Municipales turques: une élection en trompe-l’œil

Entre les municipales de 2014 et celles de dimanche dernier, le parti de Recep Tayyip Erdoğan a vu son score augmenter de plus d'un million de voix. Ces élections furent aussi marquées par une progression de la gauche kémaliste (presque 2,5 millions de votes supplémentaires) et par le basculement de plusieurs municipalités dans l'opposition. Retour sur un scrutin aux enseignements multiples.

Une progression de l’opposition kémaliste dans les zones urbaines

Les municipalités d’Ankara et d’Istanbul étaient dirigées par la droite religieuse depuis 1994, et c’est d’ailleurs à Istanbul que Recep Tayyip Erdoğan se construisit une figure de leader politique autour de son bilan de maire. Ainsi la conquête de ces deux métropoles par les candidats du Parti Républicain du Peuple (Cumhuriyet Halk Partisi – CHP) Mansur Yavaş et Ekrem İmamoğlu a constitué un véritable coup de tonnerre. Au-delà de ces villes, le CHP est parvenu à s’imposer dans deux autres mairies de métropoles (Adana et Antalya), de même que dans les municipalités d’Ardahan, Artvin, Bilecik, Bolu et Kırşehir, toutes précédemment tenues par l’AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi – Parti de la Justice et du Développement).

A l’exception de Bolu et Kırşehir, ces localités partagent en commun le fait d’avoir voté Non lors du référendum constitutionnel du 16 avril 2017, durant lequel Recep Tayyip Erdoğan plaidait pour un élargissement de ses prérogatives présidentielles : ce changement de régime fut rejeté à 58,2 % par les électeurs d’Adana, à 51,1 % à Ankara, à 59,1 % à Antalya, à 55,7 % à Ardahan, à 53,1 % à Artvin, à 51,1 % à Bilecik et à 51,4 % à Istanbul. La gauche kémaliste semble donc être parvenue à transformer l’essai du référendum constitutionnel.

Sauf à Ardahan, le CHP bénéficia dans ces localités du soutien et de l’absence de candidats présentés par les nationalistes du Bon Parti (İYİ Parti), leurs partenaires dans le cadre de l’« Alliance de la Nation » (Millet İttifakı). Il semble toutefois que le vote des électeurs habituels du Parti Démocratique des Peuples (Halkların Demokratik Partisi – HDP : gauche pro-kurde) ait été un autre élément déterminant dans ces victoires locales. Bolu excepté, le HDP ne se présenta dans aucune des villes précédemment citées, « libérant » sans doute des voix supplémentaires pour l’opposition à l’AKP. En effet, nous pouvons constater qu’en dehors d’Adana, Antalya et Artvin, la somme des scores obtenus par les candidats respectifs du CHP (Muharrem İnce) et du İYİ Parti (Meral Akşener) lors de la présidentielle n’outrepassait pas celui de Recep Tayyip Erdoğan dans l’ensemble des anciennes provinces AKP conquises par le CHP dimanche. Le renfort de voix habituellement fidèles au HDP a dû jouer un rôle essentiel, et certains résultats localisés tendraient à aller dans le sens de cette hypothèse : par exemple, durant les législatives de 2018, la somme des scores obtenus par le CHP et le Bon Parti ne rassemblait que 28,7 % des suffrages dans le district stambouliote d’Esenyurt (caractérisé par un fort vote HDP : 22 % lors de ce même scrutin). Or, le CHP est parvenu à s’emparer de cette mairie (anciennement dirigée par l’AKP) avec 51,5 % des voix dimanche dernier. Ces éléments éclairent d’une lumière particulière certaines déclarations récentes du nouveau maire d’Istanbul. Peu de temps après sa victoire, Ekrem İmamoğlu déclara avoir « un lien très sincère, intime avec [ses] concitoyens kurdes, avec [ses] compatriotes kurdes », et affirma vouloir rencontrer « une par une toutes les populations, toutes les ethnies, toutes les confessions » d’Istanbul en cas de discriminations[1].

Quid de la gauche non kémaliste ?

Les municipales de cette année constituent un bilan en demi-teinte pour le HDP : si le mouvement pro-kurde est parvenu à maintenir son assise électorale dans plusieurs de ses fiefs (dont il avait été écarté suite à la nomination d’administrateurs judiciaires, le HDP étant accusé par les autorités gouvernementales de collusion avec le PKK), le scrutin du 31 mars a aussi été marqué par la perte de trois municipalités au profit de l’AKP. A Ağrı, le score du HDP est de 14,1 points inférieur à celui qu’enregistrait cinq ans plus tôt la formation dont il est issu (le Parti de la Paix et de la Démocratie : Barış ve Demokrasi Partisi). A l’inverse, son adversaire islamo-conservateur a vu son résultat s’accroître de 10,6 points entre les deux scrutins. Une dynamique similaire peut être soulignée à Bitlis : le parti de R. T. Erdoğan a augmenté son score de 3,5 points, tandis que la gauche kurdiste a reculé de 11,1 points. C’est toutefois à Şırnak que cette tendance se manifesta le plus spectaculairement (le HDP perdit 32,5 points, tandis que l’AKP progressa de 24,5 points).  

En dépit de la perte de ces trois municipalités, et malgré le contexte répressif à l’encontre de ses dirigeants, le mouvement pro-kurde parvient à renforcer son implantation électorale dans la plupart des localités où il a été réélu : entre les municipales de 2014 et celles de 2019, cette formation accroît son résultat de 4 points à Mardin, de 5,4 points à Iğdır, de 7,8 points à Diyarbakır et de 10,2 points à Batman. Elle stabilise aussi son assise dans la localité de Van (53,8 % en 2019, contre 53,2 % cinq ans plus tôt) et n’amorce qu’un léger recul à Siirt (48,3 % en 2019, contre 49,5 % en 2015). En revanche, le HDP enregistre un net déclin à Hakkari entre ces deux scrutins (-6,9 points).

Un résultat a été particulièrement commenté : la conquête par le Parti Communiste de Turquie (Türkiye Komünist Partisi – TKP) de la municipalité de Tunceli. Cet événement pourrait paraître surprenant de prime abord, eu égard à la marginalité de cette formation sur la scène nationale (0,1 % lors des législatives de 2011, les dernières auxquelles il participa), mais révèle une spécificité de Tunceli sur le plan sociologique et électoral : héritière de l’ancienne Dersim (qui fut le théâtre d'une insurrection contre le régime kémaliste, de 1936 à 1938), la province de Tunceli est peuplée majoritairement d’alévis kurdophones, et son histoire électorale se distingue par un soutien constant aux formations de gauche, voire de gauche radicale. Rappelons qu’en 1969, les marxistes du Parti Ouvrier de Turquie (Türkiye İşçi Partisi – TİP) recueillirent 16,8 % des suffrages exprimés (alors qu’à l’échelon national, ils n’avaient obtenu que 2,7 % des voix). Plusieurs organisations d’extrême gauche y sont d’ailleurs implantées, et durant les municipales de 2014, le candidat communiste Fatih Mehmet Maçoğlu était parvenu à s’emparer de la mairie du district d’Ovacık. L’enracinement local du TKP semble donc s’accentuer, puisque F. M. Maçoğlu a pu s’implanter à la tête de la municipalité face à ses concurrents du HDP et du CHP (respectivement arrivés en deuxième et en troisième positions).

L’alliance AKP-MHP : le Loup gris dans la bergerie ?

 Les élections municipales du 31 mars 2019 constituent incontestablement une réussite pour l'AKP qui, après un règne de dix-sept années, parvient toujours à représenter le premier parti de Turquie à l’échelle nationale (et ce malgré un contexte économique troublé, un environnement régional instable et une inclinaison à l’autoritarisme désormais assumée). La formation islamo-conservatrice parvient même à augmenter légèrement son score par rapport aux précédentes municipales (44,3 % des suffrages exprimés, contre 42,8 % en 2014) et aux législatives de 2018 (42,6 %). Par ailleurs, la somme des voix obtenues conjointement par l’AKP et ses partenaires du MHP (Milliyetçi Hareket Partisi : Parti d’Action Nationaliste) atteint 51,6 % : autant d’éléments nous conduisant à penser que si une élection nationale anticipée devait avoir lieu, le mouvement erdoğaniste l’emporterait certainement.

En dépit de cette victoire nationale indéniable, l'AKP ne semble pas bénéficier « optimalement » de son alliance avec le MHP. Dans le fief conservateur de Konya (où le père fondateur de l’islam politique turc et ancien mentor de Recep Tayyip Erdoğan, Necmettin Erbakan, commença sa carrière politique), l'AKP réunissait 64,3 % des suffrages exprimés durant les élections municipales de 2014, contre 18,5 % pour le MHP (alors dans l’opposition). Or, malgré l’alliance entre ces deux formations et l’absence de candidat présenté par les nationalistes, le parti islamo-conservateur obtient certes un résultat extrêmement flatteur (70,5 % des suffrages exprimés), mais inférieur de 12,3 points aux scores cumulés de l’AKP et du MHP cinq ans plus tôt. Un même phénomène peut être constaté à Sakarya : l'AKP et le MHP enregistraient respectivement 54,8 et 30,9 % des voix en 2014. Pourtant, le résultat obtenu par le candidat erdoğaniste en 2019 (65 % des suffrages exprimés), bien que très haut, reste inférieur de 20,7 points à la somme des scores du MHP et de l’AKP en 2014.

Ce type de phénomène peut être également constaté à une échelle plus fine : dans le district stambouliote de Bahçelievler, le candidat AKP totalisait 48,1 % des suffrages exprimés en 2014, tandis que celui du MHP en recueillait 6,1 %. Cinq ans plus tard, le candidat islamo-conservateur a obtenu un score similaire (49,8 %), malgré l’absence de candidat nationaliste. A l’inverse, le CHP a connu une progression de presque dix points durant cette même période. Ainsi, l’alliance avec le MHP semble donner des résultats contrastés pour l’AKP. Rappelons d’ailleurs que, dans le cadre de candidatures distinctes, les nationalistes l’emportèrent dans sept municipalités anciennement dirigées par le parti erdoğaniste (Amasya, Bayburt, Çankırı, Erzincan, Kastamonu, Kütahya et Karaman). Relevons aussi le basculement de plusieurs districts jusque-là dirigés par l’AKP vers le MHP, y compris dans des provinces traditionnellement acquises à la formation islamo-conservatrice : à Rize, trois districts (Çayeli, Derepazarı et İkizdere) ont connu un basculement électoral de ce type, alors que le MHP occupait un rôle politique marginal durant les précédentes municipales (respectivement 10,5, 1,3 et 2,9 % des suffrages exprimés). Bien que partenaires dans le cadre de l’« Alliance du Peuple » (Cumhur İttifakı), l'AKP et le MHP sont déjà potentiellement rivaux.

 

[1] Cité dans « CHP İstanbul Büyükşehir Belediye Başkan Adayı İmamoğlu: İstanbul’a hizmete başlamak istiyoruz », Türkiye, 1er avril 2018. Disponible sur : https://www.turkiyegazetesi.com.tr/gundem/614164.aspx

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