«Les métamorphoses de la question raciale»: un point de vue militant

Retour critique sur la « série » de Mediapart et de Joseph Confavreux au sur-lendemain de la diffusion du dernier épisode.

Bon, cette « série » ne fonctionne pas. Enfin, je devrais dire : je trouve que cette « série » ne fonctionne pas, pardon. Car il se peut que des lecteurs et lectrices considèrent que ce dossier de Joseph Confavreux publié sur mediapart.fr,  Les métamorphoses de la question raciale, fournisse une vue générale relativement complète - et (trop?) riche en recommandations de lecture - de ce qui se passe dans le champ de l'antiracisme contemporain aux néophytes, telle une reconstitution réussie. En réalité, on l'a même déjà objecté à mes réticences.

Je pourrais m'expliquer, déjà, en étant tatillon, et inviter à s'interroger sur la raison qui pousse J. Confavreux à se préoccuper des militants et autres activistes antiracistes présents dans son scénario, alors que la problématique qu'il annonce est celle de la « question raciale » dans ses intitulés, et non pas de la lutte concernant ce que la dite « question » recoupe dans ses incarnations disons. Je vais faire abstraction de cet aspect. « Ne pas réduire les questions raciales à un relevé pigmentométrique permet de saisir comment les métamorphoses de la question raciale s’inscrivent dans les transformations du racisme lui-même » précise-t-il en effet dans le deuxième volet, réitérant cet argument en exergue de sa conclusion dans le sixième. Certes. Néanmoins, ne s’atteler quasi qu’à ces soi-disant « transformations du racisme » et surtout de l'antiracisme au long de six longs épisodes, toutefois de durée de lecture inégale, pourrait tendre vers le hors-sujet.

De plus, du point de vue militant duquel je me place, je trouve que je me dois d'être sévère dans ma critique, malgré ce que me laissait présager un premier article faisant office de relativement bonne introduction, bien que déjà partiale. Autant que la reconstitution scénaristique soit exacte, les décors réalistes et les enjeux affinés... c’est ainsi qu’une bonne « série » conquiert tous les publics.

1. Tout d’abord, je n'apprécie guère une certaine ré-écriture de l'histoire dans certains volets, notamment dans le trop long quatrième (5 pages !) mais surtout, surtout, une mise en perspective des années déformée dans le troisième : les très maigres paragraphes qui vont particulièrement vite en besogne sur ce qui a été, dans un premier temps, un large Mouvement puis un Parti des Indigènes de la République - qualifié d' « organisation croupion », quasi seul débordement de langage, comment dirais-je...  désobligeant pour ne pas dire outrageant du dossier - et notamment sur les apports essentiels de ses acteurs et actrices sur près de quinze ans ! Si l’ouvrage essentiel publié aux éditions Amsterdam regroupant un nombre important de textes fondamentaux sur les questions de race et de lutte antiraciste en France voit sa couverture insérée dans l'article de J. Confavreux, le journaliste ne prend à aucun moment du chapitre où il en est question la peine d’en citer ne serait-ce qu’un passage, alors même que les parties précédentes et suivantes de sa «  série » s’étalent sur plusieurs pages avec de nombreuses références loin d'être toujours pertinentes pour autant. Que s’est-il passé ? Soit J. Confavreux ignore les réflexions et actions considérables dont témoigne ne serait-ce que ce livre Nous sommes les Indigènes de la République ; soit il les sous-estime ; soit il les passe volontairement sous silence. Pourquoi?

Nous sommes les Indigènes de la République, éditions Amsterdam, 2012 Nous sommes les Indigènes de la République, éditions Amsterdam, 2012

S'il est plus apte à se questionner sur certains sujets, comme dans son très long quatrième volet, plutôt que sur d’autres, pourquoi dans ce cas s’exprimer ? Si telle n’est pas la raison, alors celle-ci ne peut être que mal intentionnée. Peut-être mon opinion est-elle dure par rapport à celle du néophyte, comme je me le suis fait reprocher vous disais-je, mais elle l'est autant que celle d’autres militants inscrits dans les « mutations » dont J. Confavreux parle et qui m’ont fait part de leurs impressions. Car, il faut comprendre que d’où nous nous situons, et vu les tâches que nous endossons, les risques publics que nous prenons, nous sommes bien obligés de l’être, durs, quand notre travail est passé au crible et mal décrit, d’exiger des précisions historiques, et par ailleurs, tant que nous y sommes, sémantiques, et pourquoi pas épistémologiques : d’où provient le glissement entre l’utilisation du terme « antiraciste » et celui de « décolonial », « indigéniste », en quoi consiste-t-il, par exemple ? C'est abordé, mais tout juste sur une demi page, voire plus tard en une unique phrase dans le sixième article. Nous étions en droit d'en attendre un peu plus qu’un dialogue improvisé entre les excellentes précisions de Norman Ajari ré-interprétées (volet 3 page 2) et les relativisations plus ou moins pertinentes de Fatou Diome, ou les opinions de J.Confavreux lui-même, bizarrement partial concernant le PIR. « C’est bien cette obsession identitaire et cette façon de penser le monde contemporain comme un produit décalqué du passé colonial qui sont reprochées aux Indigènes de la République, ce petit groupe occupant de fait un rôle central dans les métamorphoses contemporaines de la question raciale, à la fois comme acteur et comme repoussoir. »
Diantre, que lui ont fait les Indigènes, se demande-t-on alors ?

Je me permets, par ailleurs, de mentionner cet extrait aussi étonnant qu'hors-sujet concernant ce qui serait les positions géopolitiques des « décoloniaux » selon J. Confavreux : « Une autre critique sous-jacente à ce vocabulaire du « décolonial » est qu’il est aussi souvent porté par des personnes dont l’anti-impérialisme n’a pas beaucoup évolué depuis l’époque des décolonisations, et qui voudraient par exemple continuer d’expliquer les bouleversements du Moyen-Orient avec cette grille de lecture, alors que les guerres civiles et religieuses qui agitent cette région ne sont réductibles ni aux effets des guerres passées et présentes menées par les Occidentaux, Américains en tête, ni à la question des enjeux pétroliers et des tracés des gazoducs. » (volet 3) De quelles « personnes » s'agit-il ? Où se trouvent leurs prises de positions ? Celles-ci vont-elles effectivement dans un sens si grossier ? On croit rêver... Pour ma part, en tant que « décolonial » voire « indigéniste », je ne pense pas ça.

S'il s'arrange avec les contours de l'histoire qu'il distord, de plus, J. Confavreux se permet d’orienter le cours des événements à l'avance et de décider si oui ou non tel axe de lutte s’avère obsolète ou pas pour la suite, en bon scénariste oui peut-être, à voir. Ainsi, toujours dans ce troisième volet, il fustige l’opposition entre « antiracisme politique » et « antiracisme moral », qu’il considère comme dépassée, dépassement qu’il rattache à la pensée de Mbembe dans le sixième, en citant un « écrivain » et le théoricien : « L’écrivain américain Thomas Chatterton Williams va encore plus loin (...) Il juge nécessaire de dépasser des catégories raciales qui en finiraient par abîmer la société à force d’insister sur leur importance. Pour celui qui finit par se définir comme un « ex-Black Man », il est nécessaire de « désapprendre la race », de se « retirer de la race » en ayant une vision de soi suffisamment forte et souple pour reconnaître l’importante persistance des identités collectives héritées, tout en atténuant, plutôt qu’en renforçant, la capacité de ses identités de définir chacun d’entre nous. Les suggestions de Mbembe ou les propos de Williams prolongent et recoupent la pensée développée par Stuart Hall (...) qui se demandait « comment vivre en essayant de valoriser la diversité des sujets noirs, de lutter contre leur marginalisation et de vraiment commencer à exhumer les histoires perdues des expériences noires, tout en reconnaissant en même temps la fin de tout sujet noir essentiel ». On a compris la position et la volonté pour le futur de J. Confavreux : pas d'essentialisme, on y reviendra. Mais, ces « dépassement » et « dé-sapprentissage » ne sont pas désirables en tant que tels pour tout le monde et notamment les plus concernés. Cela ne va pas de soi, loin de là. Quand le journaliste appelle de ses vœux à réfléchir aux « moyens de réparer les torts commis dans le passé pour affronter les injustices contemporaines » (volet 6), de quels « torts » parle-t-il ? Ceux de la pensée « indigéniste », « décoloniale » et « essentialiste » ? D’où se permet-il ce jugement et cet appel ? Je lui suggère de re-lire, cela ne lui prendra pas trop de temps, cet article de Norman Ajari : Faire vivre son essence. Je ne pense pas qu’il soit malin de juger aussi vite que ce point de vue d'un indigène de la République soit un « tort ».

Le philosophe Norman Ajari, lors d'une émission de l'excellent site hors-série.net © Raphaël Schneider pour Hors-Série Le philosophe Norman Ajari, lors d'une émission de l'excellent site hors-série.net © Raphaël Schneider pour Hors-Série

2. La « série » fait tout de même implicitement, soyons honnêtes, la part belle aux plus modérés des antiracistes - pour ne pas dire à de nombreuses reprises aux blancs - et si elle offre, certes, une vue générale plutôt récente et bienvenue - utile ou non à la cause antiraciste, c'est un autre sujet - des dissensions dues aux « métamorphoses des questions raciales », elle n’approfondit cependant jamais les origines autant pratiques que théoriques, et pourtant cruciales à mes yeux, des divorces entre les différents camps situés aux extrêmes du nouvel antiracisme. Nous n'apprenons quasi rien sur les raisons fondamentales causant des ruptures, par exemple lorsqu’il s’agit de la fameuse « intersectionnalité » exposée dans le quatrième volet - « concept fécond accusé d’être abscons », c’est vite dit - qui trouve ici faveur quand là, au troisième, est reprochée la défense inconditionnelle et frontale de certains axes et partis pris de lutte en apparence contraires et défavorables aux combinaisons des oppressions, mais en réalité tout autant « fécondes » que nécessaires. A ce sujet, le passage sur le PIR à la fin de la partie qui lui est consacrée, et surtout la conclusion de cette dernière pose d'emblée, comme d'habitude, certaines positions soutenues « mordicus » (sic) par Houria Bouteldja comme « réactionnaires » (Olivier Tonneau) et « (produisant) homophobie et antisémitisme » (De Cock) alors qu’elles sont capitales, et oui bien-sûr enjeux de conflits nécessaires et salutaires au sein de l’antiracisme - osons le dire : entre autres, la défense sine qua non des masculinités non blanches. Houria Bouteldja « (prioriserait) la défense mordicus des hommes de la communauté face au racisme sur la défense des femmes face aux violences conjugales à l’intérieur de la communauté », selon J. Confavreux. Où a-t-il lu ça ? On sait bien à quoi fait référence le journaliste, si on s'intéresse aux polémiques incessantes, et somme toute assez vaines, concernant la porte-parole du PIR qu'il faut diaboliser à tout prix - pourquoi donc, telle est la véritable question - , polémiques dont l'inutilité a été maintes fois démontrée par les premiers et premières visés et visées. Malgré le conditionnel employé (« prioriserait »), cette réflexion de bas étage demeure tellement mesquine et attendue...

Houria Bouteldja et Angela Davis, assises à la même table, lors du Bandung du Nord, Bourse du travail de Saint Denis, mai 2017 Houria Bouteldja et Angela Davis, assises à la même table, lors du Bandung du Nord, Bourse du travail de Saint Denis, mai 2017

Qui plus est, qui sont Laurence de Cock et Olivier Tonneau, accusateurs, pour qu’ils soient cités en matière de contradiction sur des sujets aussi graves et déterminants, quand des propos de Houria Bouteldja qu'on peut re-lire ici, , ou encore là, ou d'un Sadri Khiari lors d'un entretien avec Danièle Obono - que le dossier n’épargne pas non plus malgré son rôle essentiel de députée - ne sont même pas présentés en bonne et due forme pour au moins créer un équilibre, une ouverture et éveiller une curiosité saine par rapport à des débats farouches sur des sujets qui fâchent - et par ailleurs sans rapport si directs que ça avec la question de la race telle qu'énoncée par J. Confavreux. A quoi joue le journaliste qui referme son chapitre immédiatement en prenant parti ?

Je vous engage à vous plonger dans les prises de paroles au Bandung du Nord, événement d’ampleur internationale ayant vu le jour grâce au travail acharné de plusieurs organisations antiracistes et décoloniales en mai 2017, auquel manifestement J. Confavreux ne s’est pas rendu, paroles retranscrites et disponibles sur le net, dont il n’a visiblement pas entrepris la lecture, malgré l'impression d'exhaustivité de références que son dossier laisse imaginer - on a par contre bien compris qu’il avait assisté assidûment au colloque sur « Le mot Race » d’avril 2019 à Paris VIII, mais passons. Le site du Bandung du Nord comporte les interventions s’y étant tenues, notamment celles regroupées sous l’intitulé « Les effets du racisme sur les masculinités et féminités opprimées : comment les combattre ensemble », interventions qui auraient pu servir à J. Confavreux pour étayer sa conclusion malhonnête. Cette malhonnêteté, qu’il paraissait dénoncer dans son premier épisode, nous y sommes habitués, en tant que militants, et il est de notre devoir, navré pour les néophytes, de la contrer. 

3. Enfin, et dans le même ordre d’idées, la pensée de Norman Ajari, comme celle d’autres non blancs dans la « série », fait office, à mon avis implicitement comme explicitement, de position négative, voire « extrémiste », à contrebalancer systématiquement puis à « dépasser », dans le scénario dialectique de J. Confavreux à l’œuvre dans chaque épisode, alors qu’elle nécessite un approfondissement obligatoire afin d’être pleinement appréciée comme déterminante en elle-même, positivement, d’un point de vue véritablement antiraciste. Le ton adopté par Confavreux est étrange lorsqu'il compare le philosophe à Etienne Balibar (volet 3) ou le contredit avec comme référence des articles ou interviews ayant lui-même menés (volet 6 avec Achille Mbembe). Cette utilisation de positions faisant office de négativité afin de mettre en évidence la parole qu'on juge positive, plus raisonnable, cette-dernière toujours avancée en seconde position comme pour marquer la températion, que l’on cautionne plus aisément en tant que blanc, moins « essentialisante », moins « identitaire », en un mot moins dérangeante, est un procédé en réalité quelque peu moralisant qui devient évident dans le dernier chapitre : le philosophe s'y voit qualifié de « philosophe indigéniste », terme péjoratif qu’affectionnent tout particulièrement les polémistes de droite, d’extrême-droite, notamment du Printemps Républicain.

Beaucoup d’autres auteurs sont cités afin d’être atténués ensuite par un ton plus positif que le leur et moins radical : c’est le rôle d’accalmie joué par exemple par la parole de Fatou Diome ou par celle de Fatiha Khemilat dans le troisième volet, par l’échange rapporté entre Balibar et Slouati dans le quatrième : « On peut discuter des avantages d’être blanc sans être dans une approche essentialiste. On peut discuter du fait qu’une approche formulée seulement en termes de privilèges et d’inconvénients risque de créer une césure pérenne entre des groupes qui doivent s’unir. Changeons les termes s’il le faut, l’essentiel étant que l’unité de nos combats se fasse à égalité de regard, donc en ne niant pas les discriminations que subissent certains et auxquelles d’autres échappent » (Slaouti). Ou par celle, plus flagrant encore, d’Eric Fassin, cité à moult reprises, toujours convoqué comme pour prendre de la hauteur analytique et surplombant l’ensemble du dossier comme celle d’un arbitre ou d’un sage portant la voix de la raison à garder.

J. Confavreux joue finalement au jeu dont il paraissait juste déplier le plateau et distribuer les jetons habilement dans la première partie, et auquel il aurait pu éviter de participer. S'il rapporte ce qu'a pu dire Fassin : « l’artiste, fort de ses bonnes intentions, veut parler pour (en faveur de) au risque de parler pour (à la place de) » (volet 5), qu'il s'applique ce qui pourrait être une règle de journalisme fort à propos. Il n’est en effet pas exempt de nombreux partis pris plus ou mois discrets, on l'a vu, et d’appels du pied à une modération, comme dans la conclusion du cinquième chapitre : prendre en compte, mais attention, sans durcir. Modération qui est surtout un point de vue de blanc, évidemment, et certainement pas celui de très nombreux militants et militantes non-blancs ayant trop à perdre à ne pas être radicaux.

Prenons un premier exemple révélateur, celui du « rappeur inconnu » (sic) Nick Conrad évoqué par J. Confavreux : « Dans la France contemporaine, à part quelques extrémistes prônant la « remigration » ou la création de nouveaux Bantoustans ou, de l’autre côté, un rappeur inconnu appelant à « pendre les Blancs », on semble loin de ces deux pôles. » Tout militant antiraciste sait très bien que cette affaire concernant le rap noir n’est pas si mince qu’elle peut le sembler aux yeux d’un journaliste blanc comme Confavreux. Sihame Assbague, souvent nommée dans la « série », ne s’y est pas trompée et a justement été capable d’évaluer la gravité idéologique du procès fait au rappeur dans le fameux live-tweet qu’elle avait eu le courage de publier. Le choix des mots de Confavreux n’est pas si innocent qu’il peut en avoir l’air, noyé dans la masse de signes de chacun de ses articles, et nous, militants, ne pouvons le laisser passer alors qu’il est par endroits si connoté, ici associant une affaire sérieuse d'acharnement judiciaire et médiatique envers un artiste noir au versant de la même pièce que celle d' « extrémistes prônant la remigration ».

Le rappeur inconnu Nick Conrad sur le plateau de C NEWS en mai 2019 Le rappeur inconnu Nick Conrad sur le plateau de C NEWS en mai 2019

Autre exemple dans le deuxième volet  : « Surtout, la description analytique de la race diffère très fortement d’un intellectuel à l’autre : à partir d’une peau sombre, Pap Ndiaye (...) déduit une « condition noire », Maboula Soumahoro (...) réfléchit à une « identité noire », tandis que le philosophe Norman Ajari revendique une « essence ». Pour Pap Ndiaye, parler des Noirs revient ainsi à se référer « à une communauté imaginée », perçue comme telle, et « à des personnes dont l’apparence est d’être noires, et non point à des personnes dont l’essence serait d’être noires ». À l’opposé, Ajari reprend à son compte les reproches adressés par les éminences du Parti des Indigènes de la Républiques (PIR), Sadri Khiari et Houria Bouteldja, dans un article intitulé « Pap Ndiaye tire à blanc », en jugeant l’universitaire incapable de « concevoir l’existence d’une identité raciale qui soit celle des opprimés, façonnée dans et par la résistance à l’oppression ». Pour Ajari, la reconnaissance d’une « condition », noire ou arabe, ne suffit pas (...). Quelque part entre ces deux positions, Maboula Soumahoro décrit dans Le Triangle et l’Hexagone (La Découverte) « sa lecture particulière du corps et de l’expérience noirs », située, dans son parcours personnel, à la croisée de l’Europe, de l’Afrique et des Amériques. Cette chercheuse (...) se positionne ainsi dans une affirmation identitaire. Mais, explique-t-elle (...), « cette position que certains jugent identitaire, [elle] n’en [a] absolument rien à faire » : « C’est aussi une invitation à faire tomber les masques : si moi je suis noire, vous, qui êtes-vous ? C’est ça la question. » La manière de penser le pigment se décline ainsi à l’infini et produit des positionnements intellectuels et politiques différents. » Pas certain que Maboula Soumahoro se situe « quelque part entre deux positions », ni dans « un positionnement politique différent » d'endroits présentés comme à l’opposé l’un de l’autre, comme dans une mythique « voie moyenne » dont Confavreux lui-même avouait paradoxalement se méfier dans le chapitre précédent.

Un philosophe comme Norman Ajari ou des militants de la Brigade Anti Negrophobie ne le nieraient pas, je pense : les temps ne sont plus à la modération. Mais à l'« offensive » , pour reprendre le terme utilisé par Nacira Guénif le 19 octobre 2019 au rassemblement « fantomatique » (sic) place de la République organisé par le Collectif de défense des Jeunes du Mantois, composé essentiellement de mères de familles, contre l'islamophobie à son paroxysme cet automne - et utilisé par Françoise Vergès, à juste titre comme mentionné dans le quatrième volet .

En outre, et pour revenir à l’exigence de vérité historique dont il était question ici premièrement, J. Confavreux se permet d’exposer des enchaînements de circonstances concernant ceux qu’il juge sans doute comme radicaux et comme modérés, alors qu’il n’a, tel qu'il l'expose en tout cas, ni tenants ni aboutissants pour fonder ses préjugés : dans le quatrième volet, par exemple, lorsqu’il relate qu’un Youcef Brakni « s’amuse encore » du fait que le 1er décembre 2018, l’acte III des Gilets Jaunes se déroule par hasard de calendrier en même temps qu’un événement antiraciste prévu plus de six mois auparavant avec de nombreuses organisations et donc difficilement annulable, comme en écho à la fin du chapitre précédent. Y a-t-il de quoi « s'amuser », sérieusement ? Rien d' « amusant » là-dedans. Monsieur Confavreux a-t-il conscience de l'énergie dépensée par les militants et militantes pour l'organisation de tels événements ? « Ça n’avait aucun sens de faire cette manifestation antiraciste en même temps alors qu’il y avait une insurrection à côté. C’est là qu’il fallait être. » Là encore : très vite dit. Où se doit d’être un militant antiraciste ? Doit-il se le faire dicter ? Où cela a-t-il le plus « sens » à son avis ? La réponse à la question ne peut tenir en un si petit paragraphe, ni émaner de la bouche d'un seul acteur.

Idem pour sa mention du rassemblement du 19 octobre 2019 sus-cité dans sa conclusion assumant d’insupportables partis pris : « L’automne 2019, qui a vu se succéder une fantomatique mobilisation contre l’islamophobie le 19 octobre, appelée par les seules organisations de l’antiracisme politique, puis une inédite et importante marche contre l’islamophobie le 10 novembre, une fois la mobilisation appuyée par plusieurs structures et mouvements de gauche, avec notamment la présence de Jean-Luc Mélenchon, le leader de La France insoumise, rappelle pourtant que les connexions demeurent nécessaires. » Ah oui ? Qu’est-ce qu’il lui permet de qualifier la mobilisation dans l’urgence du 19 octobre organisé par le collectif des mères de Mantes, et elles-seules à la base, comme « fantomatique » ? En quoi était-il plus légitime d’un point de vue antiraciste de rejoindre les rangs de la manifestation du 10 novembre et de répondre présent à ses initiateurs dans le cadre de la lutte contre l’islamophobie, quand on sait que les partis de gauche et d'extrême-gauche blanches présents en première ligne ont toujours été plus qu’ambigus (le mot est faible) concernant la stigmatisation des musulmans ? Depuis quand le nombre de personnes présentes à un rassemblement en prouve-t-il la pertinence, l’efficacité pour ne pas dire la radicalité effective, c’est-à-dire ayant des effets probants ? Franchement, en guise de final, J. Confavreux endosse lui-même dans sa « série » un rôle qu’il aurait pu nous épargner, mais qui révèle son véritable objectif : disqualifier, on se demande bien pourquoi dans ce cadre, telle ou telle organisation de militants et militantes qui ne lui ont pourtant rien demandé, pour rester courtois.

Rassemblement "fantomatique" contre l'islamophobie du 19 octobre 2019 place de la République Rassemblement "fantomatique" contre l'islamophobie du 19 octobre 2019 place de la République

Rassemblement "fantomatique" contre l'islamophobie du 19 octobre 2019 place de la République Rassemblement "fantomatique" contre l'islamophobie du 19 octobre 2019 place de la République

Pareil que pour les personnalités qu'il cite : a-t-il bien consulté tous les dossiers ? Concernant le blackface, par exemple : « L’exégèse des controverses prend parfois des dimensions cabalistiques, comme ce fut le cas autour des Suppliantes, dont les représentations furent annulées après des accusations de blackface. » écrit Confavreux. Mnouchkine et son Théâtre du Soleil, évoquée dans ce cinquième volet est, on peut le dire, farouchement islamophobe. Il suffit de lire des interviews d'elle sur la question. Confavreux en tient-il compte quand il parle des indignations des metteurs en scène sur la représentation des noirs au théâtre, et qu’il appelle à relativiser les tensions entre les camps en sous-entendant qu’une « cabale » serait comme fomentée contre celles et ceux « soupçonnés d’être complices des dominations » ? Ils et elles ne sont pas « soupçonnés ». Ils et elles sont complices, à travers leurs explications notamment, des dominations. « Mais se pose alors la question de la limite entre dénoncer des injustices réelles ou des réflexes injurieux et traquer la moindre référence exogène, au risque de prétendre à une pureté culturelle. Le problème est de tenir ensemble l’idée qu’évidemment la culture est affaire d’échanges et de métissage, mais qu’elle est aussi un espace de pouvoir et à ce titre concerné par les questions raciales. Ce qui implique au moins de saisir si l’appropriation se fait au détriment des premiers concernés. » Cela s'appelle noyer le poisson et contrairement à la teneur plutôt prometteuse du chapitre premier, c’est plus que ménager chèvre et chou.

Confavreux aurait mieux fait de citer des paroles non blanches « concernées » pour étoffer son propos, comme celles du site Cases Rebelles, qui, à l'époque de la sortie du livre très controversé Sexe, Race et Colonies, dirigé par Pascal Blanchard dont l'article comporte une illustration seulement, s'étaient admirablement exprimées à propos des polémiques en question.

 

En conclusion, malgré l'apparente qualité de la « série » que nous propose Mediapart et l'alléchant épisode de présentation scénarisé, dialogué et réalisé par J. Confavreux, désolé mais tout ça n'est vraiment pas satisfaisant, par manque criant d'objectivité dans le dernier épisode surtout, pour nous qui menons la lutte antiraciste pour la justice et la dignité, et qui subissons les « métamorphoses de la question raciale » de plein fouet.

« Certains représentants de ces politiques subalternes continuent de se vivre comme les aiguillons d’une gauche longtemps aveugle aux questions minoritaires, sans penser qu’il puissent devenir, aussi, les épines dans le pied d’un projet politique cohérent et émancipateur. » (volet 6)

M. Confavreux, des avis de la sorte, vous pouvez vous les garder, nous continuerons d’être vos « épines dans le pied », à défaut de vous mettre le doigt dans l’œil,  quitte à ce que vous en développiez, vous et le monde journalistique, une véritable septicémie.

C'est quoi la dignité, par Sadri Khiari © Sadri Khiari C'est quoi la dignité, par Sadri Khiari © Sadri Khiari

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Quant au livre Sexagon de Mehammed Amadeus Mack, qui se trouve être un très bon ami que j'ai en haute estime : cela ne servait à rien d’en parler ainsi. On comprend très mal le saut problématique entre la « culture », les « identités culturelles », la « création artistique », et les questions d'ordre sexuel explorées par Mack, si ce n’est encore une fois pour multiplier les références et étaler des anecdotes de lectures... Le livre a un contenu bien trop important pour être mentionné aussi vite fait ; et par ailleurs, il est bien plus proche des propos de Houria Bouteldja par exemple - accusée tout de même dans le volet 3 de « produire de la haine homophobe » - qu'on pourrait le croire (parler de sexualité au sein d'un chapitre sur la culture et la race, c'est une orientation, qui plus est, bien hasardeuse). Voir entretien et traduction sur le site de la revue Contretemps

Il en va de même pour la mention de l'ouvrage et des idées de Preciado dans les deuxième et sixième volets. Difficile d'en apprécier l'intérêt, s'il en est un, ici.

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