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Billet de blog 3 janv. 2022

Monsieur le Président, aujourd’hui je suis en guerre !

Monsieur le président, je vous fais une lettre que vous ne lirez sûrement jamais, puisque vous et moi ne sommes pas nés du même côté de l’humanité. Si ma blouse est blanche, ma colère est noire et ma déception a la couleur des gouttes de givre sur les carreaux, celle des larmes au bord des yeux. Les larmes, combien en ai-je épongé ? Combien en ai-je contenu ? Et combien en ai-je versé ? Lettre d'une infirmière en burn-out.

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Monsieur le président, je vous fais une lettre que vous ne lirez sûrement jamais, puisque vous et moi ne sommes pas nés du même côté de l’humanité.

Si ma blouse est blanche, ma colère est noire et ma déception a la couleur des gouttes de givre sur les carreaux, celle des larmes au bord des yeux. Les larmes, combien en ai-je épongé ? Combien en ai-je contenu ? Et combien en ai-je versé ?

Au cours de ma carrière, bon nombre de fois j’ai entendu cette phrase « Je ne sais pas comment vous faites pour supporter… ».

Approchez-vous, asseyez-vous, je vais vous révéler notre secret : nous ne supportons pas.

Soigner, c’est faire le choix de l’insupportable. C’est accepter la rencontre quotidienne de la peur, de la douleur, du désespoir, de la solitude et de l’injustice.

Qui peut le supporter ?

Mais que ceux qui voient en nous des héros ou des sauveurs passent leur chemin car c’est au milieu de l’abominable qu’a lieu le partage avec l’Autre.

Ce sont ces instants si précieux qui donnent l’âme de cette fonction : soigner.

D’aucun parleront de la « nécessaire distance thérapeutique que l’infirmier doit respecter au risque de …. » blablabla. La distance est au soignant ce que la page blanche est à l’écrivain : une barrière qui fini par tomber pour que l’histoire s’écrive.

Pendant 20 ans, chaque jour, j’ai fait don de tout mon être aux patients.

J’ai économisé ma force, ma bienveillance et mon sourire, je leur ai tout gardé bien au chaud. Et, croyez moi si vous le voulez, ils me l’ont rendu chacun à leur façon. Je pense avoir donné le meilleur de moi, au risque parfois d’oublier d’en épargner pour ceux que j’aime.

« Epargner…voilà qui tombe à pic » dit la fourmi du gouvernement, « Je viens d’avoir une idée de génie, nommons la T2A. Et bien dansez maintenant, petites cigales en blouses blanches ».  

Nous avons donc dansé, à un rythme effréné, au rythme de la T2A.

La Tarification à l’Acte (ayons le courage d’appeler une fourmi une fourmi) a transformé notre ballet en contorsions grotesques et dénuées de sens. Avez-vous une idée de ce que la rentabilité peut coûter ? Cher…aux patients comme aux professionnels, cela coûte des montagnes de solitude.

Puis est arrivée cette crise.

« Nous sommes en guerre, nous sommes en guerre, nous sommes en guerre ». Non monsieur le président, nous n’étions pas (encore) en guerre.

Aucune bombe ne s’est abattue à Versailles lorsque vous vous êtes confiné à La Lanterne. Aucune pénurie de vivres ou de Doliprane n’a été à déplorer. Et seuls quelques uns des soldats,  envoyés sur le champ de bataille avec un pistolet à bouchon, ont perdu la vie. De ceux là, on ne parle que très peu d’ailleurs.

Mais il fallait maintenir la peur, celle qui paralyse, celle qui annihile réflexion et volonté.

Je crois pouvoir dire que je n’ai jamais eu peur du covid, moi qui ai peur de tout. Non pas par courage, ni par inconscience. Mais soyons honnêtes, si je visais l’immortalité je ne boirais pas, ne fumerais pas et mangerais « au moins 5 fruits et légumes par jour », non ?

Alors allons-y. Allons affronter le grand méchant loup sans masque, sans gants, sans rien, et ramenons le dans chaque bergerie.

J’ai tellement cru que cette crise allait changer les choses. Après tous les SOS restés sans réponse, je me suis dit que ce coup ci c’était bon, la surdité générale avait trouvé son remède. La cigale est naïve dans la fable, n’est ce pas ? Il semblerait que dans la vie aussi.

Un froid glacial s’est immiscé insidieusement.

J’ai chanté et dansé pendant 20 ans monsieur le président, mais l’air polaire que vous avez soufflé a eu raison de mes espoirs. Je me suis tu, immobile, la colère éteinte par le désarroi et ce, pendant plusieurs semaines.

Je me réchauffe, petit à petit, auprès des sources qui animent mon chez-moi. Mon esprit stuporeux s’éveille peu à peu à nouveau et considère le labyrinthe dans lequel vous nous avez perdus.

Chaque chemin que j’envisage me conduis vers la même évidence : monsieur le président, aujourd’hui je suis en guerre !

Infirmière diplômée d’état.

PS : « M’en voudrez vous beaucoup si je vous dis un monde où l’on n’est pas toujours du côté du plus fort ? » Jean Ferrat Potemkine

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