De l’échec retentissant du 19 octobre à l’unité façadière du 16 novembre

Comment peut-on comprendre l’échec retentissant de la mobilisation syndicale du 19 octobre alors que 65% des français sont opposés aux ordonnances sur la loi travail XXL ? Comment et pourquoi les syndicats n’ont pas réussi à capter ce mécontentement qui s’est encore affiché juste après l’intervention de Macron sur TF1 et LCI par une défiance des téléspectateurs envers le président et sa politique

Comment peut-on comprendre l’échec retentissant de la mobilisation syndicale du 19 octobre alors que 65% des français sont opposés aux ordonnances sur la loi travail XXL ? Comment et pourquoi les syndicats n’ont pas réussi à capter ce mécontentement qui s’est encore affiché juste après l’intervention de Macron sur TF1 et LCI par une défiance des téléspectateurs envers le président et sa politique à hauteur de 61% ?Pourront-ils le capter enfin le 16 novembre 2017, seule journée prévue au calendrier, sans avoir fait le constat incontournable du « grand basculement » et donc de la nécessité d’aller au-delà du train-train du « minimum syndical » ? Rien n’est moins sûr.

 

1-Constat

Comme je l’ai pointé à plusieurs reprises la France vient de basculer dans une autre ère avec l’élection de Macron. La mise en œuvre de sa politique ne se résume pas à quelques reculs plus ou moins assimilables tout en conservant l’essentiel du socle social républicain. Cette période est derrière nous, celle parsemée certes de reculs sociaux dont l’importance grandissait au fur et à mesure que nous reculions mais dont nous avons pendant longtemps ralenti voire stoppé, même momentanément, le processus funeste. Les reculs en nombre et en intensité se sont aggravés dès que le beau projet européen a été kidnappé par la haute finance et que la mondialisation sauvage est devenue féroce à la fin des années 80, accompagnée et donc rendue possible par la trahison historique de la social-démocratie dans tous les pays européens, y compris en France où elle a caché son jeu plus longtemps pour arriver in fine à pratiquer la même politique libérale que la droite. Et nous en sommes arrivés à ce que j’ai toujours annoncé à savoir une « grande coalition » droite / « gôche » par un processus différent mais de nature identique à celle de l’Allemagne, PS et LR ayant de fait été trop lents pour concrétiser « à l’allemande » leur alliance. Le système, grâce à la domination prégnante de ses médias, a donc réussi à se pérenniser en flouant un peuple pour une grande part ainsi déboussolé qui n’a pu faire son choix en toute sérénité lors du premier tour de l’élection présidentielle jusqu’au non choix du second tour, configuration conceptualisée de toute pièce bien avant l’échéance électorale par ceux qui y avaient intérêt et puissamment soutenue par l’empire médiatique chien de garde sur le thème de la dédiabolisation du FN qu’il a porté de toutes ses forces pendant qu’il diabolisait la seule alternative humaniste et d’intérêt général humain naissante qui allait s’affirmait comme telle au soir du premier tour. C’est donc l’arrivée de Macron ainsi facilitée qui a permis d’ôter la dernière petite cale sur laquelle reposait encore, fragile, le pacte social républicain et d’enclencher ce « grand basculement » vers le vide absolu du thatchérisme. Autrement dit le projet Macron va bien au-delà d’une réforme du code du travail déjà gravissime et donnant le « la » : c’est une véritable rupture politique et idéologique engageant une société à l’anglo-saxone.

C’est le défaut d’une telle évaluation politique par les organisations syndicales, et donc l’occultation des enjeux profonds et historiques qui en résulte, qui n’ont pas permis de poser à son niveau d’exigence la nature de l’action à mener. Ce défaut d’évaluation et cette occultation sont-ils volontaires ou pas ? Telle est la gravissime question qu’on est en droit de se poser.

 

2-Erreur ou volonté ?

Après ce constat indispensable, revenons au questionnement posé dans le paragraphe d’introduction et essayons de décrypter les raisons qui expliquent l’impossibilité à ce jour pour le mouvement social d’être à la hauteur des enjeux, que dis-je, DE L’ENJEU !

Tous les projecteurs sont unanimement tournés vers la division syndicale : elle est factuelle, sans aucun doute, mais il semble qu’elle serve de paravent que l’on acte comme  infranchissable pour éluder à la fois l’absence d’une analyse politique approfondie et publique la concernant et la remise en cause de choix stratégiques et tactiques erronés, le tout jouant au fil des décennies le rôle d’ingrédient de la résignation.

En faisant à  tout prix de l’unité syndicale la condition sine qua non de la réussite des mobilisations et de l’obtention de résultats tangibles, toutes les confédérations syndicales trompent les salariés.  Car il ne suffit pas de réussir de temps en temps une mobilisation par l’addition des étiquettes, encore faut-il qu’elle soit en adéquation avec l’enjeu préalablement diagnostiqué c’est-à-dire qu’elle soit en capacité, par des modalités idoines, de stopper les reculs, d’imposer des avancées, et d’empêcher, aujourd’hui, le « grand basculement ». Combien de fois me suis-je trouvé au cœur de ces grands-messes unitaires (ex : contre la réforme Sarkosy des retraites en 2010) chaperonnées par toutes les étiquettes accolées en haut d’un texte basique pour être commun et donc trop fragile pour être résistant. Je savais, et tous les responsables savaient par avance, que le papier le portant ne serait bientôt que confettis face au broyeur de la régression sociale dont les initiateurs libéraux et patronaux présentaient une volonté, une détermination et une unité idéologiques sans faille, bien plus forte que celles des confédérations et que cela se terminerait inéluctablement par la trahison du ou des appareils syndicaux réformistes jetant pour le moins un éclairage blafard sur l’inanité stratégique des contestataires. Une addition de sigles ne vaut pas unité si elle se fait au prix d’une absence de clarté tactique et d’une grande confusion idéologique.

 

La division syndicale est tellement évidente et sur la place publique depuis tellement longtemps qu’elle ne peut être mise sous le tapis sachant qu’elle sert surtout, à se dédouaner de ses propres responsabilités et choix. Mais en réalité de quoi parle-t-on, sur quoi repose cette division syndicale si on se réfère aux principales confédérations ?

La division syndicale s’est rapidement installée dans l’Histoire sociale mais elle est aujourd’hui d’autant plus profonde et donc bloquante qu’elle s’est idéologiquement aggravée entre les confédérations « réformistes » et les confédérations « contestataires » mais qu’en même temps elle se manifeste au sein même de ces organisations quelles qu’elles soient ce qui constitue en soi un indicateur pouvant instiller le doute quant à la détermination des « appareils contestataires ». Cette division et ces divergences fortes prédominent par ailleurs dans un contexte politique totalement bouleversé avec des organisations syndicales qui continuent de fonctionner à l’image de l’ancien monde politique qui vient de s’écrouler. Aucune d’entre elles (je parle des « appareils ») ne semble vouloir admettre que nous sommes en train de vivre ce moment historique du « grand basculement » social et idéologique qui nécessiterait en terme de moyens d’action non seulement des manifestations monstres mais aussi un blocage total du pays et par conséquent la formation d’un grand front syndical et politique s’inscrivant dans l’opposition résolue à ce gouvernement pour empêcher, car c’est là le fond de l’affaire, la mainmise définitive et destructrice de l’ultralibéralisme sur la société.

 

Or il est déjà évident que les syndicats dits « réformistes » (en langage clair ceux qui acceptent les réformes de reculs sociaux touchant aujourd’hui aux fondamentaux) ne sont absolument pas sur cette longueur d’ondes et ils le disent haut et fort. Malheureusement parmi les « contestataires » certains le laissent entendre aussi alors que la configuration nouvelle au plan politique a fait surgir une force alternative déterminée ; disant cela il est clair que leurs raisons sont d’une autre nature mais non moins naufrageuses.

Chez les « réformistes » la CFDT a fait le choix d’aller bien au-delà du compromis en pratiquant avec aisance la compromission jusqu’à rallier  les codes de la société anglo-saxone faisant ainsi le choix politique de soumission à l’idéologie dominante qu’est l’ultralibéralisme pour être l’interlocuteur privilégié du pouvoir politique libéral (antérieurement PS ou droite et aujourd’hui « gôche » et droite) et du patronat. Elle soutient donc La Régression En Marche. Il est clair qu’aucune alliance de fond et durable ne peut se faire avec ce syndicat au regard de l’enjeu défini plus haut.

FO qui brouille les pistes en fonction de ses intérêts d’appareils et d’hommes en passant avec dextérité de postures bouillonnantes quasi « révolutionnaires » à des positionnements mielleux quasi « bergeronesques », est devenue totalement atone face à une « loi El Khomri XXL » après avoir donné de la voix contre la précédente. Son secrétaire général, au prix de milles circonvolutions sémantiques a tenté de faire croire que les ordonnances ne sont pas si graves, alors qu’elles initient le « grand basculement », écartant avec morgue toute alliance élargie aux forces politiques. Même si certaines de leurs bases vont à l’encontre de ces positionnements (ce qui est un point d’appui intéressant), même si Mailly semble récemment rétropédaler, il n’en demeure pas moins qu’une nouvelle fois l’œuvre de découragement a été actionnée.

De plus ces deux syndicats sont en sévère concurrence en vue de la redistribution de postes de gouvernance qui aura forcément lieu dans le cadre des autres réformes à venir comme l’assurance chômage par exemple. Se positionnant dans cette optique cela signifie qu’ils ont déjà acté tous les reculs à venir. La défense des appareils et de leurs serviteurs est seule au programme. Difficile donc de compter sur ces organisations.

 

Par ailleurs l’image de la CGT, principale force syndicale qui apparait comme la plus contestataire et susceptible d’aller dans le bon sens, n’est pas exempte d’ambiguïtés fortes et cela ne date pas d’aujourd’hui. Historiquement elle n’a jamais été enthousiaste, c’est le moins qu’on puisse dire, pour mener au blocage du pays. Je rappelle pour mémoire que les grandes grèves générales qui ont engendré des progrès décisifs pour les salariés et les citoyens en général, comme en 1936 et en 1968, ont été initiées par la base, la CGT et les autres ayant été mises devant le fait accompli et obligées de suivre le mouvement !

Même si la CGT développe une analyse plus pertinente que celles des autres confédérations, elle ne mène pas au constat du « grand basculement » et donc à la nécessité du regroupement avec les forces politiques idoines.

Depuis son choix du « syndicalisme rassemblé » stratégie dont la terminologie a été sciemment choisie pour entrer en résonnance avec la notion de renforcement du camp des salariés, la CGT a perdu de sa crédibilité « révolutionnaire » puisqu’en réalité cette orientation s’est traduite plus par un rapprochement CGT des syndicats réformistes que l’inverse.  L’effacement de ses statuts de l’objectif de transformation de la société et son adhésion à la CES plaident également dans ce sens.  Ces orientations ont provoqué chez la base CGT ainsi que dans nombre de structures locales des réactions hostiles fortes qui mettent ainsi l’appareil confédéral et certaines fédérations dans l’embarras voire sous tension car pris entre des renoncements entérinés et une réalité de terrain qui ne les accepte pas. (Je rappelle ici pour mémoire l’affrontement interne sur le TCE en 2005 entre la majorité du CCN issu des bases qui heureusement se positionna à 90% pour le NON et la direction confédérale qui voulait imposer le OUI. Quand on pense à la nocivité des orientations européennes, il y a de quoi s’interroger). Ainsi la CGT perd sur les deux tableaux : d’une part pas d’union autour du « syndicalisme rassemblé » sinon de façade, ce qui fait perdre du temps en conciliabules d’états-majors pour peu ou pas de résultats à force de tenter de se réunir sur le plus petit dénominateur commun, freine la CGT dans des actions autonomes et son travail propre de mobilisation et l’empêche de dire leurs quatre vérités aux soumis à l’idéologie dominante et d’autre part découragement des syndiqués de base et plus généralement des salariés qui ont du mal à se mobiliser face à un paysage syndical aussi incertain qu’ambigu, semé d’atermoiements, de renoncements et de carambouilles.

La clarté est essentielle, le combat est idéologique : oui nous sommes en présence du « grand basculement », d’autres diraient d’un « coup d’état social », il faut donc agir en conséquence jusqu’à préparer le blocage du pays.

Or la CGT est pour le moins très frileuse pour des raisons différentes de celles des réformistes. L’appareil confédéral a toujours été opposé à la grève générale, à sa préparation et pose aujourd’hui un regard malveillant sur LFI. Certes ses propos n’ont pas l’outrance de ceux de Mailly (encarté PS, il se dit qu’il serait devenu proche de LREM) mais ils flirtent avec une hypocrisie avérée quand on entend Martinez justifier, avec une « pudeur de gazelle », son refus de la proposition de Mélenchon pour un front large et massif en mettant en avant l’indépendance syndicale à l’égard du monde politique alors que sa forte proximité avec le PCF ne semble pas poser question. Mais elle est une explication. Dans le contexte actuel de rupture cette réaffirmation de prise de distance ciblée est totalement hors sol, elle ne sert qu’à rassurer le Colonel Fabien.

 

Enfin un des rôles essentiels de la confédération CGT serait, notamment face à de tels enjeux, de fédérer les luttes, les modalités d’action et pour cela de mener un travail préalable de préparation et d’élévation des consciences. Or il est aisé de constater que cette responsabilité n’est pas exercée et cela laisse libre cours (volontairement ?) aux luttes catégorielles et corporatistes. Depuis le vote d’autorisation des ordonnances les salariés et les citoyens ont regardé, éberlués, se projeter devant eux un court métrage burlesque : un coup les fonctionnaires, un coup les routiers, un coup les retraités, un coup l’éducation nationale…, bref des cortèges de plus en plus éclatés et de blocage point. Pire les « petites annonces » déclinant un ou deux succès partiels d’une lutte corporatiste pas toujours dans le cadre des ordonnances d’ailleurs, sensées donner du baume au cœur et de la détermination aux « desperados », ont l’effet dramatique inverse : ceux qui ont obtenu se retirent du mouvement ce qui provoque un délitement de la mobilisation restante.

Seule l’inter-professionnalisation  de la mobilisation est en capacité de créer la dynamique confiante du succès, son association avec la mobilisation citoyenne et politique est la clé de la victoire.

 

Prenons-en fortement conscience : la loi remettant en cause le code du travail et celles qui vont suivre ne sont pas de simples aménagements. Elles remettent en cause les fondamentaux régissant notre république sociale depuis 1945 et c’est la raison pour laquelle nous ne sommes pas concernés de façon restrictive ou catégorielle  comme salariés, retraités, chômeurs, syndiqués ou pas, de telle ou telle activité mais plus globalement comme citoyens ce qui inclut immanquablement la dimension politique. Nous sommes au cœur même de la phase ultime devant déboucher sur le « grand basculement », une phase terminale en quelque sorte.

Le processus mis en œuvre par Macron et son gouvernement est une démarche purement idéologique et donc politique ayant reçu le total appui de l’Union Européenne et de la Commission (et donc de la finance) parce que écrite, inspirée, et imposée par elles.

Cette démarche vise en réalité l’extinction des valeurs fondamentales du CNR en détruisant les deux phares de référence qui constituaient encore un frein à l’ère de la glaciation ultralibérale : le Code du Travail et la Sécurité Sociale.

L’extrême finance se nourrit de la précarité extrême : il lui fallait donc absolument déblayer définitivement le terrain dans la deuxième puissance économique d’Europe (18% du PIB européen) en éliminant les deux protections essentielles qui existaient encore, la protection au travail et la protection sociale.

Tout est en place pour que le funeste scénario à la Thatcher réussisse. A moins d’un sursaut syndical ET politique le plus probablement poussé par la jeunesse étudiante, ça s’est déjà vu !

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