Une secessio plebis à l’algérienne?

Alger est le théâtre d’une importante vague de manifestations depuis l’annonce de la candidature d’A. Bouteflika à un cinquième mandat. La présidentielle algérienne aura lieu le 18 avril prochain, mais cette consultation électorale ne suffira sans doute pas à calmer le mécontentement d’une société en proie à une dynamique de rupture, comme l’indiquent les données de l’Arab Barometer.

L’Arab Barometer est structuré autour d’un réseau de chercheurs spécialisés dans l’étude des opinions publiques arabes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. La dernière vague d’enquêtes a été réalisée entre février et août 2016 dans l’ensemble de la région, et en mai sur le terrain algérien (auprès de 1200 individus). Les données collectées alors indiquaient une nette insatisfaction de la population sur le plan socioéconomique : ainsi, 70 % des Algériens jugent mauvaise la situation économique de leur pays (tandis que, durant la précédente vague menée de mars à avril 2013, la proportion d’évaluations positives atteignait 66 %). Ces évaluations négatives s’accompagnent d’un certain pessimisme, puisque 36 % des interrogés estiment que la situation économique se sera aggravée dans cinq ans.

Un mécontentement socioéconomique certain, doublé d’une lassitude envers la corruption

La politique économique menée par le gouvernement est aussi perçue négativement par 67 % des enquêtés. Ces derniers sont 80 % à juger que les autorités ne parviennent pas à créer des « opportunités d’emploi » (contre 67 % en 2013), et 78 % estiment que le pouvoir n’arrive pas à réduire « le fossé entre riches et pauvres » (alors que, trois ans plus tôt, cette opinion n’était partagée « que » par 62 % des Algériens). 84 % des interrogés reprochent également au gouvernement de ne pas contenir l’inflation. Enfin, respectivement 61 et 58 % des Algériens reprochent aux autorités de ne pas assurer des services de santé et un système éducatif de qualité. D’ailleurs, lorsque l’on questionne les individus souhaitant émigrer (22 % de l’échantillon) sur leurs motivations, 47 % mentionnent des raisons économiques, et trois sur dix évoquent des causes à la fois politiques et économiques. Plus généralement, 62 % se déclarent insatisfaits du bilan gouvernemental.

Cette frustration socioéconomique se conjugue à un sentiment de ras-le-bol vis-à-vis de la corruption : questionnés sur les deux plus importants défis auxquels doit faire face leur pays, la moitié des Algériens évoquent la situation économique et 27 % la « corruption administrative et financière ». De plus, 59 % des interrogés estiment que les institutions et agences étatiques sont corrompues « dans une large mesure ». L’usage du « piston » (wasta) pour obtenir un emploi est décrit comme « extrêmement répandu » par 58 % des enquêtés. Ces divers éléments ne sont pas sans implications sur les jugements de la population à l’égard du régime et du personnel politique.

Un régime contesté, un personnel politique déconsidéré

56 % des Algériens affirment ressentir de la colère envers les autorités gouvernementales, et 54 % ne s’estiment pas traités égalitairement par celles-ci. Cette rancœur vis-à-vis du pouvoir se manifeste aussi par un sentiment de défiance : 29 % des interrogés affirment ne pas être très confiants envers le gouvernement, et 37 % déclarent ne pas l’être du tout. Ce discrédit du pouvoir gouvernemental semble même rejaillir sur l’ensemble du cadre politico-institutionnel, puisque respectivement 53 et 26 % des Algériens se décrivent comme n’étant pas confiants du tout ou pas très confiants vis-à-vis du parlement. En outre, 47 % estiment que le régime n’est pas démocratique.

Le personnel politique n’est d’ailleurs pas épargné par ce climat de défiance généralisée : 67 % des enquêtés croient que les dirigeants politiques sont malhonnêtes, et 84 % pensent qu’ils ne se préoccupent pas des « besoins des citoyens ordinaires ». Les formations partisanes semblent être également l’objet de ce discrédit, puisque 25 % des interrogés déclarent ne pas être très confiants envers les partis politiques (et même 54 % affirment n’être pas du tout confiants). Une dépolitisation assez nette de la société peut d’ailleurs être soulignée : huit Algériens sur dix se désintéressent de la politique. Une même proportion estime qu’aucune formation partisane n’incarne leurs aspirations (ce qui n’était que le cas que de 62 % d’entre eux en 2013).

Vox populi, vox Allah ?

L’opinion publique algérienne semble ne pas soutenir une interprétation culturaliste de la démocratie : six enquêtés sur dix refusent de voir en celle-ci un concept d’origine occidentale qui serait « incompatible avec l’islam ». En outre, 73 % déclarent qu’en dépit des « problèmes » auxquels elle peut faire face, la démocratie est « meilleure que les autres systèmes ». Il serait toutefois hâtif d’en conclure à une adhésion « inconditionnelle » au régime démocratique : si 37 % pensent que la démocratie « est toujours préférable à tout autre type de gouvernement », 35 % jugent que « sous certaines circonstances, un gouvernement non démocratique peut être préférable ». Une autre fraction de l’opinion publique manifeste une certaine indifférence sur cette question : 25 % estiment que « pour les gens comme moi, le type de gouvernement que nous avons n’a pas d’importance ».

Si les interrogés rejettent majoritairement certains clichés négatifs sur la démocratie, il n’en demeure pas moins que l’ampleur de ce rejet est en recul par rapport à la vague précédente : certes, 53 % sont en désaccord avec l’idée selon laquelle les performances économiques seraient médiocres en contexte démocratique, mais cette opinion est en recul de dix-huit points par rapport à la vague précédente. En trois ans, le refus d’une vision indécise de la démocratie a chuté de 73 à 56 %. Par ailleurs, alors qu’en 2013 74 % des Algériens ne croyaient pas en une incapacité des démocraties à maintenir « l’ordre et la stabilité », l’opposition à cette idée ne s’élevait qu’à 61 % en 2016. Relevons aussi qu’une proportion non négligeable des enquêtés (42 %) estiment que leurs concitoyens « ne sont pas prêts pour un système démocratique » - une opinion en hausse de treize points. En outre, l’armée demeure la structure étatique à laquelle les Algériens font le plus confiance (73 % d’entre eux affirment ressentir ce sentiment vis-à-vis de l’institution militaire). D’ailleurs, les deux tiers des interrogés perçoivent positivement la manière dont le gouvernement assure « la sécurité dans le pays ».

Les récentes protestations à Alger, l’atmosphère crépusculaire entourant Abdelaziz Bouteflika ainsi que les incertitudes relatives à l’avenir du régime semblent avoir réactivé le souvenir de la « décennie noire » (marquée, entre autres, par un activisme islamiste violent) du côté des dirigeants français[1]. Constate-t-on une prégnance des idées islamistes au sein de l’opinion publique ? L’aspiration à un régime théocratique s’avère minoritaire, quoique légèrement en hausse : 22 % des questionnés jugent acceptable « un système gouverné par la loi islamique où il n’y aurait pas de partis politiques ni d’élections » (une opinion qui n’était partagée que par 16 % des Algériens trois ans plus tôt). Le soutien à un système parlementaire « où seuls concourraient les partis islamistes » est également peu répandu, et est resté stable entre les deux vagues (15 % en 2013, 14 % en 2016). En revanche, 44 % des interrogés pensent que le clergé « doit avoir une influence sur les décisions du gouvernement » (une idée qui n’était partagée que par 27 % des Algériens lors de la vague précédente). Plus de 46 % jugent que la législation nationale doit être fondée principalement ou entièrement sur la charia (contre 40 % estimant que la législation doit s’appuyer aussi bien sur la volonté du peuple que sur la loi islamique, et 11 % principalement ou entièrement sur la souveraineté populaire). De même, 53 % déclarent préférer un parti religieux à un parti non religieux. Cependant, si l’aspiration à une certaine forme d’islamisme semble caractériser l’opinion publique algérienne, une forte défiance vis-à-vis des Frères musulmans peut être également soulignée : 69 % des enquêtés affirment n’avoir pas beaucoup ou pas du tout confiance dans cette mouvance. Si une vague « dégagiste » devait émerger en Algérie, le gouvernement et le Front de Libération Nationale pourraient ne pas être les seuls acteurs politiques à en pâtir.

 

[1] JAUVERT Vincent, « L’Algérie, le cauchemar de Macron », L’Obs, 24 février 2019. Disponible sur : https://www.nouvelobs.com/chroniques/20190224.OBS0735/l-algerie-le-cauchemar-de-macron.html Voir aussi SEMO Marc, « Crise algérienne : pour Paris, « ni ingérence ni indifférence » », Le Monde, 28 février 2019. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/02/28/paris-prefere-maintenir-son-profil-bas-sur-la-crise-algerienne_5429678_3212.html

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