Maurizio Gribaudi
Historien - EHESS Paris
Abonné·e de Mediapart

1 Billets

0 Édition

Billet de blog 25 mai 2022

La nomination de Pap Ndiaye : gage d’ouverture ou stratégie politique ?

La nomination de Pap Ndiaye a surpris. Gage d’ouverture vers une partie de la société française? Les tensions et les invectives déversées sur la figure du nouveau ministre portent plutôt à lire cette nomination comme l’application d’une stratégie consciente du parti présidentiel qui vise à déplacer le débat préélectoral vers des thématiques clivantes, extérieures à son véritable projet politique.

Maurizio Gribaudi
Historien - EHESS Paris
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Depuis l’annonce de la composition du nouveau gouvernement, le débat public se focalise sur l’interprétation du choix de l’historien Pap Ndiaye pour le poste du ministre de l’Éducation nationale. S’agit-il d’une réelle tentative d’ouverture vers une partie importante de la société française ? S’agit-il, au contraire, d’un choix dicté par une stratégie cynique qui vise à attirer les voix de cette partie du peuple de gauche plus sensible aux questions des minorités ? Assisterait-on plutôt à une tentative d’apaisement des tensions qui traversent le monde de l’enseignement en mettant en scène une rupture importante avec le programme défendu pendant cinq ans par Jean-Michel Blanquer ?

Depuis la nomination officielle les interrogations fusent, à droite comme à gauche sans pour autant éclairer les raisons du choix.  Pourtant la question est d’importance car, selon les observateurs les plus avisés l’apport de Pap Ndiaye, au vu de ses travaux universitaires  et de ses déclarations antérieures à sa nomination, ne peut qu’être en totale contradiction avec l’action d’un gouvernement entièrement dominé par les représentants d’une technocratie néolibérale : du monde de l’entreprise à celui de la finance.

Que pourra donc réellement apporter le nouveau ministre dans un espace aussi contraint?
Aucun des commentateurs sollicités ces derniers jours a su donner une réponse concrète à cette simple question.  Que cache cette fascination soudaine pour un ministre de l’Éducation nationale issu du milieu académique ? Depuis la publication de la liste du nouveau gouvernement, l’ensemble des médias se centre sur cette « étrange » nomination d’autant que le ministre à peine nommé est victime d’invectives déversées par une extrême droite déchaînée. Tout  le reste est manifestement oublié.

Force est donc d’admettre que le véritable but de cette nomination n’est que le fruit d’une  stratégie consciente du parti présidentiel qui vise à déplacer les regards de la presse et de l’opinion sur des thématiques clivantes et extérieures au véritable projet politique.

On sait que, maitre du temps et maître de la manipulation politique, Macron a mis tout en œuvre pour empêcher l’ouverture d’un débat critique sur le premier quinquennat qui aurait pu nuire à sa réélection. L’incursion sur les thématiques de l’extrême droite, unie aux turbulences autour du météore Zemmour et aux contradictions de la gauche, lui avaient permis d’avancer masqué  pendant la campagne présidentielle en évitant de dévoiler son programme et en jouant une fois encore sur  la carte du front républicain.

À trois semaines du premier tour des élections législatives, la vague d’invectives qui s’est abattue sur la figure du nouveau ministre ne peut que jouer la même fonction de diversion de l’attention des média et du public en les détournant de l’appréhension des  enjeux réels d’une élection extrêmement importante non seulement pour le futur de notre société mais aussi pour notre démocratie elle-même. Car, on sait à quel point il est crucial, pour la survie du débat démocratique, que les citoyens ne soient éclairés  par la confrontation d’idées argumentées sur les projets et les enjeux du moment.

Dans les jours  à venir, il est donc indispensable que tous les acteurs réellement préoccupés de la santé de notre démocratie et de notre société, essayent de contrer les stratégies présidentielles en évitant de rentrer dans le cadre de la confrontation houleuse provoquée par cette « étrange » nomination afin d’orienter le débat autour des projets concrets que porte ce nouveau gouvernement. Ce qui permettrait aussi de comprendre sous quelle forme et dans quelle mesure le président et sa nouvelle première ministre envisageraient d’inscrire dans leur programme des projets inspirés par la pensée et l’œuvre de Pap Ndiaye.

Un dernier point, à ce propos. Nous sommes nombreux, enseignants et chercheurs, à nous interroger sur les raisons pour lesquelles un chercheur comme lui, dont nous connaissions le sérieux, a pu accepter un poste dans un cadre si incongru et si éloigné de son travail et de ses recherches. Et donc de ses exigences.

Difficile de répondre. Peut-être une petite pointe d’ambition personnelle l’avait-t-elle porté à se croire en capacité d’imposer sa marque dans un environnement particulièrement hostile à la véritable réflexion sur la transmission des savoirs ? Or il est à craindre que, si la gauche ne parvient pas à assurer une force d’opposition importante, une fois assouvie la fonction de « distraction », notre collègue historien sera congédié au premier remaniement ministériel pour être substitué par un énième chercheur proche du monde économique et davantage féru des arcanes administratives. Faudrait-il lui conseiller de donner sa démission dès maintenant ? La question mérite attention

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Moyen-Orient
Paris abandonne en Syrie trois orphelins de parents djihadistes
Depuis novembre 2019, trois enfants français sont placés dans un orphelinat de la capitale syrienne. Leurs parents, membres de l’État islamique, sont morts sur place. Après plusieurs mois d’enquête, nous avons réussi à retracer le parcours unique de ces orphelins.
par Céline Martelet
Journal — Parlement
Face au RN, gauche et droite se divisent sur la pertinence du « cordon sanitaire »
Désir de « rediabolisation » à gauche, volonté de « respecter le vote des Français » à droite… La rentrée parlementaire inédite place les forces politiques face à la délicate question de l’attitude à adopter face à l’extrême droite.
par Pauline Graulle, Christophe Gueugneau et Ilyes Ramdani
Journal — France
Extrême droite : la semaine de toutes les compromissions
En quelques jours, le parti de Marine le Pen s’est imposé aux postes clés de l’Assemblée nationale, grâce aux votes et aux lâchetés politiques des droites. Une légitimation coupable qui n’augure rien de bon.
par Ellen Salvi
Journal — France
Garrido-Corbière : « Le Point », un journal accro aux fausses infos
Une semaine après avoir dû admettre que les informations concernant le couple de députés Garrido-Corbière étaient fausses, l’hebdomadaire « Le Point » a été condamné en diffamation dans une tout autre affaire, en raison d’une base factuelle « inexistante ». Un fiasco de plus pour la direction de la rédaction, qui a une fâcheuse tendance à publier ses informations sans les vérifier.
par David Perrotin, Antton Rouget et Marine Turchi

La sélection du Club

Billet de blog
Aucune retenue : l'accaparement de l'eau pour le « tout-ski »
J'ai dû franchir 6 barrages de police et subir trois fouilles de ma bagnole pour vous ramener cette scandaleuse histoire de privatisation de l'eau et d'artificialisation de la montagne pour le « tout-ski » en Haute Savoie.
par Partager c'est Sympa
Billet de blog
Apprendre à désobéir
Les derniers jours qui viennent de s’écouler sont venus me confirmer une intuition : il va falloir apprendre à désobéir sans complexe face à un système politique non seulement totalement à côté de la plaque face aux immenses enjeux de la préservation du vivant et du changement climatique, mais qui plus est de plus en plus complice des forces de l’argent et de la réaction.
par Benjamin Joyeux
Billet de blog
Les dirigeants du G7 en décalage avec l’urgence climatique
Le changement climatique s’intensifie et s’accélère mais la volonté des dirigeants mondiaux à apporter une réponse à la hauteur des enjeux semble limitée. Dernier exemple en date : le sommet des dirigeants du G7, qui constitue à bien des égards une occasion ratée d’avancer sur les objectifs climatiques.
par Réseau Action Climat
Billet de blog
Chasse au gaspi ou chasse à l'hypocrisie ?
Pour faire face au risque de pénurie énergétique cet hiver, une tribune de trois grands patrons de l'énergie nous appelle à réduire notre consommation. Que cache le retour de cette chasse au gaspillage, une prise de conscience salutaire de notre surconsommation ou une nouvelle hypocrisie visant préserver le système en place ?
par Helloat Sylvain