Jawad Bendaoud: un acharnement judiciaire et pénitentiaire

Le précédent texte publié ici-même sous le titre «Pour Jawad Bendaoud» a été jugé par certaines personnes trop «idéologique». En voici une version plus factuelle, plus dans l'esprit du temps : il faut veiller à ne pas trop être catégorique.

Centre pénitentiaire de Beauvais, Accueil des familles, mars 2019 © Max Fraisier-Roux Centre pénitentiaire de Beauvais, Accueil des familles, mars 2019 © Max Fraisier-Roux

Jawad Bendaoud, considéré par certains comme un « diable judiciaire », est actuellement en détention, à l’isolement, à la prison de Beauvais, et ce depuis déjà trois mois.

Pour comprendre ce qui se passe, il faut se figurer que Jawad a subi en décembre un procès pour « menaces de mort » (que je note comme procès B) dans le cadre d’un autre procès pour « recel de malfaiteurs terroristes » qui lui a été intenté en appel par les parties civiles auxquelles il avait eu affaire, après sa relaxe du 14 février 2018 (procès A).

Cette situation lui est extrêmement néfaste, je n’apprends rien aux personnes qui l’ont un jour vécue, et pour sa santé mentale et pour sa santé physique, alors que dans les deux cas, procès A et procès B, rien n’est encore joué.

Éléments de contexte

Le 11 décembre dernier, en comparution immédiate (B) suite à une plainte pour « menaces de mort » envers une partie civile de son procès en appel pour « recel de malfaiteurs terroristes » (A), Jawad Bendaoud s'est vu condamné à six mois de prison ferme avec mandat de dépôt.

Une peine plus que lourde, basée en majeure partie sur ses antécédents judiciaires, et sur son comportement jugé menaçant et imprévisible dans l'enceinte du Tribunal par la Cour.

J'étais présent pour le soutenir, et je peux vous dire que l'ambiance était plus que tendue. Non pas du fait que Jawad se soit emporté à maintes reprises - vu l'acharnement qu'il subit depuis 2016, il y a de quoi - mais par rapport à la teneur des accusations à son encontre, le rappel de tout son casier, et ce qu'on voulait leur faire dire conjointement : Jawad est un "caïd" de quartier populaire, son tempérament est violent, il faut l'enfermer.

En effet, nous étions en présence d'une affaire d'altercation dont aucun des témoins n'a pu apporter la preuve formelle (enregistrement audio ou vidéo) de ce qui a été rapporté comme ayant été proféré. L'accusation s'est basée sur le simple fait que, de par son profil psychologique, ses antécédents, ses démêlés avec la police, son procès A en cours, Jawad constitue un danger pour autrui - pour lui-même, c’est sans aucun doute considéré comme secondaire - et qu'il doit être condamné fermement. Donc incarcéré.

Jawad a littéralement hurlé son innocence, juré sur la vie de son fils, devant ses amis, ses frères, et même devant Dieu, qu'il n'y est pour rien dans tout ce qu'on lui reproche. Que certes il a un passé de voyou, il ne l’a jamais nié, mais que depuis sa relaxe (A), il a fait tout son possible pour mener une vie calme, et a respecté les impératifs de son bracelet électronique (dont il a écopé suite à une plainte abusive contre lui durant l’été et finalement retirée).
La présidente lui a bien rappelé que Dieu n'avait « pas sa place dans ce Tribunal » et a donc jugé comme vains ces serments, s'échinant à lui demander pourquoi il avait rompu son bracelet en garde à vue. Il est certain qu'il devait le porter avec fierté ce bracelet, et qu’il n’est pas légitime qu’il ait été en colère…

Pas de pitié pour Jawad. On ne lui pardonne rien. Pas même un mouvement d'humeur. Après le traumatisme de ses 27 mois de détention à l'isolement entre fin 2016 et début 2018, suite aux attentats, le voilà qui repart en prison. Alors qu'il avoue à la Cour qu'il devient fou avec tout ce qui lui arrive depuis plus de deux ans, il nous rassure quand-même, nous ses proches, avec son humour habituel : « Ne vous inquiétez pas, la prison, c'est la maison. » Mais nous ne sommes pas dupes : cette nouvelle incarcération lui fait très très mal.

Sans doute que cette situation explique le mea culpa et le lapsus d'un Jawad exténué le dernier jour de son procès (A) le surlendemain, le procès de sa vie - il encourt 5 ans de ferme.

Peu s'en sont émus. Pourtant il y avait de quoi.

Inconnues

Jawad est transféré rapidement de sa détention provisoire à Fleury à la prison de Beauvais, bien loin de son domicile, de celui de sa famille et de ses amis proches. A plus d'une heure de route. Nous transmettons tous les documents nécessaires pour les demandes de parloirs au centre pénitencier.

Que se passe-t-il alors ? Son avocat décide, à juste titre, de faire appel de la décision du Tribunal, car Jawad n'a pas à être reconnu coupable d'une accusation impossible à prouver. Soit. Par conséquent, renvoi est fait de nos documents à la Cour d'appel. Ceci début janvier.

En lui apportant quelques affaires propres le 31 décembre - plus de 15 jours après sa garde à vue et sa comparution immédiate - , les agents de Beauvais à l'accueil des familles, cordiaux, nous informent que Jawad est à l'isolement. « Encore ?! Et pourquoi ?! », insistons-nous. Nous n'aurons pas de réponse précise, simplement le vague argument : « pour sa sécurité car c'est un détenu médiatique », ce que Jawad nous confirmera dans ses lettres. Un « détenu médiatique » ? La faute à qui ? Ce sont les utilisateurs de réseaux sociaux qui ont fait de Jawad un personnage médiatique, les médias de toutes sortes qui se sont rués en meute sur lui pour alimenter la machine. Alors sous prétexte que ceux-ci ont besoin de générer de l'audience et du clic en relayant ses moindres faits et gestes, voire en les inventant de toutes pièces, Jawad subit une procédure d'isolement ?
« Arrêtez de me nuire! » avait-il déclaré sur ces mêmes réseaux aux journaux juste après sa relaxe.

Jawad se plaint d'être seul dans ses courriers. Il nous informe qu'il ne sort de cellule que pour faire du sport. Qu'il n'en peut plus de ces injustices qu'il subit, en nous répétant encore n’être ni un menteur, ni un terroriste. Cela nous le savons, nous, nous n'en avons jamais douté.

Nous patientons sagement mais l'absence de réponse du Tribunal pour les droits de parloir commence à tarder. Je vais chercher des informations le 19 février auprès de la personne chargée de soumettre les demandes au magistrat dans un contexte d'appel (B). Débordée de travail, rien n'avait été transmis depuis début janvier ! Elle promet de s'activer et de me contacter le 22. Rien. Je me permets de la rappeler, elle m'informe que « tout est désormais dans les mains de la magistrate » et qu'elle ne peut rien savoir. Durant mon dernier coup de téléphone du 28, voilà qu'elle m'indique, alors que je lui réclame des explications : « c’est une affaire sensible ». « Sensible » ? A qui la faute ? Qui s'acharne ? Qui n'a pu supporter la relaxe de Jawad et ne lui reconnait pas son droit à la liberté ? Qui veut le punir non pas pour ce qu'il - aurait - fait, mais pour ce qu'il est ?

Ce qui est une « affaire sensible » est de maintenir dans cette situation une personne pour laquelle un isolement de très très longue durée a déjà été une source de traumatisme sévère - suivi d'une sortie « sèche » évidemment, sans changement de nom ni protections, alors qu’il reçoit quotidiennement des menaces de mort - et ce pour un temps indéterminé, sans qu'il soit en mesure d'en savoir plus et de nous en informer.

Ce qui est « sensible », c'est que la décision d'autoriser des parloirs ou non dépende déjà d'une administration visiblement débordée, ensuite du bon vouloir d'une magistrate forcément partiale, qui ne valide rien, sans doute pour renforcer la peine. Je ne vois pas, sinon, d'autres raisons.

Des privations pendant encore combien de temps ?

A été requis lors de l'audience en appel de la décision du procès B le 20 février dernier : un an de prison ferme. Le double de la peine initiale.

Un an de ferme pour une altercation ? Parce que lui dit que... alors qu'elle dit que... et ainsi de suite ? Si ça n'est pas de l'acharnement encore une fois...

Car que va-t-il alors arriver à Jawad ? Va-t-il demeurer à l'isolement parce qu'on a fait de lui un personnage médiatique servant, dans un premier temps, de bouffon de la République, désormais de victime expiatoire ? Parce que son affaire est « sensible » ? Et va-t-il être privé de parloir encore longtemps ?

Nous nous trouvons, comme beaucoup de familles et de proches de détenus plus « anonymes », dans une impasse. Il n'y a pas de traitement de faveur, voyez-vous, concernant les prisonniers aux profils marginaux, fussent-ils célèbres. Impossible de réussir à débloquer la situation qui nous concerne, tandis que Jawad essaie, grâce à nos seuls courriers et cadeaux, de garder courage et espoir.

Jawad ne comparaîtra pas libre pour les deux verdicts de ses procès : celui (B) pour « menaces de mort », celui pour « recel de malfaiteurs terroristes » (A), respectivement les 27 et 29 mars.

Dans le pire des cas, hautement probable malheureusement, il restera en prison pour longtemps sans avoir eu le maigre bonheur de revoir ses proches entre les deux délibérés.

Cela n'est pas de cette manière que lui autant que nous décolérerons face aux institutions républicaines, qui décidément ont la main leste concernant une certaine catégorie de population - en l’occurrence dans le cas présent : les lascars, la racaille, les trafiquants de quartiers populaires, comme on les appelle - plus légère bien évidemment lorsqu'il s'agit de condamner des délinquants en col blanc.

Max Fraisier-Roux, ami proche de Jawad Bendaoud.
Le 20 mars 2019.

MAJ: Jawad a été condamné mercredi 27 mars à un an de prison pour "menaces de mort", et vendredi 29 mars à 4 ans de prison, à l'interdiction de ses droits civiques pendant 5 ans, et à l'indemnisation de très nombreuses parties civiles, pour "recel de malfaiteurs terroristes".  Il reste donc incarcéré à Beauvais. 

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