UN HOMME SUFFISAMMENT BON

Je visite ma mère, cette dame qui ne sait plus très bien. Je voudrais une mère suffisamment bonne, naturellement, ordinaire et dévouée, et pour qu’elle soit cette mère-là, suffisamment bonne, je suis avec elle, comme une mère pour ma mère.

UN HOMME SUFFISAMMENT BON

Il y a dès le départ, entre l’analyste et l’analysant, une étrangeté dans les « je » en présence, un temps où le je de l’un et de l’autre est trouble. Ni l’un ni l’autre ne savent plus répondre à la question de savoir tout à fait avec quel « je » il parle. Un homme, une femme sans bords. A partir de cette confusion, se pose la question de la sexuation dans le transfert. Une sorte de convexe /concave avec d’un côté l’analysant dans le débordant bisexué, de l’autre l’analyste bordant, neutralisant ce bisexué, à la manière d’un champ possible de projection transférentielle. Du féminin dans le masculin mais aussi du masculin dans le féminin. Si la question du féminin reste suspendue telle une énigme, le masculin n’en reste pas moins énigmatique au regard de son pendant, en quoi ce masculin fait il repère, référence ?

Je vous livre ici une situation personnelle.

Je visite ma mère, cette dame qui ne sait plus très bien. Je voudrais une mère suffisamment bonne, naturellement, ordinaire et dévouée, et pour quelle soit cette mère là, suffisamment bonne, je suis avec elle, comme une mère pour ma mère. Cest-à-dire que je men occupe comme on soccupe dun enfant. Presque l’intimité d’un nous et moi, presque la bordant. Cest- à-dire qu’avec le temps les rôles se sont inversés. Maintenant, cest moi qui sais ce qui est juste, ce qui est mieux, ce qui convient. Ordinaire et dévoué. Une mère pour ma mère.

Cette situation ordinaire, me semble-t-il, à avoir avec nos cliniques, nos pratiques, nos analysants. Lordinaire. Je dirai : lextra de lordinaire. Lessence. Je pense à la langue maternelle. Là où est notre tambouille.

Autre chose à laquelle je pense et qui n’a pas de lien apparent avec la situation précédente.

Je pense à ce tableau de Courbet, évidemment, L’Origine du Monde. Jacques Lacan, on le sait, avait préféré cacher le tableau en le dissimulant sous une autre toile. Pourquoi donc nous cacher ce continent noir ? pour reprendre la freudienne expression ?

Dans les méandres touffus, cette passion des origines, un homme peut-il être ?

Peut-il être suffisamment bon ?

J’appelle mon amie Rebecca, avec qui j’échange régulièrement sur ces sujets-là, pour me dépatouiller de cette question de ce que serait un homme suffisamment bon, de ce que serait pour un homme d’être un homme bon, comme il est entendu qu’un bon père n’est pas une mère bonne, et que la bonté chez l’un et chez l’autre n’est pas symboliquement la même : est-ce que la bonté d’une mère peut-être accomplie par un homme, l’homme a-t-il un devenir ou un être « mère » au-delà de son appartenance sexualisée ?

Je fais ce choix pour plusieurs raisons. La première est que, chez mes analysants, (57% de femmes), la question de la féminité et de la masculinité, de manière flagrante ou subtilement, est toujours présente ; deuxièmement, par commodité et pour plus de clarté, j’interroge Rebec- ca de manière frontale, ce qui, je crois, nous apporte un contenu proche du discours que nous entendons sur nos divans. Elle est elle-même en analyse. Je fais le choix de faire entendre, d’une part, une clinique quotidienne, l’épreuve de son expérience ; et d’autre part, de faire entendre dans notre sujet, la bisexualité psychique de mon exposé. Ce qui suit n’est donc pas une séance, mais un entretien, un échange retranscrit. Nous pourrons y entendre, peut-être, mon masculin autant que mon féminin.

Rebecca est une femme de quarante ans, elle n’est pas psychanalyste, ni psychologue. Je suis célibataire, dit-elle.

Moi. En tant que femme justement, la féminité c’est quoi ?

Rebecca. Vaste question. Ça sera toujours un grand sujet d’interrogation. (Un temps) Ce qui me vient en tête, c’est l’autre. (Un temps) En tant que femme il est très difficile de m’approprier ce qu’est le féminin pour moi, parce que j’ai la sensation que la société, les codes... c’est quoi la question ? (Un temps) Ce qui me vient ce sont tous les diktats de la société. En terme d’épilation, moi, j’ai aucun problème à laisser pousser mes poils, je considère que je les retire quand j’ai envie de les retirer, et puis quand ils sont là, ils ne me dérangent absolument pas. Mais régulièrement, il m’est arrivé que cette chose qui compte pour moi soit mise à mal par le regard de l’autre, et d’ailleurs pas forcément de la part d’hommes, j’ai des souvenirs, à la piscine, et de surprendre des regards de femmes sur mes aisselles non épilées, poilues, avec à la fois du dégout ou de la surprise. En tout cas, ça attirait l’œil et je sentais pas un truc cool en face. Je me maquille assez peu, en fait tous les soi-disant codes, toutes les cases à cocher par la société pour l’aspect physique, ce sont des choses dans lesquelles je ne me reconnais pas du tout, porter des talons, enfin, si c’était ça être femme et développer son aspect féminin, je trouve que c’est très réducteur, et, à ce titre, j’ai davantage la sensation d’avoir un côté masculin. Ou alors c’est la société qui me renvoie ça, je ne sais pas, je ne sais pas si c’est moi, ou si c’est elle qui me renvoie ça, puisque je n’occupe pas les codes correspondant au féminin, même de ce qui va être ma manière de parler, le fait de boire dans les bars, d’avoir un rapport au monde et à l’espace public, qui ne serait pas celui qu’on attribut normalement aux femmes. Là où ça peut parfois me peser, c’est que... des fois je me dis que je ne corresponds pas à l’attente que les hommes, les femmes, et la société ont de ce que je devrais occuper, quoi. Ce sont des questions, là, en en parlant, je me rends compte que j’évite de me les poser. C’est pas forcément agréable, c’est un passage compliqué que d’arriver à appliquer ce que je souhaite être, en me dégageant de, d’une imagerie féminine ou masculine.

Après, le principe du féminin, (c’est toujours Rebecca qui parle) il est relié à autre chose qu’à ces histoires de talons et de maquillages, d’épilations, et j’en passe. Le féminin, ça va être tout ce qui est lié. Il existe chez les hommes et chez les femmes, c’est tout ce qui est lié à quelque chose qui va être en profondeur, de l’ordre de l’intuition, de l’ordre du plein, de l’ordre de quelque chose qui est enveloppant, plutôt tourné vers l’intérieur, alors que le masculin sym- bolise plutôt l’énergie qui se déploie vers l’extérieur, qui se voit... À ce titre-là, je pense que je peux m’approprier mon féminin grâce à ce prisme-là : écouter mon féminin, c’est écouter mes intuitions, être sur un rapport presque d’ordre animal au monde, dans le sens du sensitif, comme un animal sauvage qui va flairer une piste ; les choses ne vont pas forcément passer par une conscientisation ou par du mental, pour moi il y quelque chose de, (Un temps) ouais, re- trouver une part sacrée à l’intérieur de moi (Un temps).

Moi, jouant plutôt le naïf : mais dans la féminité il y aurait quelque chose en plus ?

Et Rebecca me répond : C’est pas en plus. C’est différent. Je pense que c’est une énergie à laquelle on laisse beaucoup moins voix au chapitre. On est dans une société où ce qui compte c’est ce qu’on va voir, ce qu’on va faire, ce qu’on va produire, le fait d’être en action, alors que cette énergie du féminin, c’est quelque chose qui va être plutôt de l’ordre de ce qui se passe en dessous, de ce qui infuse, c’est pas que c’est en plus, c’est un territoire délaissé, et là, en le disant, je me dis, en même temps quand je vois la place qui est faite aux femmes, et la condition de la femme dans le monde entier, sur toute l’histoire de l’évolution de l’humanité, je ne trouve pas ça étonnant. On aurait tous à y gagner de se réapproprier cette partie-là de soi. Sortir du faire, accepter de faire rien – on avait rigolé un peu là-dessus, tu te souviens ? Ne rien faire où faire rien, faire rien, il se passe des choses, plus que quelque chose en plus, ça serait plus qu’il manque à tout le monde.

Moi : Attends, attends, tu veux dire que, dans une séance, ce rien permettrait une élaboration ?

Rebecca. Oui. Oui, ce rien, c’est un espace ; ce serait comme l’espace intérieur qui, si on le laisse exister, et si on fait silence justement autour, y a des choses qui peuvent émerger de ça, eh oui, il y a un lien, fatalement avec la séance psy. Ça me fait penser à cette phrase avec laquelle je ne suis pas d’accord dans l’instant présent, dans le Roi Lear, il y a le fou qui dit au roi, « rien ne peut sortir de rien », et bien je ne suis pas d’accord, je pense que de rien peux sortir tout, mais que pour ça, il faut faire la place.

Moi. Je me demande quelle place ça prend, le féminin, le masculin dans la cure ? Pour le féminin on le comprend, mais pour le masculin, quelle forme ça prendrait alors ?

Rebecca. Ce qui me vient comme ça, c’est que le masculin reviendrait par la suite. C’est comme pendant la séance, comme si je descendais un escalier, que je me promenais à l’in- térieur dans un espace presque non-défini, occupé par du rien, et il y a des choses qui sur- gissent. Après la séance, quelque chose se met en mouvement, comme si le mouvement global de la vie était plus occupé par du masculin et que, ce temps de séance, de retrouvailles avec soi, rencontrer la part presque originel. On avait parlé de cette histoire de bébé, de retrouver l’inconnu complexe qu’on a à l’intérieur, qui est là depuis le départ et qui a été malmené, qui s’est modelé suivant les attentes parentales, sociétales, et cetera. Je trouve que, du coup, l’espace de la séance est celui-là, d’aller rencontrer mon étranger intérieur, qui n’est que moi. C’est peut-être ça, moi, qui je suis, l’étranger à l’intérieur, qui a été malmené et que j’essaie de retrouver.

Moi. Ça serait quoi une mère suffisamment bonne ?

Rebecca. Wouhf... (un temps) Une mère suffisamment bonne, ce serait une mère à la fois très enveloppante, très présente, sans être ni intrusive, ni volontariste ; quelque chose qui créerait un espace sécurisant pour que se développe l’enfant et doit se développer et qui n’appartient qu’à l’être dont il est question ; c’est peut-être une capacité à rester à sa place, c’est-à- dire à accompagner sans déborder.

Moi. Qu’est-ce que c’est un père suffisamment bon ?

Rebecca (Un temps) Puis (Un autre temps). Quand je vois mon modèle parental, c’est évidement compliqué. (Un temps). La première chose qui me vient, c’est, je ne sais pas – (Un temps long).

Moi. ...

Rebecca Il y aurait peut-être quelque chose du cadre, un cadre différent, non, je ne sais pas.

Moi. Hum, hum.

Rebecca. Qu’est-ce que ce serait, un bon père ? Quelque chose en lien avec cette histoire de cadre, mais qui serait de l’ordre de défendre. C’est comme si la posture de mère, c’était laisser la place pour que l’intérieur se développe, ah mais putain c’est ouf, c’est le principe de la grossesse, (rire) et le rôle du père, ça serait plus un truc de protection, par rapport à l’exté- rieur quoi, presque un truc que... ça serait presque un guide, un initiateur dans le rapport au monde, je sais pas... euh... (Un temps). C’est tout ce qui me vient... Une présence différente, je sais pas... Je pense à de la présence, mais... (un long temps). Quelque chose de l’ordre de la reconnaissance aussi, mais en fait c’est compliqué parce que je pense que c’est au travers du re- gard de père qu’on peut se mettre debout, se mettre debout et se sentir reconnu, et avancer avec de la confiance dans l’existence, en fait, c’est comme si le bon père, c’est celui qui va... en fait la bonne mère, ce serait comme si elle nous mettait en lien avec nous-même, et le bon père, ce serait, lui, le regard qui ferait exister cette chose qu’on aurait eu le temps de développer, c’est... ça serait ce regard qui permettrait d’exister pleinement, comme des bases solides, dans le sol, des racines solides.

Moi. Ça serait quoi être une femme suffisamment bonne ?

Rebecca (Un temps) D’occuper les deux, ouais...
Moi. Et un homme suffisamment bon ?

Rebecca Accepter ce féminin... laisser sortir les émotions... c’est l’intime... C’est comme si le féminin c’est de l’ordre de l’intime et cette partie-là, les hommes en sont amputés. On a amputé les hommes, comme si n’appartiendraient aux hommes que la responsabilité, le devoir, la droiture, la solidité... Pour la première fois, sans m’en être aperçue, m’être définie à travers ma propre vie sans remonter jusqu’à ma maman, papa, peut-être qu’être Un... Se diriger vers, le fait d’un être humain, au-delà d’être homme ou femme, d’être, être humain.

Voilà ce qu’en dit mon amie Rebecca.

Nous sommes fait de l’un et de l’autre. En chacun de nous, circule avec confusion une jouissance immanente et une jouissance transcendante. Un passage. Intime, extime. Rebecca, si je l’ai bien entendu, nous dit son attachement aux objets qui font marque pour elle d’un aspect plutôt masculin. Je pense l’objet petit a. Elle dit, et cela semble avoir une importance à ses yeux, sa nécessité du regard de l’Autre, le regard du père en tant que regard qui reconnait, qui pro- tège. On entend chez elle, comme chez moi, la difficulté à nommer le masculin, à ceci prêt qu’elle le place comme extérieur, comme Autre, comme producteur d’un objet. D’ailleurs, ne suis-je pas en train de produire un texte, une lecture, un objet que je vous donne à entendre ? La paternité n’est-elle pas le fait de produire à l’extérieur ce que la maternité produit de l’inté- rieur ? Le père, la figure du père serait-elle celle qui lâche l’objet ? On entend souvent dans la clinique cette idée du mari, du père, de l’homme qui lâche tout, et qu’on finit par nommer par sa lâcheté ? J’entends aussi combien il est difficile pour Rebecca, comme pour moi, de tenir la posture phallique, que ce soit de poil ou d’un texte, que ce regard de l’Autre risque à tout mo- ment de nous déposséder de notre création textuelle ou de pilosité et que nous risquons à tout moment la castration anale, c’est-à-dire, la castration « du faire et du pas faire », pour cité Dolto, et de la castration orale, celle du sevrage.

Dans le discours de Rebecca, et dans la description qu’elle donne de la féminité et du maternelle, apparait clairement la masculinité, notamment sur la question du regard et du faire. C’est par le prisme du féminin que le masculin apparait, à contrario de son discours sur le masculin beaucoup plus difficile à cerner, à nommer. Au sujet de la féminité, elle dit « de l’ordre de l’intuition, de l’ordre du plein » comme une impossible division avec le masculin. Un bord, un sujet indéfini. Dans ces conditions, la féminité ne pourrait être qu’avec la masculinité et vice et versa, en un seul tenant qui se confond. La féminité comme la masculinité, serait tantôt visage, tantôt paysage, sur la brèche du franchissement, toujours sur un double plan, et que ce double plan, serait, à lui seul, cet ordre du plein.

« Plus t’es bon, plus t’es con », disait ma mère, qui, sans le savoir, parlait peut-être, elle aussi de « l’origine du monde », dont on sait que Lacan n’aura eu de cesse de le cacher aux re- gards de spectateurs trop curieux.

Intervention au colloque Espace Analytique le 20 mars 2021 "Interroger la féminité aujourd'hui"

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