Pour Jawad Bendaoud

Ce texte n’est ni un travail journalistique, ni une analyse proprement dite. C’est un plaidoyer en faveur de mon ami Jawad Bendaoud injustement condamné à de la prison ferme depuis mi-décembre et actuellement à l’isolement en attente des verdicts de ses procès en appel à la fin du mois.

« On vous exclut et on vous somme en même temps de vous intégrer. Comme vous ne le faites pas, c’est bien vous le coupable et non pas le système politique. Et comme vous êtes coupables, cela prouve bien que celui-ci a raison de vous exclure ! » Sadri Khiari, Pour une politique de la racaille, 2006

« « Estimez-vous heureux et fermez-la ! », voilà ce qu'on leur dit entre deux contrôles policiers. Ne pas la fermer est une « impolitesse », une ingratitude, une offense, une « incivilité », un acte caractérisé de délinquance, une « insécurité » , une atteinte à l'« identité nationale », oui, ne pas la fermer est un acte de résistance anticoloniale ! » Sadri Khiari, La contre-révolution coloniale en France, 2009

« J'ai fait sept ans de prison, vous voulez que je dise : Vive la République ? » Jawad Bendaoud, 2018

Entrée de la rue du Corbillon, Saint-Denis, Février 2019 © Max Fraisier-Roux Entrée de la rue du Corbillon, Saint-Denis, Février 2019 © Max Fraisier-Roux

Avant-Propos

Ce texte n’a probablement pas vocation à convaincre une opinion publique qui, dans ce genre d’affaires, prend en majeure partie fait et cause pour ce qui lui est présenté comme les intérêts de l’ordre, de l’Etat, de la Nation. Il ne s’agit alors que de réprimer et emprisonner coûte que coûte une catégorie de citoyens ou sujets, présentés comme agissant contre ces intérêts, afin de les mettre hors de vue et hors d’état de nuire. 

Quoique. 

S’il était possible d’éveiller quelques doutes sur des certitudes, et qui sait, des bontés d’âme, un basculement salutaire s’opérerait peut-être déjà.

En effet, selon une optique antiraciste et décoloniale, Etat et Nation sont bâtis justement sur leur rejet commun de ceux qui, à leurs yeux, semblent incapables voire refuser de se soumettre aux lois de l'un, et de faire corps avec l’autre ; de ceux qui n’appartiennent pas à un prétendu continuum identitaire, exclus de ce fait de ce qu’un politicien avait nommé «  le corps traditionnel français », et qui se retrouvent par conséquent soumis à des traitements spécifiques.

Un rappel utile :

« La nation française, réelle, dont l’actuel président prétend défendre l’« identité », est une construction politique, le produit de rapports de forces politiques cristallisés dans l’Etat et de stratégies pour consolider un Etat qui était apparu finalement trop fragile, incapable d’encadrer, de contrôler, d’intégrer les classes populaires. (…) La nationalisation de la France est donc une politique délibérée. La nation s’est construite par en haut, sous l’impulsion de la République qui a édifié moult institutions destinées à tracer les bornes de la société française comme groupement statutaire, à asseoir sentiments d’appartenance, normes et autres distinctions, à homogénéiser un peuple hétérogène (…). « Le droit de la nationalité » a ainsi engendré la distinction contemporaine entre « nationaux » et « étrangers », fondée sur une inégalité croissante en termes de droits civils et sur la privation des principaux attributs de la citoyenneté. (…) La « société française » est le mouvement qui s’étale en cercles concentriques à partir de son centre étatique, noyau dur et sommet du groupe français/blanc, pour engloutir les autres communautés humaines qu’il subordonne à la logique coloniale. » Sadri Khiari, La contre-révolution coloniale en France, 2009

« Car que signifie être « français » ? A quel « francité » cela renvoie-t-il sinon à la « francité » établie ? On pourrait rétorquer que « français » renvoie à « citoyen » mais la réalité républicaine française, c’est bien la confusion de l’Etat et de la nation et la nation dont il est question n’est pas, comme proclamé aux origines, l’ensemble des citoyens, mais bien la (re-)construction historique d’une « France » éternelle et « gauloise » ; une construction historique dont l’un des moments a été l’entreprise coloniale et l’invention de l’indigène comme être inférieur en civilisation et en droits. Le citoyen universel de la République existante est donc le citoyen français bien particulier. Tant du moins que cette « francité » fétichisée reste le fondement de la république et de l’universel. » Sadri Khiari, L’indigène discordant, 2005.

Commencer cette défense par une mise au point pourrait ressembler à une clause de style. Mais cet avertissement n’est pas pure rhétorique : il y a en fait comme un contre-sens révélateur, une absurdité, à apporter la précision ci-dessus, selon laquelle ce texte ne chercherait pas à convaincre l’opinion publique, puisqu’il est en définitive quasi vain de tenter de convaincre qui que ce soit, les individus de l’espèce de Jawad Bendaoud n’étant, sans l’ombre d’un doute, pas considérés comme faisant partie de la Nation française. Identifiés comme relevant d’une altérité a priori dangereuse, ils s’exposent d’emblée et mécaniquement au rejet de l'opinion, de la société, de la Nation. Ce réflexe s’accompagne d’un contrôle acharné de la part des services de l'Etat. En fait, ce traitement particulier va de soi.

Voici un texte et une question qui s’adressent plutôt aux personnes sensibles aux différentes formes d’oppressions, aux militants antiracistes et à leurs alliés, habitués à défier l’autorité et à remettre en cause ses décisions : pourquoi éprouver de la frilosité à l’idée de défendre un « lascar » comme Jawad, sur lequel absolument tout le monde s’acharne - c’est-à-dire que tout le monde veut sa peau ? 

En première instance de son procès, le verdict fut une relaxe, ce qui constitue une position juridique significative. Mais aujourd’hui, un an après, Jawad Bendaoud encourt une reconnaissance de culpabilité avec de la prison ferme à la clé. Cette évolution ne fait aucun sens tant elle exprime une remise en cause radicale du premier jugement.

Il me semble même que dans les espaces de solidarité, dans ces lieux où un soutien, qu’il soit militant ou non, pourrait se trouver, le dos se tourne, la tête se baisse, le regard est fuyant. Je perçois comme un embarras, une gêne, des réticences… et la crainte probable des conséquences d’un tel appui.

Or, si sensibilité et militance antiraciste radicale il doit y avoir, une forme d’excuse politique (j'y reviendrai), de bonté spécifique, doit être mobilisée dans des cas comme celui-ci.

En République, le lascar est la cible de toutes les mises à l’index, du mépris majoritaire, de tous les procès. Qui peut le nier ? C’est bien pour cela que cette icône de la marginalisation qu’est devenu Jawad Bendaoud doit bénéficier, au sein d’une société, d’un monde, conditionnés par le racisme et le néo-colonialisme à échelle nationale, sous leurs différentes formes oppressives et répressives, d’une défense inconditionnelle, quel que serait son forfait supposé.

Rue du Corbillon, Saint-Denis, Décembre 2018 © Max Fraisier-Roux Rue du Corbillon, Saint-Denis, Décembre 2018 © Max Fraisier-Roux

Acte I : Jawad B., bouffon de la République

Tout le monde s’est bien moqué, tout le monde a bien ri. 

Et pourtant, il n’y avait pas grand chose de drôle : gagner sa vie par des trafics en tous genres, parce qu’on n’a pas tous les mêmes chances ni « des nerfs d’acier », comme Jawad a pu l’écrire dans l’un de ses snaps, là où il peut s’exprimer librement, et se retrouver pris au piège des circonstances des attentats les plus meurtriers de France depuis longtemps : rien ni personne ne vous épargnera.

Vous n’aurez aucune excuse.
Perdez tout espoir.
Vous êtes irrémédiablement un ennemi public à vie.

Et c’est ce qui s’est passé pour Jawad, après cette fameuse apparition sur BFMTV au lendemain matin de la fusillade à Saint-Denis ayant entraîné la mort d’Abdelhamid Abaaoud, d’Hasna Aït Boulahcen, de Chakib Akrouh - et le délogement de plus de 80 personnes. 

Ce passage télévisé devenu culte, à ses dépens, a abouti d’une part à son arrestation rapide - suivie de 144 heures de garde à vue, un record ! Et d’autre part aux téléspectateurs, internautes, à l’opinion publique en général, de décompresser en se gaussant à bon compte. Alors même que débutait un autre épisode malheureux, qui allait ruiner sa vie à lui aussi, comme à toutes les victimes de ces attentats.

Jawad le « logeur de Daesh », la risée de la Nation, le bouffon de la République, devient en un clin d’œil un exutoire à la portée de tous, provoquant à peu de frais une hilarité collective nourrie par des médias sans vergogne. Le racisme s’exprime de manière débridée, des réseaux sociaux aux Guignols de l’info. Tout une galaxie de commentateurs participe à la curée. Du plus vulgaire arabophobe présentant Jawad comme un débile violent, un crétin volubile au sang chaud, jusqu’au plus respectable et bien-pensant, selon lequel on doit en finir avec la racaille musulmane, avec tous ces jeunes hommes de banlieue qui refuseraient obstinément de s’intégrer - mais de s’intégrer à quoi ? - , avec ces parasites basanés qui vivraient en « assistés » et dont l’oisiveté ne servirait qu’à fomenter des sales coups contre le pays, à l’instar de Mohammed Merah, leur idole supposée. 

On trouve dans cette affaire une occasion propice pour brocarder les lascars des quartiers populaires, pour souhaiter publiquement les voir débarrasser le plancher. Sans excès de témérité néanmoins. Il ne fait guère de doute que beaucoup de ces contempteurs d’arabes de banlieue n’en mèneraient pas large s’ils devaient se promener vers Saint-Denis, dans les marges urbaines où ces populations sont parquées. Et l’on réclame des têtes. Publiquement, on déclare vouloir les voir à perpétuité derrière les barreaux, si ce n’est pire. 

D’ailleurs Jawad a parfaitement perçu ce propos et ses intentions politiques. Lui qui ne perd jamais le nord alors qu’on lui prête le QI d’une huître. Une fois sa relaxe prononcée, il n’y a eu personne pour venir oser l’affronter autrement que derrière un écran, bien qu’il traîne dans son quartier pendant les heures autorisées, bracelet oblige, que son adresse a été rendue publique par la presse, et qu’il comparait, au départ, libre lors de son procès en appel fin 2018 après environ dix mois d’une semi-liberté rythmée par une succession de gardes à vues. Seulement quelques regards en coin dans le métro. C’est facile et sans prise de risque.

En revanche, des fans, car il en a en effet, n’hésitent pas à aller l’aborder à la terrasse du café où nous jouons à parier sur des matchs de foot, et à lui demander de se prendre en photo avec eux. Est-ce préférable ? Sans doute ; un tant soit peu de gratification, de solidarité humaine, grâce à un capital sympathie indéniable, si on s’efforce de voir au-delà du roulement de mécaniques, peut bien faire office de maigre compensation. 

Place Jean Jaurès, Saint-Denis, Février 2019 © Max Fraisier-Roux Place Jean Jaurès, Saint-Denis, Février 2019 © Max Fraisier-Roux

Acte II : Première instance

27 mois de détention provisoire avant son premier procès pour « recel de malfaiteurs terroristes » qui s’ouvre en janvier 2018. 27 mois d’isolement. 27 mois à rendre fou n’importe quel individu victime d’un tel traitement. Emprisonné « comme un terroriste », puis relaxé, après un procès sur-médiatisé, « comme un voleur de scooter », tel qu’il le dit lui-même, lâché dans la grande ville sans protection.

Jawad aurait fait le show ? 

Personne ne semble comprendre l’enjeu : comme un chien fou en cage, la racaille qu’il incarne, qu’on veut qu’il interprète finalement dans ce contexte judiciaire et théâtral, hurle tant qu’elle peut son innocence. La racaille s’exprime, s’indigne, dans son langage, oui, qui peut paraître irrespectueux ou insolent. Mais montre-t-on du respect à Jawad ? N’est-on pas non plus insolent envers lui ? Deux ans de préventive à l’isolement ! La racaille ose défier l’autorité républicaine et nationale, et en son sein, dans l’enceinte de la Justice, où les rôles sont si prédéfinis et où elle a sa place assignée : celle de l’éternelle coupable, de la victime expiatoire qui n’a d’autre choix que d’accepter son sort avec soumission. 

La parole dans ces lieux feutrés et isolés est mesurée avec soin, elle se doit d’être accordée selon tout un cérémonial somme toute bien poussiéreux - les magistrats français ne portent pas de perruques, mais on n’en est pas loin.

Qu’à cela ne tienne, Jawad la prend de force : 

« Mais moi, je suis arrivé à la base, et j’ai vu des gens qui mentent… Quand tu vois par exemple des avocats mentir pour avoir une vérité qu’ils cherchent mais qui n’existe pas, tu fais quoi ? (…) A un moment c’est bon, tu te dis: « je suis au cirque. » Donc on fait comme au cirque… Ils ne me respectaient pas… (…) Ils se permettent de dire des mots et ne savent même pas que, dans ma tête, quand j’étais dans ma cellule, ça tournait en boucle (…) Je me suis dit: « ça y est, plus de respect. A partir d’aujourd’hui zéro respect. Il n’y a plus de juges, plus d’avocats, plus rien… » »

Oui la racaille se rebelle contre les mauvais traitements et le crie haut et fort : mauvais traitements policier, pénitentiaire, judiciaire, journalistique, sociétal. La racaille s’insurge contre les injures, les insultes, le mépris, contre les atteintes, fussent-elles simplement verbales, à la dignité. Car, n’en déplaise aux racistes, si, chacun a une dignité, quelles que soient son origine et son apparence. 

La racaille décide en fin de compte de prendre son procès en main. Jawad s’emporte, Jawad éructe, Jawad menace, Jawad crée le scandale... Mais pour une raison bien simple : il joue sa vie, il doit abattre toutes ses cartes, tous ses atouts, tous ses arguments. Pas question de laisser d’autres qui ne lui ont montré aucune considération décider de son sort, pas question de leur laisser les derniers mots ! Un présumé innocent n’a-t-il pas le droit d’être en colère ? Doit-il courber l’échine alors qu’on s’acharne sur lui ? Plus de 90 avocats, des centaines de parties civiles qui demandent vengeance, pour une intention qu’il clame n’avoir jamais eue, tous les regards de la Nation portés sur lui, la métastase

Or Jawad devrait nous servir de leçon : ne pas se laisser faire et dénoncer une machine à broyer des destins sous couvert de justice. Oui, un « cirque ». Quelle justice vaut-il mieux ? Celle des représailles d’Etat entre dominants et dominés, entre parties en position de force et parties en position de faiblesse ? Ou celle de la compassion pour toutes les victimes de la logique terroriste, même, oui, les victimes qu’on estime complices, inconscientes ou non, toutes traitées équitablement avec la même déférence ? 

Jawad est en définitive brillant : il a saisi immédiatement ce qui se joue, et cherche à déborder tout le monde, il sert la soupe à qui veut du spectacle, celui dont l’ouverture a commencé sur BFMTV, mais sans compromettre son intégrité, son honneur. Tout ce qui lui reste dans l’enceinte judiciaire, et qu’il souhaite préserver au regard de ses pairs, de ses frères, et devant Dieu. 

C’est la relaxe
Et dans l’heure l’appel. 
Jawad est libre. Pas pour longtemps. Et certainement pas blanchi aux yeux de l’opinion.

Rue du Corbillon, Saint-Denis, Décembre 2018 © Max Fraisier-Roux Rue du Corbillon, Saint-Denis, Décembre 2018 © Max Fraisier-Roux

 Acte III : Jawad en semi-liberté

Qu’est ce qui va faire tenir Jawad ?

Jawad ne sera pas oisif une fois relaxé en première instance. Il va travailler comme il peut. Travailler durement sur ce qui lui reste : son statut désormais de star de la télé-réalité.

Retour sur BFMTV. Jawad prend un peu l’air au bord de la mer, porte des lunettes de soleil pour éviter qu’on le reconnaisse. 

A quoi bon ? Tout le monde se rue sur son profil Snapchat, journalistes y compris, et avant tout, par curiosité malsaine, beaucoup veulent continuer de se moquer encore du lascar livré alors en pâture : on monte de faux profils sur les réseaux pour continuer à ricaner, on cherche du terro-scoop au cœur de l’affaire Benalla, ou des dérapages intimes. On s’indigne de sa liberté, pendant que les « vrais », comme il nous appelle, le soutiennent, lui envoient même des cadeaux pour son anniversaire. Ses fournisseurs en tous genres lui demandent de la pub auprès de ses followers, car à sa sortie de prison : zéro revenu. Donc des snaps pour récolter un peu d’argent. Pour manger, pour une télé, une console, pour décompresser un peu, pourquoi n’en aurait-il pas le droit ? 

Car il faut bien avoir à l’esprit que Jawad est aussi une victime de ces attentats, au même titre que la re-nommée Sonia qui a hébergé et aidé Hasna Aït Boulahcen pendant des années, et qui a fini par livrer l’adresse rue du Corbillon à la police pour l’assaut du 18 novembre 2015. Victime d’une machine de mort dont il a été malgré lui un rouage, de par ses fréquentations, de par sa vie de quartier. Une machine de mort qui s’est emparée de lui et l’a détruit. Sauf que lui, on ne lui change pas son identité, lui n’a droit à aucune protection malgré les menaces de mort quotidiennes qui lui sont envoyées. 
« Normal, on s’en bat les couilles de Jawad » ! 
 
Qu’est donc la vie d’un multirécidiviste en direct ? Rien d’autre que coiffeur, courses, clips et jeux vidéo, chicha, copieux repas, des mini-virées en voiture, des promenades dans les rues de Saint-Denis avec sa chienne, des selfies… Jawad a énormément d’humour. Surtout sur lui, et le suivre lui et ses fans s’avère très drôle.

Sauf qu’en réalité, il y a la caméra de surveillance dans la rue au-dessus de sa fenêtre. Il y a la maniaquerie du ménage, séquelle de l’isolement. Il y a les hématomes parce qu’on ne passe pas de la détention pendant deux ans à un espace meublé sans y perdre la notion de l’espace et se cogner à tous les angles. Il y a les emportements, les coups de sang quand son honneur est à nouveau bafoué par des journalistes, des policiers, des badauds sans scrupules. Il y a son fils qu’il ne peut plus voir. Il y a encore des arrestations et des condamnations. On lui met un bracelet, et la presse colporte éhontément toutes sortes de rumeurs à son sujet. Toute la presse. 

Jawad se confesse pour un livre. Et à quelques amis pour dire tout ce qu’il a sur le cœur et se disculper le plus possible. En vain ?

Tribunal de Paris, Porte de Clichy, Décembre 2018 © Max Fraisier-Roux Tribunal de Paris, Porte de Clichy, Décembre 2018 © Max Fraisier-Roux

 Acte IV : Seconde instance. 

Arrive le procès en appel, le procès de sa vie, en novembre dernier. 

Je le répète quitte à froisser à nouveau quelques camarades avocats et avocates : le tribunal ne m’apparaît comme rien d’autre qu’un théâtre dans lequel la Cour joue un rôle prédéfini dans une mise en scène insupportable. Il suffit de s’y rendre quelque temps pour le constater sans équivoque. J’assiste dans la salle d’audience, pour soutenir mon ami, à une sinistre mascarade qui me met dans une gêne absolue face à l’humiliation qu’on lui fait subir. Notamment du fait de la pièce cynique qui se joue en face de moi, articulée autour de piques sarcastiques de la part du président et de l’avocat général, de coups d’éclats en réaction de Jawad, et qui révèle à quel point l’institution est intrinsèquement, essentiellement, inadaptée, dépassée, pour traiter d’accusés comme lui dans une telle situation.

Je veux dire des accusés qu’on pré-suppose en fait, a priori, incompatibles avec cette idéologie de la Nation et de la République, qui établit les hiérarchies et en fixe les normes dites et implicites. Tout simplement parce que ces appareils idéologiques sont des mécaniques d’éviction de ce qui est considéré comme corps étranger. La doxa républicaine, empilement de concepts-mythes-coquilles-vides, demeure injuste envers de tels hommes, car elle a été fondée contre eux et reste toujours inadéquate aujourd’hui en 2019. Tout comme son corollaire administratif : le système carcéral, la prison, là où l’on détient les corps gênants et récalcitrants aussi longtemps que possible.

Nation et République sont bâtis sur l’exclusion de ces sujets, de ces citoyens à part. Comment les traiter par conséquent, autrement que d’une manière absurde et contradictoire ?

Pour preuve : en comparution immédiate le 11 décembre, suite à une plainte pour « menaces de mort » sur une partie civile à Paris après une séance de son procès en appel, Jawad avoue qu’il perd la raison, jure au bord des larmes devant ses frères présents, sur la vie de son fils, et devant Dieu, qu’il ne ment sur rien. La juge courroucée par les attaques permanentes de l’accusé envers ce qu’il perçoit comme un acharnement contre lui, lui spécifie que Dieu n’a « pas sa place » dans le tribunal.

Voilà bien le cœur du problème.

Dieu est le seul témoin référent que peut exciper Jawad, ainsi que sa fratrie, assise silencieusement dans la salle. Les seuls qui « savent », les seuls à même de le comprendre, de le respecter, puisque la République et la Nation en sont incapables. Mais ça, il n’y a que les hors-la-loi, je veux dire, les marginaux, les dissidents, les laissés-pour-compte, qui peuvent l’apprécier à sa juste valeur. Une valeur profonde que peut recouvrir la justice non pas idéologique de l’Etat, mais d’inspiration divine en même temps que concrète et fraternelle. Qui condamne certes mais sait aussi se montrer miséricordieuse. Cela ne pèse pas lourd visiblement en République, le poids du pardon. Et pourtant...

Jawad est condamné à l’issue de cette comparution immédiate à six mois ferme avec mandat de dépôt.

Il n’assistera donc pas libre au verdict de son procès en appel fin mars.

Centre Pénitentaire de Beauvais, Beauvais, Février 2018 © Max Fraisier-Roux Centre Pénitentaire de Beauvais, Beauvais, Février 2018 © Max Fraisier-Roux

 Une éthique du pardon.

« A cette dimension de classe, s’ajoute d’ailleurs une composante d’origine. (…) Les Français d’origine maghrébine ont une probabilité deux fois plus élevée que les autres Français d’être présentés devant le juge selon cette modalité pénalisante pour le prévenu [le flagrant délit]. (…) L’écart ne s’explique pas par une différence de type d’infraction. « Les effets de l’origine et ceux de la qualification pénale retenue ne se confondent pas. » Ces observations (…) ont été énoncées il y a trois décennies, c’est-à-dire juste avant le durcissement de politiques pénales qui se sont précisément focalisées sur des infractions concernant au premier chef des jeunes hommes de milieux populaires appartenant à des minorités ethno-raciales. Même si la recherche se montre aujourd’hui réticente à l’objectiver, la double discrimination constatée à cette époque n’a pu, depuis lors, que se renforcer. En France comme ailleurs, l’ensemble du processus qui conduit à l’emprisonnement est inégalitaire - de la fabrique du droit à son application, du travail du législateur à l’action du policier et du magistrat. » Didier Fassin, L’ombre du monde, 2015

Qui envoie-t-on derrière les barreaux ? Qui veut-on voir croupir en prison ? Dans cette nouvelle affaire de « menaces de mort » en décembre, il est évident que la Cour n’a pas condamné Jawad parce qu’il aurait dit que…, alors que lui nie que…, et ainsi de suite, lors d’une simple altercation verbale, fût-elle avec une partie civile. On envoie en détention une victime, pardon je commets moi aussi un lapsus, un coupable symbolique, une victime expiatoire. Un individu qu’on juge, d’après son attitude et son comportement transgressif, comme potentiellement violent. Violent pour lui-même certainement, et je pense qu’on s’en fout, mais surtout potentiellement pour les autres. 

La Nation veut hors de sa vue de tels personnages, dans le cas présent tous les accusés et a priori responsables de novembre 2015, et par extension tous les délinquants potentiels, d’abord les musulmans d’apparence, terroristes en puissance selon l’« islamalgame : musulman = intégriste = terroriste », qui « participent » ou « font le lit du », même si la République les engendre par ses rejets et ses exclusions. Tout acharnement, qu’il soit médiatique, judiciaire, policier, pénitentiaire, sociétal, est dans ce but licite et encouragé. 

L’envers du décor est bien plus grave, et c’est Jawad qui nous en livre la noirceur dans ses propos sans filtre lorsqu’il nous quitte au tribunal de Paris, porte de Clichy : « la prison c’est la maison », la détention est une « fabrique à radicalisés » : « Parfois j’entendais des mecs qui parlaient dans la prison, il y en a un qui dit : « T’es là pour quoi ? », l’autre : « Pour du terro ! », et les gens en fait, ils s’en battent les couilles. C’est ça l’hypocrisie du truc. C’est que t’as des gens qui m’insultent moi, là, dehors, qui demain vont aller en prison pour une affaire d’alcool au volant et qui vont parler avec des mecs qui sont là pour terrorisme »

Et en y condamnant de jeunes hommes comme lui, non pas coupables, mais innocents - car aucune preuve formelle incontestable ne vient appuyer ce qu’on lui reproche d’où sa relaxe initiale - ou du moins au comportement un minimum compréhensible, on leur donne la rage plutôt que l’apaisement, ou on les plonge dans la dépression, l’amertume et la rancœur. 

« Votre comportement est inexcusable ! 
- Inexcusable ? Mais je suis innocent ! » s’est indigné Jawad qui présentait son mea culpa au regard de son attitude, excuses auxquelles le président de la Cour n’a rien trouvé de mieux que de répondre qu’elles étaient irrecevables, lors de la dernière audience du procès en appel du 14 décembre dernier.

Si l’attitude de Jawad est « inexcusable » dans le cadre républicain, elle devrait l’être éthiquement et politiquement hors de ce cadre. 

Oui les jeunes hommes de son espèce, racailles, caïds, lascars, inintégrables par essence et définition, descendants d’immigrés en France, indigènes de la République à perpétuité, sont livrés à eux-mêmes, indésirables partout, systématiquement suspects. Certes leurs activités sont, par la force des exclusions, souvent douteuses. Mais qu’ont-ils réellement le droit et la possibilité de faire d'autre ? Où les accepte-t-on concrètement tels qu’ils sont ? Comment et de quoi peuvent-ils vivre ? Quelle offre légale et politique leur est faite ? Quelle main se tend dans leur direction ? Les écoute-t-on seulement ? Entendons-nous leurs demandes et leurs plaintes ?

« Le « lascar » – ce corps en trop –  décrié par tous, à qui on reproche tout et à qui on ne pardonne rien. Le « client » privilégié du ministère de l’intérieur. La cible première des crimes policiers. Le principal locataire des prisons de France. La principale victime des contrôles au faciès. Le dernier embauché et le premier licencié. Le paria de l’Éducation nationale préposé aux voies de garage. Le personnage fantasmagorique qui peuple l’imaginaire des médias et les politiques depuis au moins 35 ans et qui n’a de rival que « la femme voilée ». Le « sauvageon » de Chevènement et la « racaille » de Sarkozy. Enfin : L’ennemi principal de sa sœur ou de sa femme. » Houria Bouteldja, En finir avec le soralisme, 2017.

La manière de sortir de ces cercles judiciaires et carcéraux infernaux devrait être cette main tendue. Il est urgent de rétablir un rapport de confiance entre tous, de prendre des mesures politiques, des mesures en termes de rédemption - oui la politique peut faire preuve de sens moral élevé - , de réinsertion, d’emploi, de logement, des mesures sociétales de suivi social, médical, psychologique, juridique, d’aménagements de peine, entre autres, pour préserver tout le monde, y compris et surtout les délinquants d’eux-mêmes

Il n’est plus question de laisser de mauvaises pièces de théâtre décider du sort de ces jeunes hommes, rebelles bien-sûr, mais qui ont été dès l’adolescence rejetés par la société et isolés, au nom de principes édictés par des lois et des usages qui ne sont plus adaptés et qui ne disent en gros rien d’autre qu’un : « c’est comme ça ».

Tout « ça » doit cesser.

Quelles « valeurs de la République » ? Laisser croupir ses enfants en prison, alors qu’ils ont besoin de soins, d’aide et de bienveillance, de confiance afin de montrer le meilleur d’eux-mêmes ? Se montrer inflexible à ce point ? 

Jawad n’est pas une ordure, comme il l’a crié. Sur quelles bases, d’où se permet-on de décider qui est un déchet et qui ne l’est pas ? Tout comme d’où s’arroge-t-on le droit de décider qui « abattre », lors d’une traque, c’est-à-dire ni plus ni moins qui mettre à mort, ou non ? Qui peut décider qu’une vie ne vaut rien ?

L’Etat, pour peu qu’il représente une population à part entière, ne peut s’octroyer ces droits. Car beaucoup d’entre nous veulent comprendre et pardonner. Que ses représentants nous écoutent, que la Justice fasse preuve d’un peu de discernement, de compassion, de solidarité et d’éthique. 

Dieu lui-même est miséricordieux.

Centre Pénitentaire de Beauvais, Beauvais, Février 2018 © Max Fraisier-Roux Centre Pénitentaire de Beauvais, Beauvais, Février 2018 © Max Fraisier-Roux

Jawad est actuellement à l’isolement à la prison de Beauvais.
Il n’a droit à aucune visite à part celle de son avocat.
Le 20 février dernier, une peine d’un an de prison ferme a été requise en appel contre lui pour l’affaire des « menaces de mort » du 5 décembre 2018.
Les verdicts de ses deux procès seront rendus fin mars.

MAJ: Jawad a été condamné mercredi 27 mars à un an de prison pour "menaces de mort", et vendredi 29 mars à 4 ans de prison, à l'interdiction de ses droits civiques pendant 5 ans, et à l'indemnisation de très nombreuses parties civiles, pour "recel de malfaiteurs terroristes".  Il reste donc incarcéré à Beauvais. 

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