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Billet de blog 22 mai 2022

Miss Tic : « Donner une autre place à la femme dans la ville »

Entretien avec Miss Tic mené en février 2000 dans son atelier parisien à propos des origines de son travail, de ses intentions, de sa manière d'envisager son œuvre. Miss Tic vient de s'éteindre à l'âge de 66 ans.

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Miss Tic, "Bricole moi un été" © Max Fraisier-Roux, 2000

En février 2000, je m'entretiens avec Miss Tic dans son atelier du 13e arrondissement de Paris, dans le cadre d'un mémoire alors que je suis étudiant en licence de philosophie.

Miss Tic avait accepté de partager plusieurs heures avec moi à boire des cafés, intriguée par des questionnements qui la changeaient de ce sur quoi on l'interrogeait habituellement quant à son travail.

Une dizaine d'années plus tard, elle allait susciter davantage d'intérêt médiatique qu'à l'époque, en tant que figure féminine de l'art parisien à part entière ; mais au début des années 2000, seul un ouvrage existait sur elle aux fameuses éditions Florent-Massot, peu d'articles de presse, peu de reportages...

Miss Tic & Jean-Marie Lerat, Je ne fais que passer, Editions Florent-Massot, 1998

Miss Tic, doit-on considérer tes pochoirs comme des œuvres d'art, résultant d'un travail esthétique approfondi, ou bien simplement comme des moyens d'expression privilégiés pour sortir d'une situation d'urgence ?

- Les deux simultanément.

Il s'agit d'une démarche esthétique pour sortir de l'atelier ou de la chambre. J'écris depuis longtemps, pas en étant éditée, mais pour moi. Ce fut d'abord de l'écriture pour le théâtre de rue, mais aussi par amour de la littérature. J'ai d'abord voulu faire un métier artistique lié au livre. Puis, j'ai travaillé comme maquettiste, dans les arts graphiques, puisque j'ai un passé lié au dessin depuis toute petite.

J'ai habité à San Francisco, zoné beaucoup au Art Institute, dans un milieu artistique polyvalent (image, son, art-vidéo). Ensuite, à Paris, j'ai rencontré Speedy Graphito, Mesnager, Blek Le Rat. L'ennui m'a donné envie de devenir active. D'un seul coup, j'ai décidé de m'exposer dans le réel. Mon travail a été repéré très vite par les gens de la rue. Beaucoup de retours, sans forcément qu'on sache que c'était moi, et très vite, ça a pris corps. J'ai arrêté le théâtre, c'était trop une histoire d'ego. J'ai eu envie que ma pensée soit perçue. J'ai vagabondé dans la mouvance artistique en étant aux aguets. Dans les années 80, une vague de pochoiristes a émergé, et j'ai émergé dans cette vague en y trouvant un sens.

Etait-ce une démarche "rebelle" par rapport au circuit artistique traditionnel ?

- Je me suis plutôt dit : "Je vais devenir incontournable et ce sont les galeries qui viendront me voir." Peut-être que c'était très prétentieux... Je critiquais le circuit, mais pour le récupérer. C'était vraiment lié à un besoin d'émerger, et d'exister personnellement. Pas comme Blek, qui venait des Beaux-Arts. Lui savait ce que c'était et il faisait vraiment ça à l'encontre des institutions.

Miss Tic, "Je ferai jolie sur les trottoirs de l'histoire de l'art" © Max Fraisier-Roux, 2000

Créer, c'est résister ?

- C'est le rôle de l'artiste de résister à la banalité, au quotidien, à ce qui nous fait plier, ce qui nous casse. C'est de la résistance comme en temps de guerre, au sens héroïque du terme.

Est-ce l'image qui donne le sens dans tes pochoirs ou le texte ?

- Tout est issu de ma pensée. J'étais douée en écriture, moins en peinture. Ce n'est pas mon propos d'être une technicienne. Je suis artiste. Cela passe donc par tous les moyens du moment que quelque chose chez moi a à s'exprimer.

Et qu'as-tu à exprimer ?

- C'est "sauver son âme". Donner à voir et à entendre pour restituer ce qui m'a sauvée, aidée quand je subissais la solitude. C'est un échange en retour de ce qui m'a nourrie en peinture et en littérature. Redistribuer ce qu'on a, ne pas être en rétention.

Pourquoi l'échange est-il si important pour toi ?

- Par bonheur d'être au monde. C'est physique. J'aimerais dépasser le personnel. C'est là que cela devient art : il faut que les gens se l'approprie pour que ça me dépasse. Il faut pour que cela existe qu'il y ait communication. Pour Duchamp, "c'est le regardeur qui fait l’œuvre." Mon but est de questionner les gens. Pas d'apporter de réponses, ni de messages. Plutôt des questions.

Et questionner la femme. Donner une autre place à la femme dans la ville. L'image de la femme est déjà là, partout, sur les affiches. Moi, je donne l'image d'une femme particulière, caustique et humoristique. Mes femmes sont parfois tirées de photos de moi, pour rire, mais aussi de magazines. Je prends des éléments qui existent déjà, même des références à tel ou tel tableau, que certains perçoivent et d'autres non. 

Il y a donc un certain questionnement social et même politique à travers ton travail, indéniablement ?

- Oui, mais pas comme étant "féministe". Le côté socio-politique est incontournable, mais c'est plus une conséquence de ce que je fais. Je suis une individualiste forcenée.

Miss Tic, "Tout achever sauf le désir" © Max Fraisier-Roux, 2000

Pignon-Ernest dénonce aussi, en quelque sorte, l'absence de communication dans les villes, mais cela semble moins directement impliquer le passant, non ?

- Pour ce qui me concerne, c'est adressé.

Les passants sont-ils plus sensibilisés par le côté ludique du pochoir accompagné d'un court texte, à ton avis ?

- Je ne fais pas de sentences, plutôt des jeux de mots oui, parce que c'est ma nature. Même moi, je suis surprise par le hasard de détails qui se rencontrent, qui se répondent, dans mes œuvres. C'est comme un jeu de piste, et les détails jouent.

D'abord, il y a une lecture très simple, que tout le monde peut atteindre. Puis, si tu as plus de bagage, si tu es un peu initié, tu peux disséquer, et aller plus loin. C'est un jeu cérébral. Cérébral, mais pas "intello".

Car il faut que cette forme d'art demeure avant tout populaire, non ?

- C'est important d'être dans l'art populaire. Je viens d'une condition sociale prolétarienne et immigrée. J'ai eu accès à l'art de manière populaire. La rue donne accès à tout le monde, et ainsi, tout le monde a accès à l'art. Il faut rendre les choses. J'ai lu Prévert à huit ans, et ça a été une révélation par la simplicité. Il parle de choses qui m'étaient très proches. La forme n'est pas dure à comprendre, et culturellement, ça n'était pas loin de moi.

Que dire de la récupération par le circuit artistique traditionnel, par les galeries, du travail du pochoiriste ?

- Je suis artiste, pas marchande. Je fais des choses qui restent dans le domaine artistique. Le côté marchand ne m'intéresse pas. En revanche, si on me propose de faire des objets, des tee-shirts, des montres, par exemple, je suis d'accord. Je réponds à des commandes, si ça reste au plus près de moi. En même temps, j'ai fait des œuvres beaucoup plus techniques, des décors, des panneaux pour des meetings politiques, des créations qui sont autres que du "Miss Tic". Mais je suis dans le monde, et cela implique donc que je dois faire face à des nécessités à tous les niveaux : donc, gagner ma vie. C'est pour cette raison, les expositions.

J'ai un grand projet pour mai, financé par la mairie du 20e (un projet de relecture de grands tableaux classiques mettant en scène des femmes, toujours au pochoir), où les gens vont collaborer : c'est encore un moyen de faire les choses autrement.

Miss Tic, "Tes faims de moi sont difficiles" © Max Fraisier-Roux, 2000

Et la rue ?

- Je continue. Paris, c'est ma respiration. Je viens de perdre un procès suite à un dépôt de plaine pour la première fois depuis quinze ans ! Sinon, c'est la police qui m'arrête. Mais je n'ai jamais voulu jouer les martyres. Le côté hors-la-loi ne m'a jamais attirée, même si c'est un peu excitant. Il faut juste être transgressif, unique et original.

Si tu considères tout de même tes pochoirs comme des œuvres d'art,  leur caractère éphémère n'est-il pas décevant ?

- Ce n'est pas dérangeant. C'est le travail de la ville : il faut que ça soit vivant.

Par rapport à Pignon-Ernest : il dit travailler sur la mémoire des lieux. Moi je crée une mémoire aux lieux, une histoire, la mienne... Et c'est bien une mémoire, puisqu'après, le pochoir disparaît.

Penses-tu qu'il est plus intéressant de faire acte immédiatement, ici et maintenant, de créer quelque chose d'absolument nouveau, quitte à ce que cela disparaisse tout de suite, dans l'esprit d'une mode ; ou au contraire, que l’œuvre puisse durer ?

- Mon imagerie tient à la mode des années 80. Même parfois des années 50. Mais j'ai plus envie de faire quelque chose qui dure. Il faut dépasser les modes. J'ai toujours été transversale aux modes. Dans la globalité d'une œuvre. Ce n'est pas du tout une histoire de "coup".

Pour Eluard, c'est "le dur désir de durer". Quand on voit l'histoire de la peinture, il y a besoin de temps, de patience, pour qu'il y ait un ensemble. En art contemporain, ce n'est souvent que des "coups", une idée unique, mais pas de cheminement de la pensée, pas de richesse.

Miss Tic, "Et l'amour, mon amour" © Max Fraisier-Roux, 2000

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