DONNER DE LA VOIX / L’ORGANE AMOUREUX

À la coupure de l’ombilical cordon, la circulation précipitée de l’oxygène pénètre les poumons, sur les cordes vocales, et convoque ici, dans le capharnaüm de la naissance : un cri.

À la coupure de l’ombilical cordon, la circulation précipitée de l’oxygène pénètre les poumons, sur les cordes vocales, et convoque ici, dans le capharnaüm de la naissance : un cri. L’apparition soudain de son rapport à lui-même, le sujet naissant, à l’autre, les sujets parentaux, par la voix, la sienne. L’entrée en matière est physique, fracassante, brutale parfois et pour le moins que l’on puisse dire, sonore. Et ce cri se fera entendre comme un miracle, un émerveillement, une beauté pure, un don. Le saisissement est tel que le cri est ici un chant d’amour. Un signifiant est né : la voix. Et si les bruits-bouches étaient des prolongements du corps ; l’intime du corps, sa révélation : un corps-parlant, de la chair, du besoin de la chair, du besoin de faire corps, du besoin d’être corps. Un liant entre le corps anatomique et le corps oral comme objet communiquant de son propre désir, un langage élaboré pour l’occasion par et pour le désir de l’Autre qui n’est autre que son désir propre observé chez l’autre : un effet boomerang.

« Ce que je cherche dans la parole, c’est la réponse de l’autre » dixit Lacan.

Quand l’enfant veut, avec sa voix, il obtient. Notre petit sujet comprend que quand il agite son outil voix, cela occasionne une réaction instantanée, la relation à l’Autre. L’objet voix le plus directement lié à l’inconscient est perfusion, est dénonciatrice d’elle-même, est signifiant transformé, réitéré toujours. La voix comme déploiement de l’organe par la bouche, supplément d’éclat et accessoire phallique, il y a de la joute verbale, un frottement ; qui aura le dernier mot ? La plus infinie et la plus élaborée, la plus tenace des paroles pour se faire comprendre, et goûter ce flux, cette rivalité d’être entendu, d’être reconnu ? Flux instinctuel primaire de l’échange intime, la quête de la nourriture, toute la nourriture, rien que la nourriture, c’est-à-dire, la subsistance aux nécessités, la libido. C’est une condition, le flux pulsionnel de la reconnaissance, le flux vocalo-buccal, qui rend la délivrance possible, éjaculante et viscéralement phallique du rapport à l’objet-enfant de la parentalité, par le désir objectal de l’enfant pour la parentalité-objet ; enfant-phallique et parent-phallique se constituent intimement. L’enfant est phallus absolu, c’est sa condition, la modalité de sa survie. L’enfant est le phallus de ses géniteurs, c’est leur condition de réveiller, ressusciter leur état d’enfant-mort. Dans cet échange de supplément d’âme, de l’organe amoureux, et dans ce rapport océanique à l’Autre, l’amour signifié fait tressaillir, vérification faite, chic se dit-on tout bas, ça vibre encore, des trémolos dans la voix, chic ça vibre c’est que je suis en-cor-ps en-vie. Et si la réponse de l’autre que je cherche dans la parole fait silence, alors reste le cri comme dernier des phallus, le silence comme dernière des castrations. Le dernier cri comme cri de douleur de la castration, de la coupure, l’ablation douloureuse : le silence.

« Écrire, c’est crier en silence » dixit Duras

Ce que dit Duras dans cette phrase c’est qu’écrire est le prolongement du corps, de la pensée. Écrire des paroles, écrire de la voix, de la psychologie, une voix écrite et silencieuse, castrée en quelque sorte ; mais ici il y a ce cri qui est comme un cri de résistance, un cri d’opposition : le refus de la castration ; une résistance au sens politique du terme, une contre-attaque, un instinct animal, de survie, dire malgré le mutisme, l’oxygène en flux soudainement apparue sur les cordes vocales, primitif. C’est très important ce que dit Duras. La voix, cet oxygène primitif : une modulation sonore de l’organisme.

« Et ce cri était un long cri qui ne s’arrêta jamais » dixit Moreau.

Les yeux clignent comme des petits cris, les sentiments s’en écoulent.  Et ce cri était un long cri qui ne s’arrêta jamais. Fracasser le silence de mes habitudes. Immobile encore un temps. Le silence une fois fait, je supplie secrètement. L’arbre inclut sa parole volatile. Seulement des bruits de bouches et de branches. Je gonfle ma poitrine mais les expressions s’interdisent d’en jaillir. Les branches longues et fines se déhanchent au-dessus de l’orangeade. Du matin au soir. Avec comme certitude. Seul tracas je devrais dire. Que le saule cesse ses sanglots. Oui. Comme englué dans cette crainte. Et plutôt que de m’annuler bêtement. Souffrir dans le calme de fin d’après-midi à l’ombre du pleureur, lentement, un longiligne et silencieux moment, avec l’horreur séjournant, là, dans la gorge, je reste idiote et ça me contrarie.

Moreau, Des Idiots Nos Héros, Éd. Théâtre Ouvert / Tapuscrit 2013

Dans l’extrait ci-dessus, le cri y est encore comme silencieux, comme englué dans l’horreur de la gorge, sans voix. L’horreur dans la gorge séjournant là, un longiligne et silencieux moment dit-elle, autrement dit : un sentiment d’impuissance. Une contrariété dépouillée de tout vocable ; à un tel point que ce sont les arbres eux-mêmes qui prennent la parole, la puissance phallique, Les branches longues et fines se déhanchent au-dessus de l’orangeade. Des bruits de bouche seulement comme signe de voix avorté : le commentaire du corps. Silence et cris se côtoient dans un même geste, un même renoncement, un écrasement jusqu’à la réduction, réduit, sectionner, interdit, mais réduit au silence. Rester sans voix est probablement l’empreinte d’une subjugation au réel qui pénètre avec fracas la force de l’habitude.

Forcer le passage pour dire.

Quittant la pure explosion, le cri deviendrait alors un langage quand il se pose en attente et exige une réponse. Il devient « articulé », c’est-à-dire orienté quand l’autre peut le recevoir, le lire et y répondre. On peut alors voir le cri comme une forme de résistance voire une puissance d’agir dans la Cité. On oppose d’ailleurs le cri au silence comme si le cri révélait les choses cachées, les choses censurées, les choses à dénoncer. Anne-Laure Sanchez, comédienne.

Entre supplément de dignité (phallus) et subjugation (castration), la voix ne manque pas d’air de je(u), ne manque pas de chemin ; vous me direz que je suis gonflé tout de même, mais c’est peu de le dire, parce que de l’air ça n’en manque pas, ce qui en fait là une nécessité libidinale, le libidinal freudien. Et au risque de se prendre un vent, et faute d’en lâcher un, et de vous en faire ce don, (mais je ne crois pas si bien dire, parce que ça part de là, le dire, par la concentration du périnée, mais j’y reviendrai), pour parfaire la métaphore, en parlant de la voie toute tracée, celle que je suis, que je(u) prend(s), celle de la voix parlée, celle qui énonce, celle qui occupe une place prépondérante par ce qu’elle est constituante de la relation à l’autre, dans le langage qui fait de nous des êtres parlants, joueur d’organe à tout vent, beau parleur, taiseux ou aphone, la condition du lien est la condition du verbe, son sens, son imagerie, son signifiant/signifié, son objet, l’objet même du désir. Pour en revenir à l’investissement du périnée (périr et naitre), état dans lequel il doit être pour être propice à la bouche pour rendre le dire c’està- dire le travail de la pensée ingurgité. Il y a ce cercle vicieux à savoir ce don primitif, du recevoir la nourriture et du rendu par le don, ce à quoi nous sommes encouragés par le parent qui célèbre la belle selle. Il n’est pas rare d’entendre les félicitations à l’enfant quant à la qualité de son caca. Ce prêté/rendu originel et libidinal fonde ici l’échange (je passe sur le fait de déballer ses emmerdes), un dépôt. L’engagement du dire vrai, du dire juré/craché passe aussi par cet investissement, la pensée s’absorbe et descend sur la zone d’appui, c’est-à-dire, le bassin, et toute la zone périnéale ; c’est la retenue anale de la conception de verbe (la pensée) qui annonce le dire, ainsi peut couler le flux de la parole, c’est par là que ça se passe. C’est par le je(u) du périr-naitre que le dire du sujet s’entend parler, par son organe propre à l’évocation qui est la sienne, qu’il pénètre son duel, Moi sujet et moi image, qu’il entretient avec lui-même une familiarité qu’il ne soupçonnait pas, qu’il s’entend dire ce qu’il ne pensait pas penser, qu’il s’entend comme une première fois, au son de sa voix, la vérité sortir de sa bouche comme dans celle de l’enfant qu’il a été.

Cliniquons un peu comme dirait l’Autre. L’expérience clinique interroge le support voix comme média de la révélation, notamment par le travail sur le refoulement, sorte de résistance durassienne de comment ça ment comme ça respire. Expérience clinique réalisable seulement au travers de la voix. C’est à la croisée, au frottement de ce qui est menti (signifié) et de la vérité signifiante du sujet, qu’il est possible d’entendre quelque chose de ce chaos. On tendra l’oreille à ceux pour qui la voix se cannibalise en se déployant dans l’inspiration, manger sa propre voix, manger le vide, aller vers le dedans, castrateur.

Monsieur C. me sollicite souvent. Ça peut être plusieurs fois par jour. Son discours est très cordial et commence toujours par me dire qu’il ne se sent pas très bien, son père est mort et sa mère est en mauvaise santé. Il dit ne pas trouver le sommeil, il dit essayer. Il parle d’une traite pendant, vingt, trente minutes, puis s’arrête, il a déposé, il s’en va. Il évoque uniquement son désir de luxe, de belles autos, de beaux magasins, la bonne charcuterie, son désir sexuel dont il dit sa dépendance. Il répète qu’il ne boit pas qu’il ne fume pas, qu’il peut bien se permettre de se faire plaisir. Le plaisir chez lui semble associé à la douceur. Il dit qu’il est travailleur, qu’il ne rechigne pas au travail mais que souvent ça le contrarie. Je précise qu’il pèse 98 kilos. Son discours est une longue ligne droite, un longiligne monologue aspiré en lui, tourné vers lui. Je ne ressens pas de désir de sa part de me soutirer quelque chose, de chercher quelque chose, il dépose uniquement. Il parle vite, il n’y a pas de vide, pas de silence. Sa voix entre en lui cul sec, en un jet. Ses phrases sont courtes et fermées. Il y a quelque chose de trapu dans sa voix (ressenti). Il y a en lui, une douceur, une tristesse à l’évocation de son père. (Je pense à la perte de phallus, son impuissance). Je remarque cette tristesse toujours à la fin des entretiens.

Ceux pour qui porter la voix se fait dans l’expiration, aller vers, dans la projection phallique, c’est l’autre qui est mangé. Ceux qui tantôt projettent sur l’expiration (je fais don) et qui tantôt mangent dans l’inspiration (je veux qu’on me nourrisse), duel mutique et logorrhéique, le droit à la reconnaissance du dépôt, l’insatiable faim angoisse de fin.

Madame M. me sollicite également beaucoup. Plusieurs fois par semaine. Elle est en situation précaire. La voix vient de la gorge, grave. Rocailleuse. Fumeuse. Elle ne dit jamais ce qu’elle aime, ou très rarement. « J’aime prendre mon petit café au café en bas. » Son discours est plutôt fondé sur une dénonciation de l’incapacité des gens qui l’entourent. Elle évoque le ras-le-bol. Le son est projeté, la phrase ouverte, des silences marquent une sorte d’attente, mais lors de mes interventions elle commence très souvent par non vous n’avez pas compris, je vous dis que… plus je sens qu’elle n’est pas reconnue, plus les temps de silence sont courts et plus les phrases se ferment. Les entrevues finissent souvent comme elles ont commencé, un remerciement ouvert, une perche tendue.

Ceux pour qui la voix est transgression, gutturale respiration, c’est la démonstration phallique par un tour de force qui ne prend effet que dans l’écoute de l’autre, par l’objet-autre, un doublé castra-phallique, sadique-anal, qui ne se retient pas, dans la présence de l’autre, il se coule dessus, comme l’envers du décor, une antithèse de la voix, un mensonge à soi-même, à grande échelle, une vibration du réel qui cogne, dans la vérité de l’éjacula-son.

Madame P me raconte son histoire. La voix est basse, les paroles sont lentes et concises mais tout est ouvert. Elle est ce que j’appelle, consonniste (ce sont les consonnes qui sont mises au premier plan). Dans les silences nombreux, elle sourit. Elle parle de la prostitution qu’elle a connue et de son rapport à la soumission qu’elle entretient avec son mari au sujet des tâches quotidiennes qu’elle doit effectuer d’une certaine manière, au risque de se faire « punir ». Au cours des entretiens les voyelles apparaissent. Elle devient alors voyelliste. Ce phénomène arrive toujours au même endroit, c’est-à-dire, à l’évocation de la punition. (La voyelle s’érige.) Il y a de manière générale une droiture du discours, une uniformité. Bruit de bouche, soupir. La voix est basse et claire et dans son exposé, tout est tranquille, voire charmant. Et cette tranquillité attire mon oreille. Puis une fois la punition annoncée, les voyelles érigées repartent laissant place aux consonnes désenflées. Les entretiens se finissent toujours ainsi, à plat.

 

 

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