pierre-Charles qui aborde cette question à partir de l'exemple martiniquais (cité par Mediapart dans un entretien du 23 août 2021), c'est « le caractère colonial de la gestion de la pandémie en Martinique [qui] a accentué la défiance de la population ». Philippe Pierre-Charles, fait état de griefs qui existent entre l'Etat et la population, lesquels griefs sont à l'origine de la défiance des Martiniquais. Comment ne pas penser à la quête de « confiance » du Ministre des Solidarités et de la Santé (Olivier Véran sur BFM TV, le 6 juin 2021), lorsque, par effet de miroir, Philippe Pierre-Charles nous parle de « défiance » ? En Martinique, tout autant que dans les autres territoires d'Outre-mer et du Continent le Gouvernement est allé chercher – précisément – la confiance des populations. Dans cette crise sociale qui traverse la France (crise consécutive à la crise sanitaire elle-même, il faut bien y voir un lien de causalité en cascade), le fil de la confiance a indéniablement été rompu : mensonges, absence de cohérence dans les prises de décisions (lire par exemple LE FIASCO DES MASQUES FACE AU COVID-19), mesures disproportionnées en fonction de la réalité de la propagation du virus sur les territoires (lire l'article précédemment cité sur la Martinique), etc. sont autant de points qui ont provoqué une rupture dans le lien que l'Etat tentait d'entretenir avec ses citoyens.

Alors, à partir de ce constat posé par l'historien, il peut être émis une hypothèse : que le Gouvernement n'a pas souhaité diviser les gens, il n'a pas volontairement et délibérément tenté de provoquer une fracture entre ceux qui ont un passe sanitaire et ceux qui n'en ont pas. Mais, pris dans le tourbillon de la tourmente, pris dans la machinerie de la gestion, les hommes et les femmes qui le composent ont fait ce qu'ils savaient faire, et ce que leurs administrations savent faire depuis des siècles : commander, ordonner, décréter, le tout dans la précipitation, sans oser parfois se dédire pour avouer d'éventuelles erreurs. La machine s'est emballée, avec à l'intérieur des gens hésitants (ils sont là les "hésitants", pas ailleurs...), confrontés eux-mêmes à des décisions contradictoires : ne pas rendre la vaccination obligatoire, mais contraindre ceux qui ne souhaitent pas le faire ; garantir les libertés, mais discriminer les accès aux espaces publics ou aux emplois, etc. En somme, « faire preuve d'initiative pour répondre au plus vite aux nécessités imposées par la conjecture ». De l'indigénat d'Olivier Le Cour Grandmaison (Zones, 2010) est volontairement convoqué ici, car cette analyse fait état de la mise en place de ce code « monstrueux » (le Code de l'indigénat, donc) dans les colonies françaises, par une administration dépassée, tentant depuis Paris de s'en sortir à grand coup de décrets et de lois opportunes, toutes en fonction des situations locales particulières, pourtant bien distantes du lieu des prises de décisions.

C'est sans doute en ce sens que Philippe Pierre-Charles a raison lorsqu'il parle du « caractère colonial de la gestion de la pandémie ». La législation coloniale avait un but principal, nécessaire au maintien de la domination, la distinction. Il fallait parvenir à distinguer les citoyens des sujets, les Français des indigènes. C'est ce tri qui caractérise la gestion coloniale : gérer deux mondes à la fois, qui ne s'accordent pas nécessairement mais qui doivent co-habiter. Les gérer par la mise en place d'une machine législative permettant de garantir la liberté des uns, tout en contraignant celle des autres (comment marquer les différences de statuts sinon ?). Si, dans le cadre de cet ordre sanitaire que nous connaissons aujourd'hui, comme l'a dit le Ministre des Solidarités et de la Santé « on n'impose pas », s'il n'y a pas d'obligation, alors pourquoi continuer à diminuer les espaces de liberté de « ceux qui sont encore hésitants » (dixit) ? Tout en « allégeant les contraintes pour les personnes qui sont vaccinées » ? N'est-ce pas là la fabrication – l’institutionnalisation – d'une distinction nette et franche entre deux catégories de Français ? Entre ceux qui bénéficient déjà, et continueront à le faire à compter du 30 août prochain, d'une liberté pleine et entière ; et ceux qui seront sous le régime d'une liberté conditionnée : vous pourrez aller au restaurant, au cinéma au musée ou au théâtre, vous pourrez travailler même, si et seulement si vous acceptez de vous faire vacciner. Mais vous n'y êtes pas obligé... Voilà la dernière, l'ultime injonction contradictoire !

* Sergio Leone, Il buono, il brutto, il cattivo (1966).

L’auteur n’a pas autorisé les commentaires sur ce billet

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
Husain, Shahwali, Maryam... : ces vies englouties au large de Calais
Qui sont les vingt-sept hommes, femmes et enfants qui ont péri dans la Manche en tentant de rallier la Grande-Bretagne ? Il faudra des semaines, voire des mois pour les identifier formellement. Pour l’heure, Mediapart a réuni les visages de dix de ces exilés, afghans et kurdes irakiens, portés disparus depuis le naufrage du 24 novembre.
par Sarah Brethes (avec Sheerazad Chekaik-Chaila)
Journal
2022 : contrer les vents mauvais
« À l’air libre » spécial ce soir : d’abord, nous recevrons la rappeuse Casey pour un grand entretien. Puis Chloé Gerbier, Romain Coussin, et « Max », activistes et syndicalistes en lutte seront sur notre plateau. Enfin, nous accueillerons les représentants de trois candidats de gauche à l'élection présidentielle : Manuel Bompard, Sophie Taillé-Polian et Cédric van Styvendael.
par à l’air libre
Journal
LR : un duel Ciotti-Pécresse au second tour
Éric Ciotti est arrivé en tête du premier tour du congrès organisé par Les Républicains pour désigner leur candidat·e à l’élection présidentielle. Au second tour, il affrontera Valérie Pécresse, qui a déjà reçu le soutien des éliminés Xavier Bertrand, Michel Barnier et Philippe Juvin.
par Ilyes Ramdani
Journal — Violences sexuelles
Violences sexuelles : l’ancien ministre Jean-Vincent Placé visé par une plainte
Selon les informations de Mediapart et de l’AFP, le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire après la plainte pour harcèlement sexuel d’une ancienne collaboratrice. D’après notre enquête, plusieurs femmes ont souffert du comportement de l’ancien sénateur écolo, devenu secrétaire d’État sous François Hollande.
par Lénaïg Bredoux

La sélection du Club

Billet d’édition
2022, ma première fois électorale
Voter ou ne pas voter, telle est la déraison.
par Joseph Siraudeau
Billet de blog
Le bocal de la mélancolie
Eric Zemmour prétend s’adresser à vous, à moi, ses compatriotes, à travers son clip de candidat. Vraiment ? Je lui réponds avec ses mots, ses phrases, un lien vidéo, et quelques ajouts de mon cru.
par Claire Ze
Billet de blog
L'extrême droite a un boulevard : à nous d'ériger des barricades
Un spectre hante la France… celui d’un pays fantasmé, réifié par une vision rance, une France qui n’a sûrement existé, justement, que dans les films ou dans les rêves. Une France muséale avec son glorieux patrimoine, et moi je me souviens d’un ami américain visitant Versailles : « je comprends mieux la Révolution française ! »
par Ysé Sorel
Billet de blog
« Nous, abstentionnistes » par Yves Raynaud (3)
Voter est un droit acquis de haute lutte et souvent à l'issue d'affrontements sanglants ; c'est aussi un devoir citoyen dans la mesure où la démocratie fonctionne normalement en respectant les divergences et les minorités. Mais voter devient un casse-tête lorsque le système tout entier est perverti et faussé par des règles iniques...
par Vingtras