DE PINOCHET A MACRON

Sans savoir de quoi traite exactement cet article, certains lecteurs vont trouver le titre un tantinet provocateur. Il l’est pour attirer l’attention mais au final vous conviendrez qu’il ne l’est pas tant que cela.

Sans savoir de quoi traite exactement cet article, certains lecteurs vont trouver le titre un tantinet provocateur. Il l’est pour attirer l’attention mais au final vous conviendrez qu’il ne l’est pas tant que cela.

 

Macron et sa majorité « introuvable » ont donc légalement tous les pouvoirs pour mener en l’aggravant une politique économique et sociale ultralibérale. A titre d’exemple on sait déjà que 10% des plus fortunés vont capter 46% des baisses d’impôts envisagées sans parler des facilités sociales (pudiquement appelées « libération des énergies » avec notamment la casse du code du travail) accordées aux grands dirigeants du CAC40 pour leur permettre de décupler les dividendes des actionnaires et leurs propres rémunérations pendant que la majorité des retraités dont les revenus sont bloqués depuis 5 ans va voir son pouvoir d’achat chuter avec l’augmentation de la CSG sous prétexte de solidarité avec les salariés qui ne paieront plus de cotisations chômage voyant ainsi leur pouvoir d’achat augmenter. Il est symptomatique de remarquer une fois de plus que dans cette idéologie ultralibérale prime une pseudo solidarité devant s’exercer uniquement entre des moutons déjà plus ou moins tondus mais jamais du loup capitaliste envers les moutons. Bien au contraire, ce prédateur se gavera encore plus. Quant à l’appât envers les salariés leur annonçant une augmentation de leur salaire par la suppression des cotisations sociales maladie, c’est une véritable arnaque qui s’inscrit parfaitement dans la vision ultralibérale destructrice de la protection sociale. Suivez le guide : 1) suppression des cotisations 2) plus de financement pour la maladie 3) l’impôt prend le relais euh.. oui mais le déficit… 4) Ah !l’impôt ne pourra donc financer que le strict minimum 5) donc privatisation massive de tous les risques  6) augmentation vertigineuse des cotisations des assurances privées, « business is business » 7) l’agonie lente pour la majorité des français se retrouvant dans l’impossibilité de se soigner.

 

Cette vision politique est celle qui s’applique actuellement dans une grande partie du monde et spécialement en Europe avec une frénésie sans limite. Et pourtant cette politique qui date des années 1980 a des conséquences désastreuses sur les citoyens qui l’évaluent comme un échec mais pas pour les financiers et grands groupes qui eux la voient comme une réussite, égoïste et prédatrice.

La plupart des gens pensent que cette politique de casse humaine et sociale qui s’est étendue sur le monde comme un cancer, date du temps où Margaret Thatcher a accédé au pouvoir, renforcée un an après par l’arrivée de Donald Reagan à la Maison Blanche.

Ces deux dirigeants étaient des disciples inconditionnels d’un certain Milton Friedman économiste américain qui créa son Université « militante » à Chicago et de son acolyte Friedrich Hayek économiste britannique. La théorie de ces deux économistes était basée sur la privatisation totale de tout et sur la quasi disparition des interventions étatiques et de l’Etat lui-même. Au début des années 70 cette théorie apparaissait complètement folle, et on verra par la suite à travers ses effets, qu’elle le fût et qu’elle l’est. Mais au départ il fallait expérimenter et cette expérimentation allait entacher à jamais cette vision économique et (in)humaine du monde basée sur « La Stratégie du Choc » titre du livre de Naomi Klein journaliste, essayiste et réalisatrice canadienne.

 

En 1970 le Chili, de tradition démocratique depuis environ 40 ans, porte démocratiquement au pouvoir Salvadore Allende figure emblématique de la gauche (la vraie) chilienne qui engage des réformes économiques et sociales profondes en faveur des classes populaires et par voie de conséquences contre les intérêts des hauts privilégiés. Nixon et la CIA qui avaient tout fait pour empêcher cette élection ont décidé de bafouer l’expression démocratique d’un peuple en fomentant un complot contre le pouvoir en place par la création artificielle du chaos économique avec l’aide de leurs complices autochtones. Dans le même temps Friedman fit venir gratuitement dans son Université de Chicago des étudiants chiliens privilégiés de l’Université catholique de Santiago pour les former à ses théories ultralibérales. En septembre 1973 l’armée avec à sa tête le fasciste Pinochet s’empare du pouvoir par la force, et instaure un pouvoir de terreur d’ordre nazi. Les chiliens sont massacrés, torturés, emprisonnés, isolés, enlevés, bref frappés par un véritable choc. Anéantis physiquement et psychologiquement ils allaient être résignés face à l’application d’une politique sauvage ultralibérale mise en place par la junte militaire sur les conseils des étudiants invités par Friedman au cours des années précédentes. Ces « Chicago Boys » comme on les appela remirent à Pinochet un livre énorme appelé « la brique » où étaient listées toutes les mesures Friedmaniennes à mettre en place. Les grands intérêts se redorèrent la pilule. Le peuple chilien, en plus d’avoir perdu ses libertés, sombra dans une misère noire mais la théorie de Friedman pouvait voir le jour en grand et pour ce dernier ce fut une réussite !

L’ultralibéralisme que nous connaissons aujourd’hui est issu de ce moment-là, accroché à jamais à cette horreur, 30 ans après le nazisme, qui fut répétée peu de temps après en 1976 par la dictature du général Videla en Argentine où les évènements se déroulèrent à l’identique.

                          

Ce rappel historique montre que :

1-contrairement à ce qu’affirme Friedman, l’ultralibéralisme économique n’est pas intrinsèquement lié et ne marche pas de pair avec la démocratie politique, je dirai même au contraire
2-pour appliquer des mesures extrêmes au plan social il faut que le peuple subisse un choc tel que la résignation totale s’empare des individus dont l’essentiel des préoccupations ne puisse plus être que de penser à l’immédiateté de leur propre sauvegarde autant que faire se peut.

 

Comme vous pourrez le lire en fin d’article dans un extrait significatif du livre de Naomi Klein les chocs de grande ampleur qui traumatisent les peuples ne résident pas seulement dans des complots voulus et montés de toutes pièces mettant en place avec violence un pouvoir politique favorable. Les tenants de cette politique saisissent aussi des « opportunités » climatiques comme l’ouragan Katrina qui dévasta la Nouvelle-Orléans en 2005. Friedman suggéra de se servir de cet évènement pour imposer une privatisation du système éducatif de la ville. Après le choc du tsunami de 2004 au Sri Lanka on a interdit aux pêcheurs de se réinstaller sur les plages, et donc on les priva de leur gagne-pain, pour pouvoir construire des hôtels de luxe.

Ceci dit ce sont des chocs déclenchés par les pouvoirs d’intérêts tout aussi puissants qu’occultes qui la plupart du temps sont à l’origine de la mise en œuvre ou de l’aggravation de politiques antisociales en faveur du monde de la finance (guerre des Malouines) ou de l’exploitation éhontée d’un pays en plein marasme avec l’enrichissement scandaleux de sociétés privées qui ont pris la place de l’Etat américain dans ses fonctions régaliennes c’est-à-dire privatisation de l’armée (guerre d’Irak,..). Pour plus de détail je vous renvoie une nouvelle fois à l’extrait du livre de Naomi Klein en fin d’article.

De plus, si vous avez le temps (prenez-le, c’est important), visionnez également le film (Cf plus loin après l'extrait du livre) qui relate de manière claire et précise toute cette histoire dont on veut nous imposer le chemin mais qui n’est pas le nôtre. (durée 1h30).

 

Pour revenir à une situation plus proche de nous dans le temps et géographiquement, c’est aussi ce qui s’est passé pour la Grèce. Le peuple grec a subi un terrible choc avec les mesures imposées par la commission européenne. Un véritable coup d’Etat financier proféré par le système bancaire a été commis quand le peuple a tenté de s’opposer en changeant radicalement son choix démocratique. La légèreté de Tsipras n’a pas arrangé les choses mais il s’est bien agi d’un coup de force venu directement de l’extérieur, d’un choc supplémentaire énorme, pour plonger encore plus le peuple grec dans la terreur du quotidien et donc de continuer à accepter l’inacceptable par la résignation. Et ce qui se passe en Grèce est un avertissement aux autres peuples européens : ils paient aussi pour nos éventuelles velléités. Les grecs subissent de la part de la Commission européenne une dictature d’une autre nature que celles du Chili ou de l’Argentine mais aux conséquences et aux objectifs identiques. L’Espagne et le Portugal ont également subi et subissent cette politique ignoble.

 

Et pour la France macronienne, quel type de choc ou quel étouffement provoqué ou opportun peut entrainer une acceptation totale et sans combat du grand basculement dont j’ai souvent parlé dans les articles précédents ? Je rappelle que le grand basculement sera issu d’un ensemble de mesures remettant en cause avec une volonté irréversible notre système social et toute la sphère publique si une opposition tout aussi forte ne se met pas en action. En tout cas le but de la politique de Macron est bien celui-là, conforme aux orientations et aux ordres de la Commission européenne et de Merkel.

J’ai souvent parlé de la volonté du PS et des LR de s’acheminer un jour vers une sorte de grande coalition à l’allemande facilitant l’application d’une telle politique de régression sociale. Cette démarche était en cours et bien avancée mais ces deux partis ne sont pas allés assez vite et ils viennent de mourir. Macron était là pour réussir cette grande coalition au sein d’un même et unique mouvement : LREM (La Régression En Marche). Cet aspect politique rejoint, sous une forme apparemment moins violente, ce que j’ai évoqué plus haut : une grande coalition c’est par principe l’absence totale ou du moins l’existence ténue de toute contestation puisqu’elle est basée sur le consensus qui lui dispose de tous les moyens de communication. Il y a donc comme un air de parti unique, de pensée unique alors que la démocratie est par essence confrontation d’idées. Ainsi le contexte est créé et on le voit aujourd’hui combien Macron et LREM jouent aux dominateurs. Ajoutons à cela un système médiatique entièrement dévoué au nouveau pouvoir comme il l’a été au candidat Macron mais en pire, et nous avons déjà l’étouffement en action.

 

Mais ne nous leurrons pas. Le choc, une partie du moins, a déjà eu lieu. Sa spécificité est que les français y ont eux-mêmes participé sous l’emprise de l’action d’étouffement ci-dessus évoquée. Un quasi parti unique dirige le pays et se croyant assez fort, sans char ni armée, il va tenter de tout imposer comme prévu. Macron se prend pour le Roi Soleil ou Jupiter (ça dépend des moments) : avec sa « pensée complexe » sans doute en viendra-t-il à se comparer bientôt au feu « génie des Carpates ». Il va donc exécuter son coup d’Etat social et dégrader ou supprimer les amortisseurs sociaux qui avaient permis à beaucoup de citoyens d’éviter le pire du pire suite à la crise financière de 2008.

Quand on écoute certains ministres comme Bruno Lemaire ou Gérald Darmanin avec leurs propos extrémistes sur la dette il est à craindre que le choc enfle avec une réduction drastique des dépenses publiques (et donc moins de tout pour les français) et une forte augmentation des impôts pour un résultat dont on sait qu’il sera plus que négatif car la récession ainsi amorcée va accroitre encore plus cette fameuse dette.

 

Bon il en faut plus pour anéantir la réaction de lutte des salariés français qui j’en suis sûr occuperont la rue voire les entreprises autant de fois ou autant de temps qu’il le faudra. D’autant que cette position de « parti unique » portant cette pensée friedmanienne unique est en réalité un géant aux pieds d’argile. Une élection présidentielle par défaut (barrage à Le Pen) et 57% d’abstentions au second tour des législatives démontrent que l’option macronienne est assise sur du sable.  Et nous verrons bien si ce parti unique au pouvoir utilisera tous les moyens qu’utilisent les pays à parti unique quand la contestation devient trop forte. Ne soyez surtout pas naïfs au regard de cette allusion…Ce souriant et fringuant jeune homme n'est pas un "gentil" malgré les efforts des people’s médias.

 

Mais un choc encore plus fort est potentiellement en gestation. Il pourrait bien, dans un contexte de reculs sociaux fragilisant et d’altération profonde des amortisseurs sociaux, constituer cette « opportunité » en apparence mais en réalité cette brutalité volontairement déclenchée par le système lui-même permettant au pouvoir français mais aussi aux autres pays européens où des alternatives humanistes fortes se sont levées, de poursuivre  dans leur folle voie friedmanienne. De nombreux spécialistes annoncent la forte probabilité pour courant 2018 d’une crise financière systémique, probablement plus forte que celle de 2008. Et de cela la grande presse ne dit mot.

 

Pour finir il n’est pas irréaliste de penser à un autre type de choc, non voulu celui-là, mais découlant pourtant de l’inaction et de l’irresponsabilité de nos dirigeants actuels et des deux quinquennats précédents complètement ficelés par les lobbies du nucléaire : celui d’un accident grave dans une centrale arrivant en fin de vie au cours de l’actuelle mandature et qu’on aura laissé en activité.

 

Alors les gens, bougeons-nous avant si possible car on va se faire bouffer par le loup…des Carpates, qui n’hésitera pas à instaurer un pouvoir autoritaire et répressif dont les effets liberticides s’ajouteront à ceux du marasme social. Ce qu’avait fait Thatcher. L’introduction des mesures de l’état d’urgence dans le droit commun, facilitée auprès de nos concitoyens par le choc du terrorisme et sa menace pérenne, n’est en rien un hasard !

Au regard d’intérêts gigantesques en jeu, même des gens élus peuvent devenir de violents autoritaristes comme l’a été Margaret Thatcher, dirigeante d’un pays occidental démocratique, en s’appuyant sur le choc de la guerre des Malouines.

 

Finalement le titre de cet article me parait cohérent. La boucle est donc bouclée.

 

 

 

Extrait du livre de Naomi Klein « La stratégie du choc » Editeur Leméac Acte Sud / 2008

« C'est au Chili que les disciples de Friedman, apprirent pour la première fois à exploiter un choc ou une crise de grande ampleur. Les chantres officiels du néolibéralisme, ses promoteurs, ne parlent jamais du Chili. Ils commencent l'histoire avec Thatcher et Reagan. C'est plus flatteur...Dans les années cinquante et soixante, les politiques progressistes de développement misent en œuvre au Chili, étaient un exemple pour tous ses voisins. Les sociétés Américaines commencèrent à s'inquiéter pour leurs investissements. La réaction du département d'état Américain, fut de financer les études des jeunes Chiliens et sud-américains, afin qu'ils puissent venir à Chicago étudier l'économie de marché auprès de...Milton Friedman. Ces étudiants retournèrent au Chili pour y enseigner au sein de l'université catholique de Santiago, dont le département "économie" devint un "mini-Chicago". En 1973, avec l'aide très active de la CIA et de l'administration Nixon, Pinochet s'empara du pouvoir. Mettant fin à plus de quarante années de démocratie au Chili...Les Chicago-boys de l'université de Santiago, remirent alors à Pinochet, un programme économique de 500 pages appelé « La brique ». Cette politique économique fut immédiatement imposée à une population meurtrie et sous le choc. Fin du contrôle des prix. Privatisation des entreprises publiques. Suppression des taxes à l'importation. Coupes franches dans les dépenses publiques. Ce fût un échec. Un an plus tard l'inflation s'élevait à 375 % par an !! C'était la plus forte au monde. Alors en 1975, Milton Friedman s'envola pour Santiago...Il préconisa ce qu'il appela lui-même « un traitement de choc ». Pinochet fût séduit par cette idée, mais effrayé aussi par le chômage provisoire qui résulterait d'un tel traitement. Il devint très vite évident que la politique économique de Friedman, bénéficiait aux riches au détriment des pauvres. Une famille moyenne devait consacrer 74% de ses revenus à l'achat du pain !...Pinochet supprima la distribution gratuite de lait dans les écoles. Mesure qui faisait écho à celle d'une jeune ministre de l'éducation en Grande-Bretagne...Margaret Thatcher qui deviendra plus tard son amie. Pour mettre en œuvre cette politique économique, il fallait un ennemi à craindre. Le communisme joua opportunément ce rôle. L'année même où Orlando Letelier, ancien ministre d'Allende, fût assassiné à Washington par les services Chiliens, Milton Friedman reçu le prix Nobel d'économie alors qu'il était en grande partie responsable du marasme économique de ce pays. D'ailleurs, à la remise de son prix, un jeune militant se fît bruyamment entendre...

Le Chili n'était pas le seul pays d'Amérique latine qui suivit la politique préconisée par l'école de Chicago. Les disciples de Friedman tenaient des postes clés au Brésil et ils conseillaient aussi le gouvernement Uruguayen. Le 24 mars 1976, un putsch militaire renversa le gouvernement d'Isabelle Peron en Argentine. Le général Videla prit le contrôle du pays encore une fois avec l'aide des USA. Les Chicago boys décrochèrent des postes économiques très important au sein du gouvernement militaire. Ils profitèrent de l'occasion pour opérer des changements majeurs dans la vie économique et sociale de l'Argentine. Moins d'un an après le coup d'état, les salaires avaient perdus 40% de leur valeur. Les usines fermaient. La pauvreté se multipliait. Comme au Chili, il a fallu terroriser la population pour lui faire accepter ces mesures économiques.

Friedman entretenait d'excellentes relations avec Nixon. Plusieurs de ses collègues et disciples de l'école de Chicago avaient été recrutés par le gouvernement. Donald Rumsfeld était l'un d'entre eux. Mais en 1971, les difficultés économiques sont telles, que Nixon tourne le dos aux idées de Friedman et impose une politique de contrôle des prix et des salaires. Rumsfeld fut chargé de l'appliquer. Cette politique fut un succès et Nixon fut réélu pour un second mandat. Un véritable camouflet pour Friedman.

Puis, en 1979, Margaret Thatcher fut élue premier ministre du Royaume-Uni. Son gourou intellectuel n'était autre que Friedrich Von Hayek... A peine un an plus tard, Ronald Reagan accède à la présidence des États-Unis. La Grande-Bretagne et les USA étaient désormais dirigés par des Friedmaniens sans états d'âme. Après les trois premières années du gouvernement Thatcher, le chômage avait doublé dans certains secteurs de l'économie, déclenchant des vagues de grèves sans précédent depuis presque un siècle dans ce pays. La cote de popularité de miss Maggie chuta de 25%. Elle fut tentée d'utiliser le même traitement que son ami Pinochet en son temps. Mais les institutions démocratiques du Royaume-Uni l'en ont dissuadé. Sa profonde impopularité semblait prouver à nouveau, que ce libéralisme radical était trop insupportable, trop destructeur pour trop de gens, pour exister dans un état démocratique, où gouverner, contrairement à une dictature, requiert le consentement des citoyens. Ce qui la fit émerger des abysses et sauva in-extremis le projet, fut une crise. La crise ultime...Ce fut la guerre...La guerre des Malouines. Elle se termina en 3 mois et Thatcher fut réélue en 1983, sans aucunes difficultés. De là à imaginer que cette guerre entre deux pays sous l’influence économique des mêmes personnes, régis par un même dogme et mus par les mêmes intérêts, n'en n'était pas vraiment une...De fait, Thatcher pouvait maintenant se lancer dans une aventure économique semblable à celle du Chili...La fameuse grève des mineurs qui ne faisaient que défendre leurs emplois, dura un an. Thatcher utilisa tous les moyens possibles et même les plus violents, pour mettre définitivement à genou ce mouvement et le syndicalisme anglais. Elle obtint la victoire. Elle en profita donc pour imposer la révolution des Chicago boys en Grande-Bretagne. Elle vendit tout ou presque...L'industrie de l'acier. Le service des eaux. Les compagnies d'électricité et du gaz. Le téléphone. Les compagnies aériennes et le pétrole. Les HLM furent également bradés. En 1986, les systèmes bancaires et financiers furent dérégulés. On parla de "Big-Bang". Avant Thatcher, un PDG gagnait 10 fois plus qu'un ouvrier. Après Thatcher ce fut...100 fois plus !...Avant Reagan un PDG gagnait 40 fois plus qu'un ouvrier. Après Reagan ce fut...400 fois plus !...Friedman reconnut lui-même, l'importance de ces deux-là dans la propagation des idées de l'école de Chicago à travers le monde.

Après la chute du communisme, s'ouvraient à l'est, de fabuleux territoires pour les Chicago boys, qui détenaient maintenant les clés de l'économie mondiale. Gorbatchev tenta bien de résister à leurs exigences. Ils l'éjectèrent donc au profit d'un homme plus...disons...conciliant...Boris Eltsine. Les mesures prises, furent en tous points semblables à celles que les Chicago boys avaient imposées au Chili, en Argentine, en Grande-Bretagne et ailleurs dans le monde. Sous couvert d'un plus grand libéralisme au sein d'une grande démocratie et pour le bien du plus grand nombre, les industries Russes furent bradées à des prix dérisoires. Et ce, pour le plus grand profit de quelques oligarques, qui en peu de temps, se sont constitués des fortunes absolument considérables et totalement indécentes. Pendant ce temps-là, le chômage, la précarité, la pauvreté atteignirent des sommets. Pour la seule année 1992, la consommation chuta de 40% !...La majorité des Russes était contre les politiques préconisées par les Chicago boys. En 1993, le parlement décida d'abroger les pouvoirs spéciaux jusqu'ici accordés à Eltsine. Ce dernier décréta alors l'état d'urgence. Le 21 septembre il opta pour la solution Pinochet et fît dissoudre le parlement. L'occident pesa de tout son poids du côté d'Eltsine. Celui-ci finit par obtenir tous les pouvoirs et se lança, avec l'aide et le soutien des Chicago boys, dans la grande braderie de ce qu'il restait de l'industrie d'Etat Russe. En 1998, 80% des fermes Russes étaient en faillite et 70.000 usines d'Etat avaient fermé. En 8 ans, le nombre de Russes vivant dans la rue avait augmenté de telle façon, que certains parlent de plusieurs dizaines de millions de personnes...Pendant ce temps, Moscou était devenue la ville où l'on trouvait le plus de milliardaires au monde...

A bien des égards, ce qui se passa en Irak pendant la seconde guerre, n'est pas sans rappeler ce qui se passa au Chili sous la dictature. Morts, tortures, pressions, camps d'internement, enlèvements, disparitions et bien entendu une politique économique tout droit sortie des préceptes Friedmaniens. La privatisation des biens publics, alors que justement l'Irak avait surtout besoin d'un Etat fort et interventionniste. Les USA donnèrent l'exemple en privatisant son intervention militaire comme jamais auparavant. En effet, en 2006, il y avait plus de contractuels, que de GI...C'est toujours le fameux principe Friedmanien du : « profitons d'une crise pour imposer nos idées »...L'argent investi par les Américains en Irak, profita exclusivement aux entreprises américaines. Même la nouvelle monnaie Irakienne fut imprimée aux USA. Depuis le 11 septembre, l'industrie de la sécurité aux États-Unis, brasse plus d'argent que l'industrie du cinéma et de la musique réunis. Le budget de l'armement frôle aujourd'hui le milliard de dollar par an.

Quand l'ouragan Katrina frappa la Nouvelle-Orléans en août 2005, le monde découvrit avec stupéfaction une sorte d'apartheid du désastre. Les habitants les plus fortunés purent quitter la ville, les autres (de la communauté noire essentiellement) restèrent coincés sans recevoir quasiment aucune aide de l'Etat. En 2006, juste avant de mourir, Milton Friedman affirma dans une interview au Wall-Street Journal, que tout cela était bien malheureux, mais que c'était aussi une chance à saisir pour par exemple privatiser le système éducatif de cette ville. Décidément une idée fixe pour ce fossoyeur de l'économie mondiale. Au Sri-Lanka, après le tsunami de 2004, on interdit aux pêcheurs de revenir s'installer sur leurs plages, pour vendre les terrains à des hôtels de luxe...

Voilà en quoi consiste la stratégie de l'école de Chicago. Des raids systématiques contre la sphère publique au lendemain des catastrophes, des cataclysmes quand les gens sont trop focalisés sur l'urgence, sur leur survie pour protéger leurs intérêts, quand ils sont déboussolés, désorientés...mûrs pour accepter n'importe quoi. On en revient donc au choix entre le "New-Deal" de Roosevelt, un système humaniste, car mettant le citoyen au centre du monde économique, et la stratégie du choc préconisée par les Chicago boys qui revient à condamner le plus grand nombre, pour le seul profit de quelques-uns. C'est le monde dans lequel nous vivons tous aujourd'hui. Un monde Friedmanien. Pour en revenir à Roosevelt au moment du "New-Deal", il recevait volontiers les syndicats et les associations de citoyens, qui lui proposaient des mesures qu'ils voulaient voir dans ce plan. Roosevelt les écoutait attentivement et à la fin il leur disait : « Descendez dans la rue et obligez-moi à le faire ! ». Ce qu'ils firent, pour au final obtenir satisfaction. Ce que ça veut dire, c'est que si nous voulons des réponses à cette crise économique pour un monde plus sain, plus juste, plus pacifique, il va falloir descendre dans la rue et les obliger à le faire. »

 

"La Stratégie du Choc" Naomie Klein #Complet © DEEP STATE

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