Les islamistes ont-ils un cœur?

« Finalement, j’étais musulman depuis toujours mais je n’avais jamais pensé à Dieu. J’ai découvert que Dieu était dans mon coeur. Et que mon coeur se remplissait de Dieu. Pour cette raison, je sais au plus profond de moi que le djihadisme ne pourra plus jamais m’attirer : parce que j’ai rencontré Dieu. Aucun humain ne se mettra plus jamais entre Lui et moi. » Farid Benyettou

Introduction

En ce début d'année, deux ouvrages publiés en janvier monopolisent la tête des ventes à la Fnac, dans la section « Histoire - Stratégie - Terrorisme » : Les territoires conquis de l'islamisme, sous la direction de Bernard Rougier, éditions PUF ; et Le jihadisme français, d'Hugo Micheron, préfacé par Gilles Kepel, éditions Gallimard.

« Malgré un débat vigoureux et un grand nombre de publications sur le sujet, à l’aube de la décennie 2020, aucune recherche empirique de grande ampleur n’a été menée pour expliquer l’attrait du jihad syrien auprès d’une partie de la population française, le diagnostic général permettant de comprendre ces dynamiques demeurant de la sorte inaccessible. » Hugo Micheron, Le jihadisme français, Introduction.

« Rien n’a été aisé à mettre en œuvre, mais cela n’était pas hors de portée d’un jeune chercheur curieux de comprendre. » Micheron, Ibid., Conclusion.

« Loin de tout parti pris idéologique, l'auteur déconstruit les théories obsolètes qui ont conduit aux errements de bien de nos dirigeants et de nos éditorialistes, depuis le fourre-tout de la « radicalisation » jusqu'à la représentation illusoire de la prison comme un univers totalitaire et coupé de la société. (...) (L'ouvrage) est aussi porteur d'un immense espoir. En permettant de comprendre la logique à l’œuvre dans la suite des drames qui ont marqué l'histoire récente de la France, il nous donne les moyens de prévenir nombre de ceux qui pourraient leur succéder. » Micheron, Ibid., Préface de Gilles Kepel. 

On est jamais mieux servi que par soi-même. Et Gilles Kepel est clair : le livre de son protégé est là pour « donner les moyens de prévenir » … 

Quels moyens ? 

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Dans les deux cas, les auteurs de ces livres nous parlent de « géographie islamiste », de « foyers idéologiques »,  d'« enclaves salafo-jihadistes »,  d’« écosystèmes », de « foyers de diffusion » ...

« La diffusion du salafisme ne se limite donc pas à un mouvement de recrutement ni à quelques vitupérations. Il requalifie le territoire autour d’individus, de lieux, d’initiatives comme autant de « marqueurs » symboliques d’un « écosystème « islamiquement pur » ». Micheron, Ibid., I, 1.

« La richesse de connexions d'un espace militant est un indice de risque potentiel en termes de rupture avec la société globale. Plus l'espace en question est connecté à d'autres espaces ou foyers idéologiques, à l'intérieur ou à l'extérieur du territoire national, sous les formes les plus variées (…), plus il a de chance de devenir un espace stratégique dans l'expression de l'islamisme. Il existe donc une géographie islamiste du pouvoir dont il convient de retracer la cartographie et les reliefs, les croisements et les nœuds de communication, ainsi que les flux idéologiques, économiques et interpersonnels. » Bernard Rougier, Les Territoires conquis de l'islamisme, Introduction.

Voilà qui n'y va pas de main morte. 

Lorsqu'ils sont interrogés sur leur travail dans la presse, ces hommes s'expriment suivant ce même lexique, incitant leurs potentiels lecteurs à s'imaginer qu'il faut reconquérir d'urgence une France menacée de partout, jusque - et surtout - dans ses prisons. Les deux se vantent effectivement d'avoir « enquêté » l'un et l’autre en milieu carcéral, et concluent que les prisons seraient de véritables viviers du jihadisme en France, qualifiées d’« ENA du jihad » (Micheron, Ibid., III, 2). 

« L'univers carcéral cristallise ces changements. Il les condense et les accélère, puisqu'il existe une extrême porosité entre l'intérieur et l'extérieur, la détention et la liberté. La prison est un lieu de transmission entre les détenus (d'une expérience à l'autre), de socialisation à la norme religieuse (lors de des promenades, lors des discussions avec les « droits communs» ), de subversion de l'ordre pénitentiaire (attitudes de défis, inscriptions sur les murs et diffusion de consignes), d'agression du personnel (ou de compromissions avec celui-ci moyennant la reconnaissance de nouvelles normes religieuses), voire de formation intellectuelle et d'édification pour certains prisonniers (les plus importants, de Ibn Hanbal à Al-Zarqawi, n'ont-ils pas subi cette épreuve ?). C'est en prison que se pensent et s'élaborent les nouvelles doctrines de l'islamisme, transmises lors des visites ou des discussions téléphoniques sur les messageries cryptées. »  Rougier, Ibid., Introduction.

« À l’image des instituts salafistes du Caire ou de Damas, l’univers carcéral formait une sorte d’enclave tentaculaire derrière les barreaux où la diversité du jihadisme hexagonal prenait conscience d’elle-même. » Micheron, Ibid., II, 2.

Tout partout, vous dit-on, même dans les espaces les plus surveillés. 

Question fondamentale avant de se pencher sur leurs idées : quel est cet « islamisme » selon ces auteurs ? Qui le promeut, pensent-ils ? Contre qui s’élèvent leur théorie et leur doctrine ? En quoi celles-ci sont-elles finalement dangereuses pour un projet politique constructif, puisque ce que préconise Kepel pour « prévenir », depuis 2015, échoue visiblement ? 

Tentons d’apporter quelques éléments de réponse à ces interrogations.

 

L’islamisme. La misère de l’athéisme. Une théologie de résistance.

Qu’entendent Bernard Rougier et Hugo Micheron par « islamisme » ? 

Dans les interviews, c’est flou, la question n’est jamais vraiment posée à Rougier par exemple, alors que le terme revient incessamment dans sa bouche. Dans son livre, il s'explique heureusement, mais cela n’est guère plus convaincant. 

Jugez plutôt :

« Le présent ouvrage ne parle donc pas de l'islam en soi, mais de sa traduction idéologique actuelle : l'islamisme. Il prend soin de distinguer les deux expressions, en prenant le contre-pied de ceux, idéologues islamistes et intellectuels identitaires, qui s'accordent, pour des raisons opposées, à les confondre. (…) En dépit de différences respectives parfois profondes et d'une compétition interne féroce pour conquérir l'hégémonie sur l'expression religieuse des musulmans en France, ces réseaux religieux ont pour commune particularité de produire un islam en rupture avec la société française, qu'il s'agisse des valeurs constitutives de son pacte social - la République - , des principes de légitimation de son organisation politique et morale - la démocratie libérale - et la définition historique de son modèle de citoyenneté avec relégation du religieux dans les frontières du privé. »  Rougier, Ibid., Introduction.

« L’islamisme est entendu ici comme le refus assumé de distinguer l’islam comme religion, l’islam comme culture et l’islam comme idéologie, ainsi que par le souci de soumettre l’espace social, voire l’espace politique, à un régime spécifique de règles religieuses promues et interprétées par des groupes spécialisés. (…) En dépit de leurs différences respectives, ces courants s’accordent à redéfinir par le religieux le lien entre les Français musulmans (d’origine maghrébine, subsaharienne ou convertis) et la société française. Jihadisme et salafisme se proposent de dissocier les musulmans de leur citoyenneté politique, soit sur un mode violent (position du jihadisme), soit sur un mode piétiste et ostentatoire (position du salafisme et du Tabligh). Les Frères et le réseau d’associations qui les suivent veulent, par une participation prétendument citoyenne (seulement dans la forme et non dans la substance), modifier les cultures politiques des États membres de l’Union européenne, pour les adapter à une définition communautaire et collective d’un islam soumis à leur direction. La promotion de cette définition est une étape indispensable pour permettre aux Frères d’affirmer leur pouvoir de négociation vis-à-vis des pouvoirs publics, d’abord comme groupe de pression, ultérieurement comme parti politique. (…) Cet écosystème ne prône pas la lutte armée sur le sol français, mais entretient une logique de rupture avec la société globale et ses institutions. Cette rupture est ensuite exploitée par l’argumentaire théologique et politique des jihadistes. Ceux qui ne se reconnaissent pas dans cette production d’islam n’osent pas la remettre en cause publiquement, de peur de rompre le consensus local et de passer pour des traîtres à leur communauté. Pour eux, le silence s’impose dans la plupart des cas. Et pour ceux qui ont les moyens, le déménagement dans des centres-villes plus disposés à accepter la diversité des points de vue et des modes de vie. » Rougier, Ibid., chapitre 1.

Micheron, lui, s’embarrasse moins et renvoie directement à son confrère : 

« Le débat autour des définitions de l’islamisme est ancien. Nous avons privilégié dans les pages qui suivent les définitions établies par le professeur Bernard Rougier. Elles présentent l’intérêt majeur de correspondre aux catégories qu’utilisent les militants eux-mêmes et d’épouser la dynamique générale du terrain que nous étudions. (…) Aussi, lorsque l’expression « islamisme » sera employée, elle renverra à ces groupes et à leur souci commun de soumettre l’espace social à un régime spécifique de règles religieuses. » Micheron, Ibid., Avertissement.

En deux mots : on nous parle de l'islam politique, d’islam sous sa forme politisée. Sous-entendu, celle qui ne saurait être tolérable au sein de la République, celle qui conduirait à mener sa vie « en rupture » avec le reste de la société, suppose-t-on, à la régir en communauté selon ses croyances, à la politiser à travers sa relation avec autrui, ni plus, ni moins.

« Née en Europe, la modernité politique sépare et hiérarchise les ordres (les valeurs reconnues dans l’ordre religieux ne peuvent s’imposer dans l’ordre politique). Sa version française, souvent décriée pour son universalisme abstrait, a été philosophiquement conçue pour intégrer aussi largement que possible la diversité sociale. Elle prend chair dans des sociabilités concrètes qui donnent forme à ses promesses d’émancipation. À l’inverse, les idéologues religieux de la périphérie – et ceux qui les inspirent depuis les centralités moyen-orientales – souhaitent re-hiérarchiser les ordres à partir du seul référent transcendantal. Ils condamnent sans relâche les lieux de convivialité, pourvoyeurs de corruption morale et religieuse. Ces lieux – frappés le 13 novembre 2015 à Paris et le 14 juillet 2016 à Nice – n’attestent pas seulement d’une mixité sociale, ethnique et sexuelle honnie dans son principe. Leur fréquentation par de jeunes Français d’ascendance musulmane marque pour ces derniers le partage d’une sociabilité commune à l’ensemble de leur génération. C’est ce monde commun qui s’exprime dans les sociabilités urbaines. Et c’est cette sociabilité urbaine qui résiste à l’emprise d’un discours visant à enfermer les musulmans français dans une définition idéologique de leur identité religieuse. » Rougier, Ibid., Chapitre 1.

« Tous en terrasse ! »

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Aucun doute que l’on craint à travers ces mots le spectre de l’islam politique, à savoir celui d’une réintégration de principes religieux au sein même du mode de vie contemporain normal et normé des sociétés « européennes » et « modernes ».

D’ailleurs, plaisanterie mise à part, on ne va pas se mentir : en France, islam politique = Algérie = FIS = GIA, et du reste, le professeur et le « jeune chercheur » nous parlent du groupe constamment : 

« L’influence considérable de l'islamisme algérien sur le territoire français comme en Belgique, à Roubaix, à Bruxelles, en région lyonnaise, en région parisienne, en Haute-Garonne, doit faire l'objet d'une réévaluation. A titre d'exemple, le milieu religieux toulousain a été travaillé en profondeur par d'anciens militants du GIA exilé en France dans les années 1990 et se réclamant à l'époque du FIS [note renvoyant au « livre pionnier » (sic) de... Micheron] » Rougier, Ibid., Introduction.

« Les Algériens remarquent la présence des Clain et de leurs proches qui affichent leur orientation intégriste. À l’instar de Corel, Chadli saisit l’opportunité de s’appuyer sur cette dizaine de jeunes pour construire son influence dans les cités toulousaines. Il organise entre 2000 et 2001 des séminaires religieux dans des appartements HLM du Mirail qu’ouvre pour l’occasion son réseau de connaissances locales. Les différentes franges de l’islamisme balbutiant s’y côtoient, des Frères musulmans séduits par ces idées ultra-sectaires aux salafistes durs du GIA » Micheron, Ibid., I, 1.

Une « définition historique d'un modèle de citoyenneté avec relégation du religieux dans les frontières du privé », une « modernité politique (...) version française, souvent décriée pour son universalisme abstrait, (qui) a été philosophiquement conçue pour intégrer aussi largement que possible la diversité sociale (...) (et) prend chair dans des sociabilités concrètes qui donnent forme à ses promesses d’émancipation... » Toujours la même rengaine paradoxale, sur laquelle on ne va pas s’étendre encore une fois…

Sans pour autant prôner sécession - et encore, on peut y réfléchir sérieusement concernant l'abstentionnisme en périodes électorales, par exemple - voici une idéologie bien désincarnée que celle qui, défendue par des individus se vantant bien souvent d’être scientifiques, chercheurs, et athées, consiste à laisser penser qu’on ne devrait pas agir en société selon un système de croyances et de valeurs, tout en prétendant que cette dite société est prête à accueillir celles-ci dans l'absolu, « abstraitement ».

C'est ce que démontre brillamment le critique et théoricien de la littérature Terry Eagleton, de la gauche radicale catholique anglaise, dans l'excellent article « Misère de l'athéisme » originellement paru sous le titre de « Lunging, Flailing, Mispunching », London Review of Books, octobre 2006, quand il s'en prend aux succès de librairie, tels que celui de Richard Dawkins, ouvertement anti-religions :

« Les rationalistes militants comme Dawkins (…) sont d’une certaine manière les moins bien placés pour comprendre ce qu’ils fustigent, puisqu’ils ne croient pas qu’il y ait quoi que ce soit à comprendre, du moins rien qui vaille la peine d’essayer. C’est pourquoi ils produisent invariablement des caricatures vulgaires de la foi religieuse qui feraient grimacer un étudiant de théologie de première année. (...) La raison ne fait certainement pas tout pour les croyants, mais elle ne le fait pas davantage pour les non religieux les plus sensibles et civilisés. (…) Nous conservons de nombreuses croyances qui ne reposent sur aucun fondement rationnel inattaquable, mais qu’il reste néanmoins raisonnable d’entretenir. Seuls les positivistes pensent que « rationnel » signifie « scientifique ». (...) Dieu n’est pas un obstacle à notre autonomie et à notre plaisir mais, comme le défend Thomas d’Aquin, la puissance qui nous permet d’être nous-mêmes. Comme l’inconscient, il est plus proche de nous que nous le sommes de nous-mêmes. Il est la source de notre autodétermination, pas de son effaçage. Le fait d’être dépendant de lui, comme le fait d’être dépendant de nos amis, est une question de liberté et d’épanouissement. En effet, « amitié » est le mot qu’utilise Thomas d’Aquin pour décrire la relation entre Dieu et l’humanité. » Terry Eagleton, « Misère de l'athéisme », in Période, 7 mars 2016.

Évidemment que toute personne agit pour elle et interagit avec les autres selon un système de croyances et de valeurs propre et partagé à petite ou grande échelle. Que ce système soit issu de religions institutionnalisées disons, avec leur clergé, religions du Livre, ou d'autres origines, comment envisager qu’on puisse vivre effectivement sous le régime d'une universalité abstraite imposée, sans que ces déterminations nées de sa foi propre ne viennent interagir avec lui et le remettre en question par endroits ? Les vertus d’altruisme, d’aide à son prochain, par exemple, sont bien inculquées par l’éducation, entre autres, et donc un ensemble de convictions singulières, pour ne pas dire de valeurs individuelles, orientées vers le bien, le « bien-commun » même comme on dit, auxquelles adhèrent les personnes qui vous éduquent, « religieuses » ou pas, non ?

« Pour le christianisme, le salut est une question de soin envers le malade et d’hospitalité envers l’immigrant, de protection du pauvre contre la violence du riche. Ce n’est pas le moins du monde une affaire de « religion », et cela n’implique pas de tenue vestimentaire spécifique, de comportement ritualisé ou de caractère pointilleux.» Eagleton, Ibid.

J’ai même envie de demander : le système de croyances des religions du Livre, par exemple, est-il plus dangereux pour la vie en société, et même au niveau mondial et planétaire, sous un prisme écologique, que la religion du profit, du progrès, du capitalisme et du consumérisme, qui s'épanouit elle aussi au sein de cette universalité abstraite ?

« Dawkins déteste – non sans raison – les fondamentalistes ; mais pour autant que je sache, ses diatribes anti-religieuses ne sont jamais allées de pair avec un travail de critique du capitalisme mondial qui engendre la haine, l’anxiété, l’insécurité et un sentiment d’humiliation, et génère le fondamentalisme. Au lieu de cela, comme ne manquent pas de le ressasser les blablas médiatiques obtus, on en revient toujours à la religion. » Eagleton, Ibid.

Il y a des personnes dont l’existence est déterminée par cet ordre de valeurs là : accumuler des biens, consommer, etc. La civilisation ainsi régie ne crée-t-elle pas des dégâts majeurs pour la vie ensemble, pour la totalité des êtres vivants, pour la planète ? Être convaincu du bien-fondé du scientisme, du positivisme, du progrès… au mépris d’une économie de vie écologique et respectueuse de la nature... sait-on si cela ne commet pas plus de mort à l’échelle planétaire que cet islam politique, père de tous les vices, voire même que des attentats commis par des terroristes qui agiraient au nom d'une doctrine marginale, fût-elle issue de la religion musulmane, chrétienne, ou bouddhiste ?

« Jésus traînait avec des putains et des marginaux, était remarquablement décontracté sur tout ce qui avait rapport au sexe, voyait la famille d’un mauvais œil (…). Jésus nous engageait à nous détendre à propos de la pauvreté et des biens matériels, avertissait ses disciples qu’ils mourraient d’une mort violente, et insistait sur le fait que la vérité tue et divise autant qu’elle libère. Il maudissait aussi les pédants à la suffisance moralisatrice et effrayait la classe dirigeante (...). L’imperturbable impartialité scientifique de Dawkins est telle que, même en quatre cents pages de livre, il a grande peine à concéder que ne serait-ce qu’un seul bénéfice humain ait pu découler de la foi religieuse, point de vue a priori invraisemblable puisqu'empiriquement faux. Les innombrables millions de personnes qui ont dédié leur vie de manière désintéressée au service des autres au nom du Christ, de Bouddha ou d’Allah, sont effacés de l’histoire de l’humanité, au nom d’une croisade autoproclamée contre la bigoterie. » Eagleton, Ibid.

A l'heure où Delbert, et Chuck Sims Africa de MOVE viennent enfin d'être libérés après des dizaines d'années d'emprisonnement à Philadelphie, où la nécessité d'un écologisme décolonial se fait impérative selon le chercheur Malcolm Ferdinand, comment peut-on décemment continuer à vivre de manière aussi fonctionnelle de nos jours, avec indifférence, tel le simple rouage d’une machine qui s’emballe vers la catastrophe, sans être attiré par de nouvelles quêtes de sens, de nouvelles croyances - et on voit que tout le monde en cherche - , sans quitter la route qu’on nous trace pour rejoindre celles et ceux qui agissent pour le « bien-commun », malgré ce que la religion de la rationalité publique attend d'eux.

On voudrait que les gens vivent de manière purement fonctionnelle et matérialiste. Dans « le privé », ils feraient ce qu’ils veulent selon leurs convictions, mais après, dans « l’espace public », c'est une autre histoire, ils ne devraient se réduire qu’à des fonctions, qu'à des comportements machinaux. Si on va par là : vous êtes dans la rue, vous croisez quelqu’un dans la précarité, et bien vous ne lui venez jamais en aide. Parce que ça n’est pas votre fonction que de lui en proposer. Si vous êtes charitable, vous n’êtes pas dans le rapport neutre fonctionnel qu’on attend de vous : vous êtes à ce moment-là animé par vos sentiments, par votre croyance dans des vertus d’entraide, de fraternité… vous n’êtes pas dans le protocole qu’on attend que vous respectiez et au bien-fondé duquel vous devez croire : seul l’État y pourvoit, arrêtez de ressentir et de penser, vous répète-t-on. 

C'est l’absurdité scandaleuse à laquelle font face des militants et de simples citoyens de manière exponentielle ces dernières années du fait des « crises migratoires » avec les délits de solidarité toujours sévèrement sanctionnés, « la sauvegarde de l’ordre public (étant) aussi un objectif à valeur constitutionnel ». Exemple : à Paris, suite à cet argument, dans les « bidonvilles » de « migrants et de toxicomanes » porte de la Chapelle ou tout récemment porte d'Aubervilliers, sites autour desquels la mairie fait réprimer ces citoyens qui empêcheraient le démantèlement de « poches » ou d’« enclaves » qu’on suppute viviers de malfaiteurs ; alors que bon nombre d'associations ou de simples riverains bénévoles sont les seuls finalement à agir pour venir en aide aux populations dans la détresse. 

En cela, l’islam politique, mais pas que lui donc, dérange, évidemment :

- Parce qu’il se permet des modes de pensée et des actions que ne s'autorisent pas, ou plus autant, d’autres formes de croyances (je dis « croyance » pour ne pas qu’on arrive en commentaire en me sortant des slogans du genre : « religions, pièges à con »), par des biais associatifs humanitaires notamment, lesquels se retrouvent du coup ultra-surveillés (Baraka City par exemple) - les musulmans se sensibilisent et se mobilisent davantage que les autres, c’est un fait culturel majeur ;

- Et parce que cet islam politisé se le permet d’autant plus qu’il y a un regain de contrôle, de répression, de persécution mondiale envers les musulmans, un regain de lois liberticides et de crimes commis contre leur communauté, qui se rassemble et combat l’oppression dont elle est victime. Il est bien normal qu'elle le fasse et entre en résistance politique et humanitaire, à notre échelle déjà, en tant que population située en France, collaborant à la vie de la société française, responsable en cela de la politique mondiale du pays, et réclamant du coup une légitime égalité de droits, en particulier de parole. S'auto-organiser quand on est dans le collimateur perpétuel, qui l'empêcherait à des communautés plus « respectables », moins montrées du doigt ? 


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Aïssam Aït-Yahya, décrit dans le premier chapitre du livre de Micheron comme un « « théoricien », auteur d’ouvrages fort prisés au sein de la mouvance jihadiste, (ayant) élaboré un programme de renouveau identitaire salafiste » (Ibid., I, 2), le résume très bien ainsi, et on ne saurait lui donner tort au vu de l’actualité :

« Insoumission à la modernité, c’est dire : je vis en France, je respecte la loi (construction humaine historique critiquable), je ne cause de tort à personne, je vis en maximisant mes intérêts et ceux de ma religion (droits et libertés fondamentales) et j’ai des croyances politiques et philosophiques radicalement opposées aux vôtres : cela ne fait pas de moi un criminel. Mais dire ça et penser ça en France : c’est complètement intolérable et à lire certains, cette vision totalement sereine et apaisée mais forte et incorruptible, c’est justement plus dangereux que le terrorisme ! De plus, en philosophie le terme modernité regroupe beaucoup de thématiques (sécularisation, individualisme, matérialisme) dont les idées politiques peuvent entrer en contradiction avec la philosophie islamique. Être musulman au final, c’est entrer en résistance contre tout un processus de civilisation qui engendre des dérives et déviations, islamiquement intolérables. (…)

L’athéisme est une religion sans divinité ni dogme ni croyance ni rite autres que ce que la raison de l’homme lui dicte, l’athéisme est une religion où l’homme est finalement (fatalement je dirais) la divinité. L’athéisme est donc profondément lié au christianisme : Jésus était Dieu (dieu réincarné donc homme redevenu Dieu). Dans l’athéisme, tous les ex-petits chrétiens deviennent donc à leurs tours leurs propres divinités, ce n’est pas Nietzsche qui me démentirait. L’homme est religieux, il faut juste savoir trouver quel est son sacré, quelle est la loi religieuse qu’il respecte scrupuleusement. La modernité occidentale, c’est justement le fait de cacher cette réalité aux hommes modernes afin qu’ils croient que l’humanité est libérée du religieux « traditionnel » : en occident, elle ne s’est libérée de ses anciennes religions que pour tomber dans d’autres nouvelles qui lui ont promis le paradis sur terre. On connaît la réalité de la promesse depuis la fin du XIXème siècle... (…)

L’État républicain français a toujours eu la phobie des solidarités qu’il ne contrôle pas, et des identités fortes, qu’elles soient régionales, linguistiques ou ethniques, d’où le « La France une et indivisible » réalisée sur le massacre de la dissidence vendéenne anti-républicaine. (…) Aujourd’hui, avec la nouvelle génération de musulmans français nés dans ces cités-dortoirs et ces ghettos, il y a renouvellement des consciences politiques et religieuses : s’il n’y a pas de travail pour des musulmanes voilées ou des musulmans barbus, diplômés ou non, ils créeront leurs propres emplois, si l’école publique laïciste exclut, le système d’éducation privée se développera, etc... Et que les intellectuels au service de l’État appellent cela communautarisme, cela nous importe peu, nous n’avons plus cette logique de soumission post-coloniale de crainte, car nous, nous appellerons cela tout simplement « vivre ». Donc ce pseudo-combat contre le communautarisme est un combat pour maintenir les musulmans non seulement exclus mais au bas de l’échelle sociale, en leur faisant passer un message simple : si vous voulez monter dans la hiérarchie, reniez vous, reniez votre histoire, votre origine et surtout reniez votre religion. » Aïssam Aït-Yahya, in Le nouveau monstre, « L’interview de Gustavo : Aïssam Aït-Yahya ! », 8 mars 2017.

A noter qu’Aït-Yahya, mentionné dans la bibliographie de l’enquête de Micheron, partie « Littérature militante et propagande », s’est tout récemment adressé au « jeune chercheur  » dans cette cinglante et imparable lettre ouverte - droit de réponse.

Elias d'Imzalène, qualifié dans le magazine L'Incorrect de « militant assumé de l'islamisation de la France », suite à sa participation au rassemblement remarqué contre la présence d’Eric Zemmour sur CNews en novembre dernier, le dit, lui, de la manière suivante : 

« Le Coran est un livre saint, à l’instar de la Bible. Je ne pense pas que la Constitution française ait la même valeur pour un croyant. Mais il est vrai que suivant le lieu et l’époque, des adaptations de la pratique se font. Une minorité musulmane n’a pas tout à fait la même pratique qu’une population dans un pays à majorité musulmane. J’en appelle personnellement à la création d’une cinquième école juridique musulmane prenant en considération le contexte et le fait minoritaire, une théologie de la résistance et non de la soumission au pouvoir du pays, quel qu’il soit… (…)

La base c’est de résister à la tentation de la soumission à certains pouvoirs qui veulent en fait désislamiser sous couvert de politique de déradicalisation en aliénant nos libertés et nos principes, dont celui de l’État français actuel. (…) Je considère que les pouvoirs publics n’ont pas aidé les musulmans et les entravent. (…) 

L’islamophobie en France (…) n’est pas tant liée à l’expression musulmane qu’à une perte de sens plus générale dans la population française face à une absence de « nous » voulue par la modernité, que les familles françaises n’arrivent plus à retrouver ou à incarner. Le musulman est devenu le miroir déformant de l’identité française, puisqu’elle ne se retrouve plus. L’identité française en ce moment, faute d’exister par l’affirmation, se construit donc dans une opposition à une culture musulmane fantasmée. (…)

Il faut essayer de contextualiser. Les populations musulmanes sont arrivées depuis fort longtemps. (…) Il y a effectivement eu au début une désislamisation des populations musulmanes qui s’est produite. C’est paradoxalement ce phénomène qui a été le facteur principal de la réislamisation contemporaine, notamment du fait des femmes qui ont remis des principes musulmans dans les familles. Le regroupement familial est la raison de la réislamisation par les femmes et du retour de la culture musulmane au centre de la vie familiale des immigrés. » Elias d’Imzalène, « J’en appelle à une théologie de la résistance au pouvoir du pays », in L’Incorrect, 5 décembre 2019.

« Principes » de vertu dont je parlais plus haut.

Et si l’État « entrave » l’expression de ces vertus, l’humain prendra de toutes façons l’initiative de lui-même, on le sait très bien, en écoutant son cœur et sa foi, quitte à aller à l’encontre de la raison et de ses lois. C'est comme ça.

 

Salafiser l'islam, jihadiser le salafisme. Activistes, militants et décoloniaux. 

Dans un entretien promotionnel publié sur le site du Monde, « Les djihadistes sont à l’aise dans l’enclavement territorial et communautaire », Hugo Micheron tient des propos sur l'histoire géostratégique contemporaine du terrorisme, qui paraissent à première vue intéressants, dans le style de son mentor Gilles Kepel et de son Terreur dans l'hexagone (Gallimard, 2016). Cependant, et évidemment, l'interview dérive sur ce que Gilles Clavreul a dû fortement apprécier et qu'il évoque dans un éditorial du Point intitulé : « Hugo Micheron, le djihadisme les yeux dans les yeux », à savoir : l'expansion de l'idéologie salafiste - ou « islamisme salafisé » pour paraphraser Micheron dans Le Monde et dans son livre (Ibid., III, 3) - et son expression politique à travers les réseaux « militants ».

« Au début des années 2000, les pionniers du djihad français, peu nombreux, ont ainsi fait leur apparition à Toulouse, Strasbourg ou Roubaix dans des quartiers où d’autres mouvements islamistes comme les Frères musulmans, les tablighis et les salafistes étaient déjà présents. Une fois installés, ils se sont livrés à du militantisme de « base », en faisant du porte-à-porte ou des rappels à la norme islamique au cours de tournées au pied des immeubles. Lorsque la pollinisation de leurs idées a fonctionné, elle a fermé ces quartiers de l’intérieur, sur le modèle d’une enclave plus ou moins structurée. (...) Les djihadistes sont à l’aise dans l’enclavement territorial et communautaire. Ils vantent à cet égard les modèles belge et britannique qui leur paraissent plus perméables à leur stratégie à long terme. Ils ont noté que le maillage territorial de l’État français a été un de leurs obstacles. Ils s’en prennent violemment aux musulmans français qui, à leurs yeux, sont « trop français », trop pétris de l’idéal républicain. Ils considèrent que c’est une barrière majeure à l’expansion des cercles sympathisants. Aussi, pour eux, le moyen d’élargir leurs rangs consisterait à salafiser l’islam et djihadiser le salafisme. Pour cela, ils n’hésitent pas à promouvoir des modes d’action « fréristes » tels que la création d’associations loi 1901, ou le développement d’écoles hors contrat, etc. » Micheron, « Les djihadistes sont à l’aise dans l’enclavement territorial et communautaire », in Le Monde, 6 janvier 2020. 

Jusqu'ici, on voit à peu près de quel sorte de « militantisme » Micheron parle péjorativement et imprécisément : du prosélytisme, selon ses critères. Soit. Clavreul s'exprime lui aussi en utilisant les termes d' « activisme » et de « militantisme », mais il sème - volontairement - le trouble entre ce qui pourrait être considéré comme du prosélytisme « islamiste » par ses acolytes du Printemps Républicain, dont il est membre fondateur, par exemple, et ce qui relève concrètement, et il connaît très bien la différence, de l’action politique au sein d’une lutte de défense de droits citoyens et humains :

« Si le sujet du livre d'Hugo Micheron Le Jihadisme français. Quartiers, Syrie, prisons (Gallimard) n'était pas si brûlant, on s'en tiendrait à saluer ce travail pour ce qu'il est d'abord : une très belle enquête sociologique. L'auteur s'efface devant le matériau qu'il a patiemment rassemblé et dont il tire la quintessence… (...) Les individus, même les plus dangereux, ne sont pas, sauf exception, des « fous » ni des êtres « agis » par un déterminisme opérant à leur insu mais des acteurs conscients de leurs actes, qui épousent un système de valeurs qu'ils remanient et adaptent au fil de l'expérience. Les écouter n'est pas les aimer ni même les excuser : c'est tenter de comprendre la logique qui les anime. (…) L'immersion dans la religion pour mieux se « désavouer » de la mécréance est au cœur du projet djihadiste, d'où l'importance de l'éducation qui prépare le djihad de demain : Fabien Clain a ainsi enseigné à l'école privée hors contrat Al Badr de Toulouse, où des enfants des familles Merah-Essid ont été scolarisés, école qui a rouvert après plusieurs fermetures administratives et une condamnation pénale de son directeur. Une école activement soutenue par le Collectif contre l'islamophobie en France, en septembre 2016, ce même collectif qui est au centre des mobilisations « antiracistes » et « décoloniales » de ces dernières années. Continuité, une fois encore. » Clavreul, « Hugo Micheron, le djihadisme les yeux dans les yeux », in Le Point, 19 janvier 2020.

 

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L’« activisme » et le « militantisme », selon Micheron, auraient permis au début des années 2000 d'instaurer cette « conquête » de « territoires » dont il est question dans son livre, notamment via les fameux Frères Clain, Olivier Corel, Sabri Essid… et qui serait, en gros, loin d'être terminée si on ne redouble pas de vigilance afin de « prévenir », tel que le préconise Kepel. Mais chez Clavreul, on sent poindre très vite l'accusation envers d’autres « militants », à savoir : les antiracistes anti-islamophobie les plus politisés et chevronnés, je pense notamment aux Indigènes de la République, au CCIF, ses ennemis les plus retords…

Il est savoureux de constater que Micheron, s'il est relativement implicite à ce sujet précis dans Le Monde, est plus explicite dans le texte :

« Dans sa perception obsidionale de la menace que ferait peser la France sur l’existence de l’« islam », le combat idéologique contre l’Occident d’Aït-Yahya rencontre la pensée « décoloniale » des « Indigènes de la République » et consorts. Selon la doctrine décoloniale, les notions de modernité et de « colonialité » sont intrinsèquement liées. Depuis la découverte des Amériques en 1492, le « Nord » blanc coloniserait le « Sud » racisé en imposant une vision « occidentale » du monde, et ce malgré les indépendances proclamées tout au long du XXe siècle. Cette pensée est issue des études postcoloniales qui ont le vent en poupe aux États-Unis et rencontre un écho grandissant en France à partir du milieu des années 2000 et la création du mouvement des Indigènes de la République, à la faveur de débats autour de la loi sur les « effets positifs de la colonisation » de 2004. Les doctrinaires méprisent les mouvements décoloniaux qui n’auraient pas saisi que l’objet de leur lutte devait être le soutien à la cause jihadiste, mais ils reprennent leurs paradigmes qui leur permet d’ancrer leur projet dans une rhétorique mobilisatrice plus large et éminemment politique. Aït-Yahya s’empare de la « mémoire de l’indépendance algérienne et la remodèle selon sa propre marotte. De mouvement de libération nationale, il la transforme en un jihad « des purs » contre les mécréants dont l’objectif aurait été l’édification d’un État islamique… La tentative aurait avorté à cause de la « trahison » du FLN, mais les défenseurs du projet auraient été les pionniers algériens du jihad en Afghanistan (1979-1989), prélude à la guerre civile de la décennie 1990, puis au jihad anti-occidental et aux attentats du 11 Septembre. » Micheron, Le jihadisme français, III, 3.

En écho, Rougier déclare, lui, dans son livre :

« Comme toujours, ce sont les militants islamistes qui, les premiers, ont compris l'importance de cet enjeu de connaissance. L'accusation d'islamophobie répond ainsi à une volonté d'intimider ceux qui, de plus en plus rares, s'efforcent de rattraper le temps perdu en reconstituant un savoir objectif sur ce qui se passe réellement dans les quartiers des grandes villes du pays depuis une vingtaine d'années, avant que divers courants religieux n'investissent le terrain et ne gagnent les esprits et les cœurs. » Rougier, Ibid., Introduction.

Et nous y voilà.

Décoloniaux et Indigènes de la République arment donc les jihadistes, et « doctrinaires » - du moins idéologiquement. Les articles et interviews dans la presse concernant les deux ouvrages se révèlent tout aussi éloquents et signifiants que les livres...

Le problème qui nous concerne ici est le suivant : au fur et à mesure de leurs analyses, Micheron et surtout Rougier font du tort aux milieux militants politiques antiracistes actuels notamment, dont la démarche n'a pas précisément le même objectif que celle de ceux décrits comme des prosélytes « doctrinaires » (Micheron) - démarche qui n'a pas à être désavouée pour autant. Le chercheur et le professeur étiquettent ces milieux à la va-vite, sans approfondissement, comme étant à la fois inspirateurs et relais de cet « islamisme salafisé » dont ils font la généalogie dans leur travail, et qui conduirait tout droit au jihadisme. 

Pierre-François Mansour, un des étudiants de Rougier, le déduit en présentant le parcours de David Vallat, « sympathisant du mouvement (« beur ») avant de basculer dans le jihadisme », mouvement qu'il qualifie de « réislamisé » depuis la fin des années 80, notamment par la « montée du militantisme décolonial » (dans l’éloquent chapitre 3 des Territoires conquis…, « La « question décoloniale » et l’islamisme : universités, quartiers populaires et milieu militant ») Bravo pour le raccourci. En quoi dénoncer et lutter contre le racisme et l’islamophobie fait de vous un jihadiste en puissance ? 

« Ces militants (« collectifs de jeunes beurs », sic), se perçoivent dès lors comme les véritables héritiers du mouvement des années 1980, et posent les base de la dynamique décoloniale ainsi que du militantisme islamiste hexagonal. »  Pierre-François Mansour, « La « question décoloniale » et l’islamisme : universités, quartiers populaires et milieu militant », in Les territoires conquis de l'islamisme, Chapitre 3.

Quels militants, quels collectifs, quelle base ? L'imprécision règne. Autrement dit, en jouant sur l'ambiguïté sémantique du terme « militant », tout le monde se retrouve jeté dans le même sac dans un but qui n’a rien d’innocent (voir aussi la bibliographie du Jihadisme français, mettant sur le même plan les catégories, fort discutables par ailleurs pour ce qui concerne les auteurs y figurant, de « littérature militante et propagande » et de « mouvement indigéniste », dans laquelle seul le texte de Houria Bouteldja, « Mohamed Merah et moi » figure, dont acte).

« A la faveur de la réislamisation du mouvement « beur », les paradigme décoloniaux se sont progressivement imposés à l'ensemble des acteurs du débat public hexagonal, malgré un nombre très réduit de militants. Par ailleurs, une frange non négligeable de l'islamisme en Europe, généralement issue du frérisme, a repris à son compte ce paradigme. (...) Le PIR a cherché à rallier (les militants islamistes français) en se réclamant ouvertement de figures comme le cheick Ahmad Yassine, l'ayatollah Khomeiny, ou le Hezbollah. Même si les cadres décoloniaux ne sont pas tous issus de la « communauté des croyants », la défense de tout musulman, d'identité, de croyance ou d'apparence, devient un combat indigène. Houria Bouteldja, fondatrice du PIR, va même jusqu'à se comparer à Mohammed Merah, expliquant son attentat par une islamophobie occidentale dont il aurait été victime, comme elle et d'autres indigènes musulmans. (...) Aïssam Aït-Yahya a par ailleurs été invité dans certaines universités françaises et belges afin de défendre son point de vue sur une laïcité française conçue selon lui comme une machine de guerre employée contre les musulmans de l'époque coloniale jusqu'au temps post-colonial. Il existe donc des liens organiques entre militants décoloniaux et mouvement jihadistes. (...) Certains étudiants passent progressivement du décolonialisme au jihadisme (leurs sympathie se tournent plutôt du côté d'Al-Quaida que de l'Etat islamique). (...) L'université devient paradoxalement le lieu de rencontre de militants de rupture venus de tous les horizons, permettant, dans certains cas, la « convergence des luttes » entre causes décoloniales et islamistes. (...)  Les mouvements issus des collectifs « Indigènes » ont donc globalement réussi à imposer une vision décoloniale des sociétés occidentales, dans les partis de gauche, au sein de la recherche scientifique, dans le militantisme de quartier et dans une partie du militantisme islamiste, malgré un nombre réduit de militants et une représentation politique faible. » Pierre-François Mansour, Ibid.

Mais enfin quel est précisément cet espace militant dont on nous parle ? A partir de quel degré de militance à tendance « islamiste » serait-il considéré comme dangereux ou non ? S'agirait-il aussi, si ce ne sont les mêmes, des islamo-gauchistes comme on les surnomme, des militants et activistes anti-impérialistes, des antiracistes qui luttent en particulier contre les violences policières, la répression d’État, la stigmatisation de la population musulmane mais aussi noire, juive, rrom… en France comme dans le monde ? Que dis-je musulmane : supposée, suspectée telle après les attentats, l’état d’urgence et ses conséquences législatives - voir le rapport explicite sur les dérives liberticides de l’état d’urgence établi par la CNCDH.

N’y allons pas en empruntant leurs quatre chemins : les « islamistes » selon ces hommes ne sont personne d’autre que les ennemis de ce qu’ils nomment abstraitement La République - et Jean-Pierre Sereni dans Orient XXI en rappelle clairement la similitude avec la menace « séparatiste » communiste fut un temps - Orient XXI qu'il faut remercier pour sa recension du livre de Rougier également.

Aparté : parlons aussi des causes portées par les militants anti-carcéraux, car on a là deux publications dans lesquelles les auteurs, s’attardant sur l’univers des prisons de France, ne remettent pas le moins du monde au final le concept d’incarcération et de privation de liberté, que ce soit concernant des jihadistes ou des présumés tels, alors que les conditions de détention de ces derniers, en France, sont déjà plus que limites, tout comme leurs assignations à résidence, ne parlons même pas du sort des ressortissants français dans les geôles irakiennes sous contrôle kurde, où quelques journalistes ont pu se rendre, ni du débat sur le retour des condamnés à mort et de leur famille sur place… Si Micheron mentionne tout de même d’atroces conditions de surpopulation comme à Villepinte (dans le chapitre III de son livre), favorisant la prolifération du salafisme selon lui, il ne questionne en aucun cas, même au détour d'une phrase, l’utilité intrinsèque préventive de la prison en tant que telle. Pourtant, il y aurait, via sa problématique, matière à démontrer son obsolescence.

L'avocate Marie Dosé le pointe dans son récent témoignage, Les victoires de Daech :

« Les conditions de détention en France ne sont pas propices à un travail d'introspection, de réflexion ou de maturation : la priorité des détenus est de réussir à se protéger physiquement et mentalement de la violence carcérale, et beaucoup ont recours au suivi psychologique à cette seule fin. Enfin, pour une majorité de ceux qui sont partis en Syrie, une difficulté supplémentaire les empêche d'analyser en profondeur les motivations et les circonstances de leur départ : la virtualisation de leur rapport au monde a rendu problématique leur lien avec l'expérience vécue.  » Marie Dosé, Les victoires de Daech, Plon, janvier 2020, chapitre 1.

Le souci est là pour nous, militants de l’antiracisme le plus politique, radicaux, « indigénistes », « décoloniaux »… : en amalgamant le prosélytisme - sous quelle forme, par ailleurs ? - de figures historiques du paysage terroriste contemporain (Clain, Corel, Essid...) avec notre mobilisation incessante pour la justice et la dignité, ces deux publications, entre autres, mais ce sont des exemples révélateurs, jettent la suspicion sur nos pensées et mettent, au final, en péril nos actions. Nous ne revendiquons ni plus ni moins que les mêmes droits politiques et civiques pour les musulmans, et supposés tels, que pour les autres populations ; et en particulier sous le joug des lois liberticides actuelles en matière de surveillance, de contrôle, etc. - qui rappellent, toujours pareil oui, les heures les plus sombres de l’histoire de la République française - voir à ce sujet l'essai fondamental de Sadri Khiari, La contre-révolution coloniale en France, La Fabrique, 2009 - en entretenant une suspicion insupportable et généralisée à l'ensemble de la communauté musulmane, quand il ne s’agit pas d’encourager carrément à la délation.

 

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L’adversaire Olivier Roy. Le concept de radicalisation. Les confessions de « désengagés ». 

« Supposer que Daech puisse fédérer l'« islam » mondial contre un Occident miné par la cinquième colonne des musulmans qui y vivent, c'est tout simplement rentrer dans le fantasme de Daech. Cela suppose que toutes révoltes ou protestations, même parfaitement légitimes (contre le racisme ou les violences policières par exemple), soient automatiquement référées  à un invariant « islamique » du simple fait de l'origine ethnique des acteurs. Certes, les imaginaires peuvent se croiser, il y a bien un sentiment d'injustice, d'un « deux poids deux mesures », il y a bien un ressentiment contre la police, le racisme, la stigmatisation, il y a bien un sentiment victimaire. Cela joue dans des basculements individuels, mais ne crée pas un mouvement collectif de sympathie et de militance commune. Il n'y a pas de militance soft pro-Daech (tags, tracts, manifestations de rue). La juxtaposition des événements de Nice et de Beaumont-sur-Oise (14 et 19 juillet 2016) est exemplaire : un attentat de masse commis par un seul homme, une manifestation de protestation suite à la mort d'un homme en garde à vue, avec demande de justice, donc de reconnaissance par les institutions de l’État. Le terroriste ne mentionne pas cette injustice et les manifestants voient si peu de rapport entre Daech et leur cause que, tout comme les manifestants contre la loi El Khomry, ils ne comprennent pas en quoi on pourrait leur opposer l'état d'urgence. Par rapport au terrorisme, ils sont dans des mondes parallèles sans passerelle de l'un à l'autre. » Olivier Roy, Le djihad et la mort, Seuil, 2016, Conclusion.

En face du trio Micheron - Kepel - Rougier, se tient toujours ce qu'incarne Olivier Roy, autre politologue présenté médiatiquement comme leur figure rivale, et qui n'est pas épargné actuellement par les prises de paroles de ses adversaires de théories, tel qu'il le fait remarquer par voie de presse ici et

« Le problème de fond est celui de la continuité entre salafisme et terrorisme. Y a-t-il une « incubation salafiste » à partir d’« enclaves » sur le territoire français, qui produirait mécaniquement du terrorisme ? Sur la base de plus d’une centaine de cas depuis 1995, j’affirme que c’est faux. Depuis Khaled Kelkal, on trouve très peu de « piliers de mosquée » parmi les terroristes. A Molenbeek (Belgique), les Abdeslam avaient un bistrot où ils vendaient de la bière Jupiler et du haschisch. On m’oppose le concept de « takiyah » (dissimulation), mais alors tout le monde est potentiellement terroriste – ou agent du KGB ! Ceux qui sont devenus terroristes n’ont pas un parcours dans la socialisation islamiste : ils n’ont pas fait de porte-à-porte pour la prédication ou de prises de parole dans les mosquées. On ne les a pas vus dans l’humanitaire islamique, les associations islamiques féminines ou sportives. Ils ne militent pas pour le burkini. S’ils sont évidemment très représentés dans les quartiers, ils viennent aussi de lieux très divers... » Olivier Roy, « Il est faux de dire que le terrorisme provient d’enclaves salafistes », in L’Opinion, 28 janvier 2020.

« Sur les enjeux théoriques, maintenant, oui, il y a des différences très nettes entre nous. La thèse de Bernard Rougier est que les terroristes sont le produit d'une « incubation salafiste », le terme est de Kepel. C'est faux. Comme je le démontre dans Le djihad et la mort, l'incubation salafiste n'est pas un facteur déterminant du passage au terrorisme. Rougier présente Molenbeek comme l'espace type du quartier salafisé, mais, si c'était véritablement un espace salafisé, croyez-vous que les frères Abdeslam auraient pu y tenir un bistrot où ils vendaient de la bière sur le comptoir et du haschisch en dessous ? Par ailleurs, regardez tous les attentats depuis trois ans. Le geste de Mickaël Harpon à la préfecture de Paris n'est pas le résultat d'une incubation salafiste ! » Olivier Roy, « La réplique d'Olivier Roy à Bernard Rougier »,  in Le Point, 4 janvier 2020.

On m’a fait remarquer qu’à l’international, on se fiche bien des querelles françaises sur ces sujets. Peut-être. Mais ici, elles demeurent malheureusement omniprésentes et continues, car à travers bon nombre de disputes éditoriales entre 2015 et 2016 étaient déjà opposés les deux « spécialistes de l'islam » Roy et Kepel, l'un défendant l'idée selon laquelle le djihad serait lié à une « islamisation de la radicalité » (Roy) quand l'autre penchait pour une « radicalisation de l'islam » (Kepel), disputes ma foi assez infructueuses, à côté desquelles David Thomson (Prix Albert Londres 2017 pour Les Revenants, Seuil, 2016) ou Romain Caillet (célèbre pour son compte Twitter), entre autres, faisaient figures d'experts de terrain et tiraient leur épingle du jeu de par leurs fréquentations de jihadistes. Cela fait donc cinq ans, voire plus, que ça dure...

Micheron enfonce le clou dans son introduction : 

« Une formule de l’anthropologue Alain Bertho reprise par Olivier Roy et attribuée à ce dernier rencontra un écho puissant au point de devenir la boussole interprétative du phénomène pour les commentateurs désorientés : le jihadisme répondrait de « l’islamisation de la radicalité, plutôt que l’inverse » (Bertho, 2014 ; Roy, 2016). Les attentats en Europe seraient ainsi le fruit d’un radicalisme inhérent à l’époque contemporaine. Ils manifesteraient l’expression d’une colère qui se pare des atours conjoncturels de la religion, mais qui aurait pu, en d’autres époques ou d’autres lieux, se prévaloir d’une autre cause. Selon cette vision des choses, la participation de milliers de ressortissants français au « combat sacré » en Syrie s’apparenterait à une forme de nihilisme dont l’essence serait la « radicalisation ». Les jeunes Européens, désenchantés et ne croyant en rien, auraient été attirés par la pensée la plus extrême et la plus attrayante sur le marché idéologique, proposée par Daech. Ce type d’énonciation est à l’origine d’une controverse intellectuelle après que Gilles Kepel et Bernard Rougier l’eurent dénoncée comme faisant écran à l’intelligibilité du phénomène. Pour les deux chercheurs et arabisants, le jihadisme répond d’une idéologie propre, porteuse de sens et devant être interprétée en contexte. » Micheron, Le jihadisme français, Introduction.

Plus loin dans le livre: 

« Ainsi, dès 2012, les Français se rendaient en Syrie pour y chercher bien autre chose que le « jihad et la mort » pour reprendre le titre d’un ouvrage qui tentera d’interpréter le phénomène en 2016. Contrairement à cette thèse alors dominante, cet exode ne s’apparentait pas à un accès de fièvre. Les Européens poursuivaient au Levant la même œuvre utopique qu’en France dont les premiers jalons avaient été la redéfinition religieuse d’un territoire, sa sanctuarisation et son investissement par des militants. Prendre en considération cette quête permet d’éviter de réduire un phénomène aussi complexe que le jihadisme à des « pulsions nihilistes » et d’interpréter l’enchaînement des faits qui devaient conduire aux attentats en Europe de 2014, 2015 et 2016. » Micheron, Ibid., II, 1.

Malgré ce qui semble les opposer, Kepel et Roy sont pourtant, en quelque sorte, les deux faces d’une même pièce :

- une face tournée, disons, vers l’aspect psychologique, voire psychiatrique, du phénomène jihadiste, par extension de la signification théologique du terme jihad évidemment (Roy) - Roy en récuserait presque certains faits ainsi que leur historique incontestables (je pense à des passages stupéfiants du Djihad et la mort, qui vont très très vite en besogne et qualifient la majeure partie des terroristes contemporains d'ignorants de l'islam ou des conflits géopolitiques mondiaux... ) ;

- et la face beaucoup plus centrée sur l’aspect généalogique de la menace géostratégique « islamiste » et sur « l’enchaînement des faits » (Kepel) - indigeste à la lecture, soit dit en passant. 

« Jamais l'essentialisme culturel n'a cependant été à ce point appliqué à l'islam. Tout ce qu'un musulman nominal fait de négatif est attribué à l'islam (du harcèlement sexuel à la folie meurtrière), alors que les comportements des non-musulmans sont soigneusement individualisés. Et pourtant, nous sommes bien entrés dans un monde de meurtres de masse, où Breivik comme le pilote de la Germanwings ont aussi leur place. (...)

On circule (...) des banlieues ouest de Bagdad aux banlieues est de Paris, survolant un espace commun où le sujet « arabo-musulman » construirait son être dans le ressentiment car il fonctionnerait sur un logiciel islamique inné qui l'empêcherait d'accéder à notre modernité joyeuse. On s'interroge donc sur ce que veut l'islam, sur ce qu'est l'islam, sans voir un instant que ce monde de l'islam n'existe pas, que l'oumma n'est au mieux qu'un vœu très pieux et au pire qu'une illusion d'optique, que les conflits opposent d'abord des musulmans entre eux, que la clé de ces conflits est d'abord politique, que les questions nationales restent la clé du Moyen-Orient et la question sociale la clé de l'intégration... Et que ce qui guide les terroristes, ce n'est pas l'utopie mais la quête de mort (...) Les révoltés choisissent d'abord la radicalité avant de l'inscrire dans un paradigme islamique. » Olivier Roy, Le djihad et la mort, Conclusion.

Pas de monde de l'islam, pas de oumma mais des « illusions d'optique » ... ? Encore une fois, voilà qui est vite dit. Deux faces d'une même pièce, vous dis-je.

Toutefois, ce que Roy défend à juste titre, malgré d'autres propos ultra discutables, ainsi que les tenants et tenantes des approches psychologiques, psychiatriques et même psychanalytiques (Kristeva, « Comment peut-on être djihadiste », in Slate, 2 décembre 2015) liées au concept boiteux, on est d’accord, de « radicalisation », c’est l’imbrication nécessaire de ces domaines d'études de la psyché avec l'analyse politique, qui évidemment rencontre les arguments et la sensibilité des militants anti-islamophobie visés par ses adversaires. 

« La majeure partie des interprétations a privilégié une approche sous l’angle de la « radicalisation ». Cette notion est communément définie comme « le ou les processus à travers lesquels des individus ou des groupes en viennent à approuver ou à participer à l’usage de la violence à des fins politiques » (Neumann). Elle stipule que le basculement dans la violence répond à des schémas généraux que l’on observerait dans des mouvances extrémistes de toute catégorie, de gauche comme de droite, indépendantistes comme ultra-nationalistes, identitaires comme religieuses. Elles inscrivent les mouvements islamistes dans une lignée de groupes qui ont eu recours historiquement à des procédés terroristes et en minimisent la spécificité. Ce type d’explication a été porté dans le débat universitaire notamment par Farhad Khosrokhavar à travers son ouvrage intitulé Radicalisation (au singulier) publié en 2014. Le terme a toutefois été popularisé par une ancienne professionnelle de la protection judiciaire de la jeunesse, Dounia Bouzar, dont le succès médiatique a ouvert la voie à de nombreuses parutions de la même veine : pas moins d’une centaine de publications sont recensées sur le sujet depuis 2015. » Micheron, Ibid., Introduction.

« Pour moi, le basculement dans le terrorisme joue davantage sur des critères psychologiques que sociaux. Les terroristes islamistes sont suicidaires… Ils se font sauter, à l'exception de Salah Abdeslam. Or tous les terroristes ne sont pas suicidaires ; prenez les terroristes d'extrême droite : ils ne cherchent pas à se suicider. Il y a donc une composante religieuse dans le fait de vouloir mourir, une fascination apocalyptique qui joue un rôle central. » Roy in Le Point, Ibid.

 

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« Apocalyptique » ? Nous verrons cela. 

Si Micheron tacle en permanence les tenants du concept de radicalisation, comme Khosrokhavar ou Bouzar, c’est que celui-ci, en dépit de ses nombreux défauts, romanticisants chez Roy, prend en compte les personnalités des individus qu’il décrit, leurs spécificités, le processus mental qui les a amenés à rencontrer les « prosélytes du jihad », appelons-les ainsi - alors que les portraits et surtout les citations anecdotiques des interrogés dans le Jihadisme français prêtent franchement à sourire. Et c’est aussi ce à quoi s’attellent les militants anti-islamophobie lorsqu'ils prennent la défense des mêmes individus en cherchant à les comprendre. On est en droit de se demander si le trio Micheron - Kepel - Rougier ne balaie pas trop vite d’un revers de main la phénoménologie de la « radicalisation » parce que justement, hormis ses défauts, elle serait l'approche qui les contredit le plus pertinemment en mettant la lumière sur ce qu’eux laissent délibérément dans l'ombre. 

« Oui, il y a du salafisme dans les quartiers, ce phénomène a même été très étudié, je vois mal ce qu'on peut apporter en plus sur la question. Pourquoi le salafisme a-t-il du succès ? J'ai expliqué en 2002 dans L'islam mondialisé que les raisons sont d'abord centrées sur la déculturation et la mondialisation. Expliquer le succès du salafisme par les dollars saoudiens, c'est comme expliquer le pentecôtisme par les dollars de la CIA… On n'explique pas l'expansion d'une religion par l'argent. Croire que les salafistes auraient organisé les banlieues en contre-société, c'est une blague. Les salafistes sont sécessionnistes, comme le sont les loubavitch, qui considèrent que la vie séculière n'est pas intéressante. » Roy in Le Point, Ibid.

« Que cela plaise ou pas, le discours de façade du djihadisme est, initialement, un discours de générosité arrimé à un registre émotionnel ou compassionnel : la solidarité avec la population syrienne fut l'élément de propagande le plus répandu pour convaincre les ressortissants étrangers de rejoindre la Syrie. Aussi la décision des premiers candidats au départ fut-elle souvent imprégnée de valeurs plus ou moins altruistes et nobles, à commencer par le souci de porter secours à un peuple opprimé ; ne restait plus alors à Daech et à sa propagande qu'à conforter cette attitude peu ou prou chevaleresque. (...) L'organisation guettait, décelait, et décortiquait en chacun de ses interlocuteurs ce qui lui manquait, ce à quoi il aspirait et que la société occidentale était incapable de lui offrir, avant de lui promettre un chemin tout tracé vers la réalisation de son idéal. » Marie Dosé, Ibid.

Car il y a ce qui concerne la prise en charge des « repentis » ou « désengagés » du jihadisme dont il faut entendre les histoires quoiqu'on en pense - voir la série de témoignages archivés par Farid Benyettou pour le CPDSI de Dounia Bouzar, Les Désengagés, CPDSI, 2017, bien plus pertinente que le livre à sensation de David Thomson - : trop facile de décrédibiliser et d'invalider si vite ce travail de « déradicalisation » qui a pu être entrepris par exemple au sein de ce centre avec la collaboration de Farid : quand on lit le récit du jeune homme dans Mon djihad, éditions Autrement, 2017, il est à prendre en compte et sérieusement. Bien malin qui pourrait l’accuser par ailleurs de « minimiser la spécificité de l'islam », que ce soit Micheron, ou Roy : 

 « J’ai grandi dans un milieu musulman pratiquant avec des parents qui faisaient la prière. (…) Durant mon enfance, j’allais régulièrement à la mosquée suivre des cours d’arabe et des conférences religieuses. Je partais en colonie de vacances avec les Frères musulmans de l’institut de Château-Chinon. Mon père me punissait quand j’avais de mauvaises notes à l’école et nous parlait peu. J’étais plus proche de ma mère musulmane, croyante et pratiquante, avec qui je partageais des moments de la vie quotidienne. (…) Mon investissement en tant que bénévole au Secours islamique grandissait. (…) Au Secours Islamique, on lançait plusieurs actions pour aider les victimes de Bosnie. (…) On distribuait aussi des repas aux sans-abris, des colis alimentaires aux familles déshéritées du quartier, ce genre de choses. On aidait toutes sortes de personnes, pas que des musulmans… D’ailleurs on avait des partenariats avec la Croix-Rouge et le Secours populaire dont de nombreux bénévoles sont athées. Ce qui comptait, c’était d’aider les autres. Cela donnait un sens à ma vie. J’aurais adoré en faire mon métier. (…) Le Secours islamique, c’était mon jardin secret, le lieu où je m’épanouissais : je pouvais m’occuper des autres à travers l’humanitaire, mais aussi me retrouver moi-même à travers la religion. C’était comme une deuxième famille : on mangeait ensemble, on priait ensemble, on discutait ensemble, on organisait des conférences ensemble. (…) Les Frères musulmans qui tenaient le Secours islamique correspondaient à l’idée que j’avais de l’islam (…) C’était comme s’il y avait un lien direct entre le fait de devenir un homme droit, de ne pas toucher à l’alcool ni aux cigarettes, et l’islam. A mes yeux, il n’y avait pas d’autre façon d’être un homme responsable. (…) C’était mon seul espoir pour me construire. »  » Farid Benyettou, Mon djihad, éditions Autrement, 2017.

On voit bien ici que la motivation première de Farid, tel qu’il le relate, n’est pas de fomenter des actions terroristes par on ne sait précisément quelle fuite en avant ni quelle désespérance, mais bien plus de venir en aide aux personnes en difficulté via les préceptes de la religion musulmane et d'être accepté au sein d'un groupe, d'une communauté, d'une famille. Où est le mal pour un jeune adolescent comme lui ? Ce qui va précipiter Farid dans son itinéraire salafo-jihadiste, tel qu’il le confesse en tout cas, c’est bien plus les discriminations envers sa communauté et sa personne en particulier, dont il va faire l’expérience par la suite, et l’obligation de repli sur soi qu’elles entraînent : au lieu de se laisser transformer par la communauté musulmane et ses membres, la Nation les rejette. Des ostracisations terribles jusqu'en milieu scolaire qui, des années plus tard, pour son cas spécifique, après un passage en détention sans heurts de six ans, et une formation d’infirmier réussie brillamment, se solderont  par une interdiction d’exercer le métier par le Conseil de l’ONI. Farid ne rentre pas dans le logiciel des historiens du « jihadisme français », qui symétriquement aux idéologies jihadistes présentent l’islam politique de manière caricaturale et nocive. Situation inextricable.

Comme me le confiait Dounia Bouzar lors d’un échange il y a quelques jours : « On ne donne la parole qu’à ceux qui essentialisent l’islam et qui rentrent dans une vision du monde dichotomique, en miroir du discours extrémiste dit djihadiste justement. »

 

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Le désir jihadiste. L'amour révolutionnaire. Le peuple qui manque.

Ce que Roy, Kepel et Micheron ne prennent pas assez « en considération », c’est ce que Scott Atran à souligné à travers le titre de son fameux article devenu un livre : L’État islamique est une révolution.

« Notre campagne de propagande contre l’EI, qui le présente non sans raisons comme vicieux, prédateur et cruel, omet de dire qu’il a aussi une véritable capacité d’attraction, et même qu’il procure à ceux qui le rejoignent de la joie. Ces derniers, principalement de jeunes gens prêts à se battre jusqu’à la mort, ressentent une joie que leur apporte la fusion avec des camarades pour une cause glorieuse ; une joie qui s’accroît quand s'assouvit leur colère et s'étanche leur soif de vengeance (la science nous apprend que cela peut procurer au cerveau et au corps un réconfort similaire à d’autres formes de bonheur). On constate également, dans la région, une forme de joie ressentie chez certains habitants qui certes rejettent la violence meurtrière de l’EI, mais se réjouissent de voir renaître le califat musulman et mourir l’ordre imposé par les anciennes grandes puissances sur le principe des États-nations. A leurs yeux, les États-Unis, la Russie et leurs alliés tentent de ressusciter cet ordre failli, que beaucoup considèrent comme l’origine de tous leurs malheurs. On aurait cependant tort de voir dans la révolution menée par  l’EI un simple retour à un passé médiéval. L’idée n’a pas plus de sens que de soutenir que le Tea Party aux États-Unis voudrait revenir à 1776... Le Califat est à la recherche d'un nouvel ordre, basé sur la culture d'aujourd'hui. Si nous n’ouvrons pas les yeux sur cette réalité et ces aspirations, et que nous refusons de les aborder autrement que par la force militaire, nous attiserons probablement ces passions et une nouvelle génération connaîtra la guerre, et pire encore. (...)

La violence de l’État islamique, de même que la violence révolutionnaire de bien d’autres qui l’ont précédé, pourrait être caractérisé par ce que Edmund Burke a appelé « le sublime » : une quête passionnée pour la « terreur délicieuse », le sens du pouvoir, de la destinée, la recherche d’absolu, d’inexprimable. (...) Le « sublime » est également intensément physique et viscéral, ancré dans l'émotion et l'identité de chacun. Tout raisonnement qui lui est attaché est l'esclave, et non le pilote, des passions. Le lavage de cerveau n’existe pas : c’est un bobard qu’on racontait pendant la guerre de Corée, selon lequel des soldats alliés étaient brisés, tels les chiens de Pavlov, par les sorciers chinois de la manipulation psychologique. (...)

Les gens ont envie qu’on leur rappelle leur histoire, leurs traditions, leurs héros, leurs mœurs ; et c’est ce que fait frontalement l'État islamique, aussi brutal et répugnant soit-il, à nos yeux mais aussi à ceux de la plupart des arabo-musulmans. Pourtant, les États-Unis et les autres puissances occidentales ne semblent pas le reconnaître. Ils avancent donc des solutions éculées pour combattre L’État islamique, qui vont de l’appel fatigué à réparer le système des États-nations imposé après la Première Guerre mondiale par les vainqueurs européens (la Grande-Bretagne et la France), à la promotion d’un « islam modéré », aussi séduisant aux yeux de jeunes assoiffés d'aventure, de gloire, d’idéaux et d’importance que ne l’est la promesse éternelle de centres commerciaux. La notion populaire de « choc des civilisations » entre l’Islam et l’Occident est terriblement trompeuse. L’extrémisme violent ne marque pas la résurgence de cultures traditionnelles, mais au contraire leur effondrement, alors que des jeunes gens se libérant du carcan de traditions millénaires cherchent avidement une identité sociale qui donnerait à leur vie du sens et un destin glorieux. C’est la face noire de la globalisation. Les individus se radicalisent afin de trouver une identité solide dans un monde qui s’aplanit. Dans cette nouvelle réalité, les canaux verticaux de communication entre les générations sont remplacés par des liens horizontaux, entre pairs, des liens qui traversent la planète. (...)

Peut-être qu’avant tout, l’État islamique a pour objectif de mettre un point final à Sykes-Picot, l’ordre néocolonial que les Britanniques et les Français ont imposé sur les provinces arabes de l’empire ottoman après la première guerre mondiale. Lors du printemps 2014, quand l’EI a détruit au bulldozer les installations marquant la frontière entre l’Irak et la Syrie, il a provoqué un frisson de libération et de joie à travers la région et au-delà. A la différence des États-Unis et des autres grandes puissances, y compris la Russie ou la Chine, nombreux sont ceux qui, dans la région, ne considèrent pas le chaos actuel comme le résultat d’États défaillants qu’il faudrait faire revivre et renforcer à tout prix, mais qu’il émane au contraire des fictions qui ont présidé à la constitution de ces États. », Scott Atran, L’État Islamique est une révolution, Éditions Les liens qui libèrent, 2016.

C’est-à-dire que les personnes motivées par le djihad « islamiste », par cette fameuse conquête, le sont parce qu’elles sont portées, par un désir révolutionnaire, par une croyance en une utopie joyeuse, et elles font tout pour y accéder, que leur élan vers la félicité soit suicidaire ou pas, que cette promesse tienne la route ou non : elles ont foi en elle. 

 

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Quoi qu'Atran puisse penser de Roy à l'époque de son article, ce-dernier voit juste. Cependant, son approche psychologique et romantique va dès lors buter contre la dimension politique du jihadisme, puisqu’elle ne met pas en avant ce qui peut animer politiquement le désir révolutionnaire des partisans d’un État islamique, sous toutes ses formes passées et futures - Daech est à l’heure actuelle plutôt déchu, mais pourrait renaître, on peut en effet l'imaginer (« le territoire physique du « califat » a été détruit, mais son espace idéologique persiste » (Micheron, Ibid., Conclusion)) ; et Kepel et ses disciples vont buter, quant à eux à l'inverse, contre leur focalisation sur une lecture géostratégique historique qui ne parvient pas à prendre en compte la psychologie des acteurs du jihad. A savoir : ce qui peut être de l'ordre de la conviction et du désir individuel du combattant, et même de l'idéologue. Donc évidemment, les kepelistes n'auront que faire des confessions comme celles d'un Farid Benyettou, parce qu’ils ne considèrent pas à sa juste valeur ce qui peut inspirer des jeunes, et moins jeunes, souffrant d'isolement et de marginalité. Quant à Roy, il ne doit visiblement pas les avoir lues.

« Il était clair pour moi que ces personnes trahissaient les valeurs et commettaient des meurtres contre l’humanité en prétendant construire un monde meilleur. Mais une petite lueur demeurait dans le coin de mon esprit : l’espoir qu’un jour, les lois divines pourraient être appliquées de manière authentique, pour faire le bien sur Terre. Ce concept de « loi divine » était clair pour moi. Je séparais ce qui venait de Dieu du monde humain. J’imaginais qu’on pouvait accéder à la parole divine sans passer par l’humain. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : je réalise que les lois divines ne sont qu’une utopie, car ce sont toujours les êtres humains qui les interprètent et les appliquent. C’est en écoutant les jeunes du CPDSI que j’ai compris à quel point l’interprétation d’un texte religieux dépend des sentiments, des subjectivités, des histoires et des vécus des êtres humains. Le lien entre leurs idéaux, leurs besoins et la façon dont ils adhéraient à telle ou telle interprétation était trop flagrant pour que je ne le perçoive pas. Pour chaque jeune, la déradicalisation consistait à lui montrer que son engagement ne relevait pas d’une mission divine mais bien de son besoin personnel. Alors il pouvait travailler sur lui au lieu de s’échapper dans le divin. Et parallèlement, à chaque fois, je me rendais compte à quel point mes interprétations avaient aussi été le fruit de mes besoins personnels. Ce que je croyais sacré était en fait très humain. En sortant des séances, j’ai compris que, pendant des années, j’avais fait parler Dieu comme j’avais envie qu’Il parle, au lieu de L’écouter. » Farid Benyettou, Ibid

C’est pour sortir de ces impasses qu’il faut en revenir et s’attarder sur les discours politiques d'Houria Bouteldja,  plutôt que d’y traquer des sujets à polémiques, notamment celui concernant Mohammed Merah, en intégralité, ou le soralisme : la porte-parole du Parti des Indigènes de la République (PIR) est une des seuls qui parvient à articuler dans ses interprétations ce qui inspire des jeunes - indigènes et blancs indigénéisés - se laissant embrigader et se lançant dans le terrorisme avec les discriminations et la marginalisation qu’ils subissent dans nos sociétés, au sein de la République française. Et il ne s’agit pas de «  tendre un doudou au sale gosse privé d'amour »  (Clavreul in Le Point, Ibid.) mais simplement de vivre à leurs côtés pour s’en rendre compte : si n'est pas proposée d'urgence une offre politique novatrice à cette jeunesse désœuvrée, si on la laisse se faire gagner par le soralisme par exemple, d'un côté, ou par le daechisme, de l'autre, si on ne crée pas les conditions de ce qu'elle appelle un « amour révolutionnaire » à petite et grande échelle, on va droit dans le mur. Quel serait cet amour ? L’intuition qu’une véritable empathie, qu’un élan vers une compassion politique envers l’autre pourra mettre en œuvre tout ce qui permettra d'opérer une véritable réconciliation avec son prochain, d'apaiser la haine réciproque entre les populations, et de vivre en paix ensemble.

Comme par hasard, on omet toujours de citer la deuxième partie du texte controversé d'Houria Bouteldja :

« Mohamed Merah, c’est moi et ça n’est pas moi. Aimé Césaire, le chantre de la négritude, disait, je suis un nègre fondamental. Je dis ce soir, je suis une musulmane fondamentale. Ce que Mohamed Merah n’aura pas eu l’occasion ni la chance d’être. Qu’est-ce que c’est un nègre fondamental, une musulmane fondamentale ? C’est un humain, c’est un citoyen entier de son humanité. C’est celui qui refuse d’agir comme son ennemi et de s’identifier à lui. Car notre ennemi est un barbare. Celui qui confond oppresseur et opprimé est un barbare. Celui qui tue impunément à Kaboul avec les armes de l’empire est un barbare, celui qui tue aveuglément à Gaza avec les armes de l’empire est un barbare, celui qui réprime dans le sang à Abidjan avec les armes de l’empire est un barbare. Souvent, trop souvent, ce sont des enfants que l’on tue. Des innocents. (…) Si nous n’avons pas su protéger Mohamed Merah de lui-même pour mieux nous protéger et protéger la société, c’est aussi de notre faute. Trente ans de lutte de l’immigration en France et même plus n’ont pas réussi à construire une alternative politique pour donner un sens positif à la rage et à la colère de celles et ceux dont nous sommes et qui vivent l’humiliation et les discriminations dans les ghettos de France. Trente ans n’ont pas réussi à donner à notre légitime colère, une expression politique. Nous n’avons même pas été capables de nous organiser suite aux émeutes urbaines de 2005. Que ferons-nous lorsque les prochaines révoltes éclateront et cela hélas ne manquera pas de se produire. » Houria Bouteldja, « Mohamed Merah et moi » in Nous sommes les Indigènes de la République, Amsterdam, 2012.

NB: Ce texte n’est pas un « entretien » tel que le qualifie la bibliographie du livre de Micheron, catégorie « Littérature militante et propagande - mouvement indigéniste » (sic) mais un discours prononcé 10 jours après la tuerie.

Pour ce qui est, par ailleurs, de la prégnance du cas Merah dans l'inconscient collectif français et son instrumentalisation, l'avocate sus-citée Marie Dosé ose même aller plus loin, judiciairement parlant :

« Des magistrats ont même considéré que les attentats perpétrés en mars 2012 par Mohamed Merah, pourtant publiquement présenté par les autorités , au départ, comme un « loup solitaire » que rien ne rattachait à une organisation terroriste, auraient dû suffire à mettre un coup d'arrêt à tout projet de départ en Syrie - ce qui historiquement et chronologiquement n'a évidemment aucun sens. La propension qu'ont certains à écrire ou réécrire l'Histoire à l'aune d'un impératif sécuritaire dont ils se croient les dépositaires se révèle on ne peut plus contre-productive. Les mis en examen qui (...) avaient séjourné quelques semaines en Syrie en 2013, et à qui l'on explique qu'ils seraient partis sous l'influence de Mohamed Merah, se retrouvent de fait incapables de répliquer : il est des accusations dont le grotesque et l'absurdité non seulement tétanisent et enferment ceux qu'elles visent, mais confortent voire créent en eux un réflexe d'impuissance et de défiance envers les institutions. Ainsi l'instrumentation du parcours de Mohamed Merah aux seules fins d'ancrer un dessein terroriste dans la motivation au départ de certains mis en examen prouve-t-elle surtout à ces derniers que l'institution est capable de se mentir et préfère ne pas voir ce qui, en réalité, les a déterminés à partir. » Marie Dosé, Ibid., chapitre 1

Micheron adopte pour le coup une bonne définition lorsqu'il qualifie l’État islamique de « système érigeant la violence exacerbée en projet politique. » (Micheron, Ibid., II, 3) Mais continuons de baigner dans son dystopisme et nous aurons toujours dans notre pays, comme dans d'autres, d’un côté un système de répression et de contrôle étatique de plus en plus étendu, ce que synthétise admirablement la journaliste Hassina Mechaï du magazine en ligne Ehko, et de l’autre une rébellion jamais atténuée qui se jettera dans les bras des plus offrants.

« Le terrorisme, ou plutôt la lutte déployée contre ce phénomène volatile, a été la voie royale qui a permis la mise en place d'une architecture légale et sécuritaire, échafaudage de mesures d'exception pérennisées. Cette architecture sécuritaire a pu être aussi utilisée comme moyen de contrôle permanent de tout désordre social et politique dans certains pays. (...) La France dans tout cela ? Après le choc continu qu'ont été les attentats de 2015, l'état d'urgence a été instauré. Cet état d'exception confère à l'administration des pouvoirs extraordinaires. Il a été prorogé six fois, portant à près de deux ans son application - du jamais vu depuis la guerre d'Algérie. Tel qu'il a été instauré en France, il porte tout entier l'empreinte de la « guerre contre le terrorisme ». Depuis le 11 septembre 2001, le concept flou du terrorisme est devenu le nouveau paradigme qui permet d'analyser le monde. L'ennemi y est insaisissable - puisque par définition le terrorisme est un concept et non une entité humaine. Plasticité de la figure de l'ennemi qui permet de revêtir ainsi des identités successives. Se crée ainsi la possibilité d'une guerre mouvante, fluide. Le terrorisme était de fait le concept parfait pour une guerre perpétuelle. (...) L'inscription dans le droit commun de certaines mesures de l'état d'urgence a donc, en dehors de toute situation de terrorisme ou de dangers pour la nation, offert aux pouvoirs publics une formidable machine coercitive. (...) Plus largement, un esprit de l'état d'urgence, fait de logique de suspicion (le principe de précaution) et d'ordre sécuritaire, a infusé le droit pénal français et s'est hybridé en diverses mesures élargissant les pouvoirs en matière de contrôle des populations. » Hassina Mechaï, « Ordre libéral et ordre sécuritaire, l'autre convergence des luttes », in Ehko, 27 janvier 2020.

On a l'impression, à lire ces paragraphes, que la grille d'interprétation du terrorisme par Kepel - Micheron, et ce qu'ils imaginent sans doute comme moyens pour le « prévenir » à l'avenir, correspondent exactement à la description glaçante que décrit la journaliste. A contrario, les témoignages des repentis ou désengagés nous sont tous précieux - en plus de ceux de leurs familles abandonnées en France - car ils nous informent sur ce qui les a incités à préférer une option révolutionnaire nihiliste à une option résolument créatrice dont ils auraient pu être les acteurs à part entière, et nous permettent d'envisager un autre type de réponse à ce qu'on nous décrit à longueur de temps comme prenant la forme d'une « hydre islamiste ». Ce sont des questions d’enjeux politiques électoraux qui font qu’on n’ose aborder sereinement le débat du rapatriement des combattants comme Yassine Sakkam par exemple, en jouant la carte de la sécurité nationale,  ou qu’on imagine des centres de déradicalisation, voire même des prisons de ultra-haute sécurité dont on sait bien qu'elle ne résoudront aucun problème de fond. 

« Le président du Centre d'analyse du terrorisme, Jean-Charles Brisard, a coutume de répéter que les français partis en Syrie doivent être rapatriés pour être « judiciairement  neutralisés ». Mais la justice n'est pas une arme d'élimination sociale ou d'exclusion. Son essence n'est pas de « neutraliser » ceux qui comparaissent devant elle, mais de les comprendre, sans les excuser afin de leur infliger une juste peine. En jugeant comme elle le fait, c'est-à-dire cramponnée à une justice d'exception qui abandonne la personnalisation des peines, la présomption d'innocence et la proportionnalité, autrement dit en abandonnant les principes fondamentaux dont par ailleurs elle aime tant se prévaloir, la justice antiterroriste contribue immanquablement à fabriquer un sentiment de défiance, potentiellement annonciateur de colères que nous pourrions lourdement regretter d'avoir fomentées. » Marie Dosé, Ibid., chapitre 1.

Sans cet effort de compréhension mutuelle, sans cesser de les « neutraliser », de les « abattre » ou de les « éliminer » avant de les entendre, on ne saisira jamais ce qui conduit au parcours d’un Mohammed Merah, des frères Kouachi, d’un Amedy Coulibaly… On verra ce que Salah Abdeslam a à nous dire, mais sans doute qu’il ne nous apprendra rien.

« Qui est le sujet révolutionnaire ? Je pourrais répondre simplement : l’indigène. Mais une voix me souffle que c’est insuffisant. L’indigène contient des multitudes. Par conséquent, qui dans la société indigène serait au cœur du projet révolutionnaire si les conditions objectives étaient réunies ? Et pourquoi pas, celui que Soral a eu l’intelligence d’identifier comme la cible privilégiée des États modernes occidentaux à savoir : le mâle indigène, réputé hétérosexuel. Le « lascar » – ce corps en trop –  décrié par tous, à qui on reproche tout et à qui on ne pardonne rien. Le « client » privilégié du ministère de l’intérieur. La cible première des crimes policiers. Le principal locataire des prisons de France. La principale victime des contrôles au faciès. Le dernier embauché et le premier licencié. Le paria de l’Éducation nationale préposé aux voies de garage. Le personnage fantasmagorique qui peuple l’imaginaire des médias et les politiques depuis au moins 35 ans et qui n’a de rival que « la femme voilée ». Le « sauvageon » de Chevènement et la « racaille » de Sarkozy. Enfin : L’ennemi principal de sa sœur ou de sa femme. En d’autres termes, celui qui, à défaut de perspectives positives, remplit les meetings de Soral ou peut se laisser séduire par Daesh ? » Houria Bouteldja, « En finir avec le soralisme, En défense des lascars de quartiers comme sujets révolutionnaires », PIR, 3 juillet 2017

 

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Nous, militants, devons avoir pour objectif de continuer à faire preuve de compassion pour les exclus et les réprimés parmi les nôtres, afin de les rallier à nos luttes ; et à œuvrer pour proposer une offre politique forte sur le long terme afin de porter nos autres concitoyens au-delà de leurs réflexes de paranoïa qui les incitent à voter pour plus de contrôle liberticide. Ce n'est rien d'autre qu'une stratégie du choc, ou de la sidération, qui est parvenue à se faire accepter de la population majoritaire, résignée à être espionnée, suspectée, dénoncée en permanence.

Nous devons tous faire un effort de compréhension mutuelle - et une certaine « convergence » se crée heureusement depuis 2016, de Nuit Debout et les manifestations contre la loi Travail (malgré le silence sur la condition musulmane et la répression des indigènes de banlieue chez Lordon et Ruffin à cette époque) aux occupations de facultés et grèves des cheminots de 2018, puis aux insurrections des Gilets Jaunes toujours en cours - afin de mettre en place un système de croyance et de valeurs politiques communes aux différents opprimés et réprimés, et de réussir à défier - et, qui sait, de parvenir petit à petit à renverser - l’ordre du système politique actuel en France, en portant notre attention, par ailleurs, sur ce qui se passe à l'étranger à travers des modes d'insurrection, d'auto-organisation et d'auto-défense qui peuvent et doivent même nous inspirer.

Houria Bouteldja le déclarait en 2016 :

« Il se trouve, si l’on s’en tient à l’histoire des luttes postcoloniales, que ce sont elles qui sont à l’avant-garde de la confrontation avec l’État national et impérial et à sa mythologie depuis plus de quarante ans à travers les comités police/justice, les résistance face aux démantèlements des camps de Rroms, la lutte contre le racisme d’État, pour la Palestine, la fin de la Françafrique, et pour la mémoire de la colonisation et de la traite qui remettent en cause le socle idéologique de la mythologie républicaine. Aussi, je dirai que si le mouvement social a une vraie ambition politique, il ne tient qu’à lui de faire évoluer son centre de gravité qui est actuellement celui la loi Travail et dont, bien entendu, nous comprenons les enjeux, vers les questions liées à l’impérialisme, au racisme et à ses conséquences dramatiques sur le sol français. Je pense bien entendu aux attentats de janvier et de novembre 2015 bizarrement absents des débats à Nuit Debout. » Houria Bouteldja, « Pouvoir politique et races sociales », in Période, 6 juin 2016.

L’État et son gouvernement, ainsi que leurs têtes pensantes, souhaitent et parviennent à notre division, entre nous qui ne tirons ni profit ni privilège de quelque ordre que ce soit de ce système, à des degrés et sous des aspects divers évidemment, certains étant tout en bas de l’échelle sociale, « en dessous de la France d’en bas » pour citer le PIR - je pense là aux différences irréductibles, malgré certaines tentations « intersectionnelles » à base, pour nombreuses, de fausses équivalences, entre populations blanches et non-blanches, entre oppressions spécifiques subies par les populations non-blanches et celles subies par les blanches.

Actuellement rien ne va, si ce n’est, et c'est ce qui s'avère au final exaltant et progressivement payant, ces alliances  - « amoureuses » ? - qui se créent petit à petit entre mondes n’ayant pas forcément à voir a priori entre eux mais partageant ensemble des conditions de vie dégradées, dégradantes et alarmantes. Il ne tient qu’à nous de nous renforcer, nous faire entendre afin qu’advienne ce « peuple qui manque »  :

« Le passé n’est plus. Nous sommes la somme de nos lâchetés et de nos résistances. Nous serons ce que nous avons mérité d’être. C’est tout. Ce qui est vrai pour nous tous, Blancs ou Noirs. C’est là que ce posera la question du grand NOUS. Le Nous de notre rencontre, le Nous du dépassement de la race et de son abolition, le Nous de la nouvelle identité politique que nous devrons inventer ensemble, le Nous de la majorité décoloniale. Le Nous de la diversité de nos croyances, de nos convictions et de nos identités, le Nous de leur complémentarité et de leur irréductibilité. Le Nous de cette paix que nous aurons méritée parce que payée le prix fort. Le Nous d’une politique de l’amour, qui ne sera jamais une politique du cœur. Car pour réaliser cet amour, nul besoin de s’aimer ou de s’apitoyer. Il suffira de se reconnaître et d’incarner ce moment « juste avant la haine » pour la repousser autant que faire se peut et, avec l’énergie du désespoir, conjurer le pire. Ce sera le Nous de l’amour révolutionnaire. » Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, La Fabrique, 2016.

« La proposition du PIR - si elle n’est inscrite nulle part, la ligne éditoriale... - , et plus particulièrement « l’amour révolutionnaire » d’Houria Bouteldja, est tout entière du côté de cette création politique. Les créateurs, on le sait, « sont ceux qui créèrent les peuples et qui accrochèrent une foi et un amour au-dessus d’eux ». C’est ainsi que les créateurs indigènes d’aujourd’hui, par-delà toutes les tentations d’ensauvagement qu’ils aient pu ressentir en eux comme de possibles réponses, servent la dignité humaine et sa part incertaine d’éternité. Qui n’entend pas dans l’ouvrage de Bouteldja cet appel remarquable, de toutes ses forces, à l’avènement d’un peuple qui manque ? Ceux-là qui ne l’entendent pas sont des privilégiés recroquevillés, accrochés à leur monde qui déjà croule – ou bien de mauvais stratèges, médiocres qui, par définition, ne jugent des événements qu’en regard de leur propre complexion : médiocre. C’est contre tout ce rapetissement de la vie commune que les Indigènes ne cessent pas de s’élever. Ils ne sont pas l’avant-garde, mais le prélude d’une politique du peuple qui manque : un mouvement de masse qui veut œuvrer à l’institution fabuleuse d’une communauté « sans organes », par l’égalisation ethno-raciale des dignités, l’insinuation dans chaque forme de conflit social et de contestation (politique, syndicale, religieuse, journalistique ou artistique), autrement dit par la précipitation de tout ce qui peut mettre en péril l’ordre racial-néolibéral de l’État-nation. Les Indigènes signent l’aspiration véritable d’un peuple qui manque qui se fait événement : la fin de la politique, c’est-à-dire sa destitution. Il n’y a pas plus authentique que ce désir irréparable de faire de la politique, pour y mettre fin : une fois pour toutes. On rêve encore. Mais franchement, quelle fête ce serait ! » Léo Chi Minh, « La fatigue d’être français », in Lundi Matin, 29 avril 2019.


Conclusion

Toutes les publications récentes concordent finalement : à la fois celles de Bernard Rougier et d'Hugo Micheron, et celle du rapport de la CNCDH sur les lois liberticides de l'après-Charlie ou l’article de Hassina Mechaï qui montrent admirablement la jonction d'analyse qui doit être faite entre répression contre le mouvement social incessante depuis bientôt cinq ans et répression d'ordre raciale contre la population dite ou considérée comme musulmane ayant lieu en France depuis bien avant 2015 évidemment, plus à l’abri des regards : l’arrestation des frères Kouachi et de Farid Benyettou par exemple, puisqu'on en parle, ayant eu lieu en 2004.

Les rouages qu’exposent Micheron et Rougier ne datent pas d’hier, donc au final, ils ne nous apprennent rien de neuf et ne nous donnent pas de direction particulière à prendre qui soit novatrice et vienne enrichir leurs constats, si ce n'est d'alarmer dans les chaumières en désignant des sorciers et sorcières, des monstres tentaculaires complotant dans des prisons décrites comme des  « enclaves », le tout à travers le prisme d’un formidable amalgame de la diffusion d’une pensée « salafo-jihado-frériste » d’une part, avec la militance antiraciste décoloniale théorique et universitaire, d’autre part. Pour ce qui constitue, tel que nous le dit Bernard Rougier du Jihadisme français, un « ouvrage pionnier » voué à devenir une référence en la matière, voilà un travail approximatif qui est, avouez-le, un peu problématique...

« Le fonctionnement du modèle social français est perçu comme un obstacle majeur dans leur volonté de remplacer le « vivre-ensemble » républicain par le « vivre-à-côté » salafiste. En le détruisant, ils espèrent pouvoir propager plus aisément leur « Grand Récit » jihadiste auprès du plus grand nombre. Leur but n’est pas d’atteindre d’emblée le cœur de la société française, mais de persuader d’abord les musulmans de « se désavouer d’avec » la démocratie et ses valeurs. Les doctrinaires ont identifié, depuis l’enclave tentaculaire qu’est la prison, les autres zones où fonctionnent des machines de prédication salafiste – et dont ils sont souvent issus – comme des espaces de repli privilégiés pour enrôler de nouvelles forces vives. » Micheron, Le jihadisme français., III, 3.

« Le projet des idéologues français correspond à une hybridation salafo-frériste pure. Ils retiennent des tentatives de l’EI que le modèle militaire seul ne peut faire basculer un rapport de force qui se joue à l’intérieur de la société et, plus précisément, parmi les musulmans. Pour atteindre cet objectif, ils souhaitent s’immiscer au sein d’un ensemble islamiste plus large pour rallier des soutiens en s’appuyant sur la prédication salafiste (dawa salafiyya), dans son ensemble. (…) » Ibid., III, 3

Le diagnostic global du phénomène islamiste en France et en Europe est rendu possible dès lors que son expression dans ses divers territoires, des quartiers au Châm (Levant) et jusqu’à la prison, est pensée dans ce continuum. Celle-ci ne constitue aucunement un cul-de-sac dans lequel le jihadisme terminerait sa course. Au contraire, les établissements pénitentiaires définissent des espaces intermédiaires, des carrefours, à mi-chemin entre la France des banlieues et cités populaires et le Châm, où la mouvance fraye sa voie spécifique. Dans cette perspective, l’univers carcéral est lisible comme une instance permettant par excellence l’épanouissement au quotidien de cette idéologie. En effet, les détentions forment des lieux sociaux cherchant à se prémunir contre l’influence et l’autorité de l’État. Elles s’érigent en contre-société de facto et organisent des contre-pouvoirs qui favorisent les regroupements entre les reclus. (…) (Les) nouveaux « doctrinaires » se font les théoriciens de l’ère post-Daech, et édictent derrière les barreaux la doctrine du jihad français de demain. (…) De la sorte, les maisons d’arrêt forment des lucarnes déformantes pour observer la cité à distance, en vue d’y livrer la bataille idéologique. » Ibid., III, 1.

Restons vigilants face à ce genre d’écrits dangereux, continuons sans relâche les actions anti-racistes et anti-islamophobie sous toutes leurs formes, en redoublant l'offensive :

« Demander des comptes, ça veut dire, par exemple, se saisir de toutes les échéances électorales pour demander une position claire sur la réalité de la répression à l'égard des musulmans, et sur la réalité du soutien qu'il faut apporter aujourd'hui à celles et ceux qui sont en butte à cette forme de répression, qu'elle soit larvée, qu'elle soit faite d'agressions, de micro-agressions mineures, ou qu'elle soit faite de mises en résidence surveillée, ou de suspicion généralisée, au prétexte que derrière tout musulman et toute musulmane se tient un « islamiste » en puissance et un terroriste à venir. Exiger cela de la part des élus, exiger cela de la part de vos voisins, de mes voisins, exiger cela de celles et ceux avec lesquels nous travaillons, c'est-à-dire arrêter de faire comme si cette conversation ne devait pas avoir lieu, qu'elle était problématique, qu'elle allait gâcher l'ambiance, de toute façon l'ambiance est déjà gâchée depuis très longtemps, donc autant y aller carrément, il n'y a plus rien à perdre, il faut les avoir ces interpellations, il faut demander des comptes ! Cela veut dire que dans toutes les institutions où cette question là s'est posée, et je sais de quoi je parle puisqu'à l'université, les coups de boutoir, les assauts pour interdire le voile dans les salles et au sein de l'université n'ont cessé de se multiplier depuis des années, il nous a fallu à chaque fois résister, mais il n'est plus seulement question de résistance, il est question d'offensive ! (...) ça suffit maintenant, il va falloir effectivement que des plateformes soient établies, que des interventions, des manifestes soient écrits, pour qu'enfin, on puisse savoir où se situent celles et ceux qui ont toujours choisi le confort de ne pas se situer sur cette question là, de faire comme si ça n'était pas leur affaire, de faire comme si c'était l'affaire des musulmans et des musulmanes. Non, ça n'est plus le cas ! » Intervention de Nacira Guénif au Rassemblement fraternel contre l'islamophobie du samedi 19 octobre 2019, place de la République, Paris.

Offensives anti-répression, anti-carcérales, puisque ces ouvrages nous parlent notamment de prisons sous un jour alarmiste, car c’est avec cette motivation, ces forces, et ce courage, que l’on parviendra sans aucun doute à obtenir du mouvement, du changement, des prises de conscience en profondeur, une avancée, afin de soigner la névrose de la société actuelle, toujours plongée dans la psychose, la paranoïa et l’esprit de vengeance, volontairement entretenus par celles et ceux à qui cela profite, pompiers pyromanes... de bas sentiments qui n’élèvent en rien et ne font sortir d'aucun des pièges sociétaux que l'on nous tend par le haut.

Max Fraisier-Roux

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