LA CATALOGNE

Si on se trouvait à des milliers de kilomètres de la péninsule ibérique, dans un pays imaginaire (ou pas) où il est de l’intérêt local de déstabiliser et de discréditer le fonctionnement de la démocratie espagnole, il serait ô combien facile d’utiliser les images chocs de répression d’un niveau de violence jamais atteint au sein d’une démocratie dite « apaisée » à l’encontre de la Catalogne...

Si on se trouvait à des milliers de kilomètres de la péninsule ibérique, dans un  pays imaginaire (ou pas) où il est de l’intérêt local de déstabiliser et de discréditer le fonctionnement de la démocratie espagnole, il serait ô combien facile d’utiliser les images chocs de répression d’un niveau de violence jamais atteint au sein d’une démocratie dite « apaisée » à l’encontre de la Catalogne, des Catalans et de leurs représentants légaux démocratiquement élus pour diriger cette région autonome.

D’ailleurs, le président vénézuélien Maduro ne s’en est pas privé, lui dont le régime démocratiquement élu a été l’objet d’attaques virulentes de la part des pays libéraux dirigés par la caste oligarchique, et ce officiellement en raison des violences extrêmes qui ont émaillé son pays ces derniers mois et dans lesquelles sa responsabilité est loin d’être exclusive. Il s’en est d’autant moins privé que le président du gouvernement espagnol, Marino Rajoy s’était positionné en pointe sur ces attaques lors d’une visite aux USA aux côtés de D Trump, symbolique évidente de soumission à l’empire américain. La violence est condamnable d’où qu’elle vienne : je ne m’étendrai pas sur le Venezuela car ce n’est pas le sujet de mon article mais j’ai suffisamment diffusé de documents (interviewes, analyses, films etc.) pour dire que cette affaire vénézuélienne a été traitée par les médias occidentaux chiens de garde du libéralisme d’une manière ultra partisane, masquant les violences premières d’une extrême droite et d’une droite dont les appuis économiques organisent la pénurie et dont le seul but est de renverser par cette violence un président démocratiquement élu dans un pays où l’opposition a gagné les législatives et où la presse est majoritairement entre les mains de cette dernière ( à priori ces éléments avérés ne définissent pas vraiment une dictature).

Poursuivant cette comparaison au niveau du traitement de l’information, on constate clairement qu’aujourd’hui la condamnation est sélective : même si les violences étatiques en Catalogne sont moins dramatiques il n’en reste pas moins que  le silence assourdissant de l’Union Européenne au regard de ces violences est saisissant. Pire le soutien sans réserve au gouvernement espagnol de la part de certains pays dont la France est proprement honteux. Et oui le Venezuela, malgré les justes critiques qu’on peut lui porter, est un pays nettement positionné antilibéral, et c’est cette caractéristique qui est la vraie raison de ce déchaînement médiatique international contre ce pays ; par contre l’Espagne est membre de l’Union Européenne et est dirigée par un parti politique conservateur soutenant la politique ultralibérale de Bruxelles. Ceci expliquant sans doute cela.

 

Cet aspect du traitement de l’information et de la sélectivité des condamnations de la violence au sein d’un même pays ou entre pays, selon que son orientation est antilibérale ou pro-libérale, étant posé, voyons le fond de l’affaire qui n’est pas simple, qui n’est pas qu’espagnol et dont on peut cerner quelques contradictions.

Partons d’abord de la question suivante : serions-nous favorables à l’indépendance d’une région française, quelle qu’elle soit ? Personnellement, étant politiquement et philosophiquement en filiation avec le concept de République Une et Indivisible, je serai bien évidemment, opposé à une telle régression historique. Je ne peux donc pas soutenir sur le fond la demande d’indépendance de la Catalogne et ce d’autant moins que certains arguments de certains indépendantistes ont des relents égoïstes d’une région, la plus riche d’Espagne, refusant de payer pour les plus pauvres !  Ce qui, comme vous l’avez bien lu précédemment, ne signifie absolument pas un soutien quelconque à Madrid dans la manière dont elle compte régler le problème.

Mais chaque pays a son Histoire et ce qui peut être envisageable au vu de cette Histoire, bien que non constitutionnel, ne l’est pas forcément pour d’autres.

Dans l’Histoire tumultueuse aux racines et particularités aussi diverses que fortement ancrées de l’Espagne, la monarchie espagnole n’a eu ni la force ni le temps de rassembler et réunir en profondeur les différentes provinces en un seul pays et plus précisément et politiquement ces différents peuples en un seul peuple comme a pu le faire la monarchie française dont la volonté unificatrice a été reprise et prolongée par la révolution de 1789. La France a largement contribué à cette incapacité avec notamment les différentes guerres d’Espagne que notre pays a mené contre son voisin et notamment l’invasion cruelle et meurtrière dirigée par Napoléon qui a négativement impacté la constitution de l’Etat espagnol par un double effet : un fort ralentissement si ce n’est un blocage de l’unification interne et un renforcement décisif des particularismes et d’un sentiment national des peuples des provinces qui n’avaient plus que ce recours d’affirmation pour lutter au mieux contre l’invasion française pour suppléer un pseudo Etat central défaillant. Ces identités très fortes qui auraient eu toute la latitude pour prendre le chemin d’un apaisement mutuel et d’un fonctionnement unitaire dans le cadre de la seconde République démocratique espagnole (1931-1939) ont été, avec l’Espagne tout entière, bafouées, meurtries, piétinées et torturées par le franquisme félon qui avait ainsi cru les éradiquer définitivement. En réalité la force et la répression ne font que sublimer souterrainement les volontés séparatistes. Se souvenir de la lutte armée du peuple basque espagnol sous Franco qui s’est poursuivie avec ses excès pendant longtemps après la mort du dictateur et le retour de la démocratie et ses impacts sur le pays basque français où l’ETA avait trouvé des soutiens et des appuis.

 

Malgré ce vécu historique il semblerait, après les révoltants agissements rappelant ceux d’une dictature bananière commis par Madrid, que le pouvoir central n’entrevoit que la manière forte et la répression pour régler le différent. Le discours du Roi, à l’opposé de tout esprit conciliateur dont il devrait être porteur, a confirmé cette orientation. Et c’est bien là le danger : le risque d’ouvrir une période sombre et pour l’Espagne et pour l’Europe et à fortiori la France. C’est en cela que cette crise qui s’annonce nous concerne tous.

Une instabilité voire un conflit dont on peut craindre une évolution vers l’extrême, est forcément un problème pour notre pays au moins pour deux raisons : notre frontière commune avec l’Espagne d’une part et la partie du pays catalan qui est sous souveraineté française (en gros les Pyrénées Orientales où 25% de la population parle aussi le catalan). Selon comme évolue la situation outre Pyrénées, nous subirons à plus ou moins brève échéance un impact déstabilisant comme on a pu le connaitre au pays basque français. Il était donc indispensable que notre pays se propose en médiateur (sous réserve de l’acceptation des deux parties) afin d’aider avec le recul nécessaire à la résolution du conflit comme l’a proposé JL Mélenchon. Au lieu de cela notre président jupitérien a décidé de prendre fait et cause pour Madrid sans même condamner les violences de la Guardia Civil contre le processus de vote et les catalans eux-mêmes. Ah les condamnations sélectives !!

Bien évidemment cette crise concerne également l’Europe dont les instances ont également soutenu Madrid tout en émettant, plusieurs jours après, sous la contrainte des images tournant en boucle sur la toile, de timides réserves sur les violences moyenâgeuses de Marino Rajoy. Cette crise concerne l’Europe pas tellement sur les conséquences « techniques » d’une indépendance effective sur les traités, l’économie et le bla bla habituel mais par rapport aux causes qui ont poussé les catalans dans cette démarche. Je pense que la politique de cette Europe à la vision uniquement « budgétariste » et déflationniste soutenue aveuglément par Marino Raroy et le PSOE, a été une des causes, parmi d’autres, de ce déchirement espagnol. Certes un certain discours indépendantiste n’est pas tolérable quand on entend qu’ils « en ont marre de payer pour les autres, les plus pauvres » parce qu’ils sont la région la plus riche. Mais la vraie question à se poser à partir de ces mots choquants c’est : pourquoi y-a-t-il cette pauvreté, voire cette misère dans une très grande partie du pays ? La réponse remettant en cause la politique européenne tombe comme une évidence. Si les espagnols ont vu leur niveau de vie s’écrouler c’est bien à cause de cette politique européenne inepte de restriction budgétaire et de casse sociale défendue et appliquée ardemment par Marino Rajoy et à l’occasion par le PSOE. Je crois qu’on peut classer cette demande d’indépendance dans les effets secondaires d’une politique européenne uniquement tournée vers la finance et la rentabilité, ignorant totalement la vie sociale des gens, créant division et antagonisme, entre les individus, entre les territoires d’un même pays, poussant ceux qui pensent s’en sortir tout seul à quitter le giron national conjugué à une Histoire favorisant ce type de démarche. Alors oui cela confirme bien que l’entêtement sur une telle politique conduit peu à peu à l’éclatement de l’Europe et quelques fois des pays la composant, et si le Brexit semble se dérouler dans la paix civile, l’indépendance de la Catalogne (et donc le Catalexit) risque de se traduire par un embrasement. La complexité du dossier réside aussi dans l’existence d’une forte contradiction entre d’une part la constitution espagnole qui interdit tout référendum sur l’indépendance et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et à l’autodétermination émanant du droit international qui en principe prime les autres droits.

 

Et au fil de cette analyse on en vient peu à peu au problème épineux des frontières : au cours de la campagne électorale, lors d’un des deux débat du 1er tour de la présidentielle française, JL Mélenchon avait proposé une concertation européenne sur les frontières se saisissant notamment du problème ukrainien, mais pouvant œuvrer sur l’ensemble du continent. C’est tellement mieux de discuter en mettant les problèmes potentiels déjà identifiés sur la table plutôt que d’attendre d’être sous la pression des faits et des évènements. Tous les autres candidats avaient rejetés stupidement cette proposition en accusant JLM de vouloir toucher à des frontières intangibles. En attendant l’intangibilité risque de bouger hors de tout dialogue. Aujourd’hui nous avons sur les bras en tension extrême l’Ukraine mais aussi la Catalogne, et demain l’Irlande dont les habitants du Nord et du Sud habitués à n’avoir plus de frontière entre eux peuvent, étant tous irlandais, mettre sur la table une demande de réunification, tandis que l’Ecosse dont la demande d’indépendance vis-à-vis de la Grande Bretagne sortie de l’UE a déjà été formulée en mars 2017 et rejetée par Londres qui veut attendre de régler le Brexit, va revenir à la charge pour prendre le large et instaurer une frontière avec son voisin britannique. Pourquoi Londres accepterait-elle de perdre une Ecosse riche en pétrole ? Même si le référendum est ici légalement possible, il doit obtenir l’autorisation du Parlement britannique : les affrontements verbaux et juridiques vont être pointus mais hélas ils risquent aussi de ne pas être que verbaux. Et oui une grande conférence pacifique sur les frontières aurait été bien utile et sans doute féconde !

 

Cette actualité fait également ressortir les contradictions profondes dans lesquelles se trouve l’UE : elle a besoin d’Etats membres régionalisés au maximum pour que sa politique de concurrence effrénée ne rencontre plus l’obstacle d’Etats Providence forts ainsi diminués (c’est le processus « nouvelles régions » engagé par la France depuis le quinquennat Hollande sur injonction européenne) mais en même temps, notamment avec les pays au régionalisme politique très ancien et actif comme l’Espagne ou suite à des chocs inattendus comme le Brexit, l’UE se déstabilise et active sa lente agonie…personnellement sans regret.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.