Turquie: la guerre des droites aura-t-elle lieu ? (1/2)

Le 24 juin prochain, Recep Tayyip Erdoğan cherchera à se faire réélire. À sa droite, il fera face à une concurrence renouvelée, menaçant son hégémonie sur l'électorat conservateur. Plongée en deux parties dans ces recompositions méconnues de la scène politique turque.

En campagne pour les élections anticipées du 24 juin prochain, Recep Tayyip Erdoğan ne doit pas seulement faire face à l’écroulement de la lire et à un voisinage moyen-oriental redoublant d’instabilité. Le président sortant est également confronté à une diversification relative de l’offre partisane à droite, contestant le monopole de sa formation (l'AKP) sur l’électorat conservateur.

De Menderes à Özal : la matrice des droites turques

Sur le long terme, l’histoire électorale turque s’avère être caractérisée par la domination récurrente de partis de centre-droit, notamment le Parti de la Mère-Patrie (Anavatan Partisi – ANAP) entre 1983 et 1991 et le Parti Démocrate (Demokrat Parti – DP) de 1950 à 1960. Ce dernier constitue une matrice des différentes tendances (conservatrice, libérale, nationaliste et islamiste) traversant actuellement la droite turque, et que l’AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi – Parti de la Justice et du Développement) entendait incarner au moment de sa fondation.

Le DP remporta les premières élections libres organisées en Turquie (les législatives de 1950) avec 55,2 % des suffrages exprimés. Fondée par un ancien Premier ministre d’Atatürk et d’İnönü (Celâl Bayar), cette formation d’obédience libérale-conservatrice ne remettait pas en cause le principe de laïcité issu de la période kémaliste, mais plaidait pour un desserrement de l’emprise étatique sur le champ religieux, ce qui lui valait le soutien électoral des milieux traditionnalistes ruraux. Par exemple, le gouvernement d’Adnan Menderes rétablit (le 16 juin 1950) l’appel à la prière en langue arabe, et leva l’interdiction des émissions religieuses à la radio (le 5 juillet 1950).

Si les dirigeants nationaux du Parti Démocrate ne pouvaient être qualifiés d’islamistes, certains de ses élus pouvaient néanmoins se rattacher à ce courant de pensée. Ainsi, lors des débats portant sur le budget de 1951, un député proposa de remplacer le « droit occidental pourri » par la charia, au prétexte que « l’islam n’est pas que la prière ; il est une civilisation toute entière qui possède une grande science juridique[1] ». D’autres élus exigeaient une interdiction du travail féminin et de l’accès à l’instruction pour les filles après l’école primaire, et plaidaient pour le retour à l’alphabet arabe, le rétablissement de la polygamie, le déplacement du jour de congé hebdomadaire du dimanche au vendredi ou encore l’officialisation de l’islam en tant que religion d’Etat. Adnan Menderes lui-même n’hésitait pas à recourir à une rhétorique islamisante. En témoigne ce discours prononcé en 1951, lors d’un congrès du Parti Démocrate à Izmir : «Nous avons libéré notre religion de la répression qu’elle avait subie jusqu’à présent. Nous avons décidé le retour à l’appel à la prière en arabe sans prêter attention aux cris des fanatiques de la Révolution. [...] La Turquie est un Etat de musulmans et elle le restera. Tout ce que la religion musulmane exige sera mis en application [2]».

Ainsi, lorsque le gouvernement DP fut renversé par un coup d’État militaire (en 1960) et que son Premier ministre fut condamné à mort un an plus tard, les milieux conservateurs ressentirent une vive rancune contre l’establishment militaro-kémaliste. Recep Tayyip Erdoğan lui-même a raconté l’émotion ayant alors saisi sa famille : «Il y a cette image du défunt Menderes, les mains liées dans le dos, avec sa chemise de condamné à mort, qui avance [vers la potence]. Mon père avait apporté à la maison le numéro de la revue Hayat avec les photos du procès inique. [...] Moi, je mélangeais un peu tout. Cependant, cet homme qui allait ainsi à la potence, ces instants d’extrême émotion de mon père et de ma mère, je vivais tout ça à la maison. Un homme qui avait tant servi était conduit à la mort[3]».

L’autre figure fondatrice du centre-droit ayant marqué l’histoire politique du pays est Turgut Özal. Formé aux Etats-Unis, cet ancien haut-fonctionnaire entra sur la scène électorale lors des législatives succédant à la junte de 1980-1983, en parvenant à vaincre la formation soutenue par les militaires, le Parti de la Démocratie Nationaliste (Milliyetçi Demokrasi Partisi – MDP). A la tête de l’ANAP, il poursuivit une politique de libéralisation de l’économie turque, prôna l’intégration de celle-ci dans le libre-échange mondialisé et déposa (le 14 avril 1987) la candidature de la Turquie auprès de la Communauté économique européenne (CEE). Le libéralisme de l’ANAP ne s’appliquait pas uniquement à la sphère économique : lui-même membre de la confrérie soufie Nakşibendi et ex-candidat pour la droite religieuse aux législatives de 1977, Özal amorça également une libéralisation du champ islamique, qui se traduisit par l’éclosion d’ONG, d’associations ou même d’organisations patronales (comme le MÜSİAD) s’inscrivant dans un référentiel musulman plus ou moins affirmé.

Ces deux personnalités centrales de la droite turque (Adnan Menderes et Turgut Özal) constituent donc des références incontournables pour le Parti de la Justice et du Développement, dont certains élus ont précédemment milité à l’ANAP. La communication du parti insiste d’ailleurs sur la continuité entre ces deux dirigeants et Recep Tayyip Erdoğan, comme le montre cette affiche intitulée « Les hommes de la nation » :

hommes-de-la-nation

Si le traumatisme lié au coup d’Etat contre Menderes peut contribuer à expliquer la brutalité de la répression engagée par Recep Tayyip  Erdoğan contre les putschistes présumés, il n’est pas exclu de penser également que les stratèges de l’AKP aient envisagé ces élections anticipées en souvenir de la fin des années ANAP : en effet, le Parti de la Mère-Patrie perdit le contrôle du gouvernement en 1991 du fait de la concurrence d’un autre mouvement de droite, le Parti de la Juste Voie (Doğru Yol Partisi – DYP). Or, l’une des raisons ayant poussé le pouvoir islamo-conservateur à convoquer des législatives anticipées semble avoir été la volonté de prendre de court une nouvelle formation, prétendant occuper l’espace politique au centre-droit (jusque-là monopolisé par l’AKP) : le Bon Parti (İyi Parti).

La louve et le sultan

Le 25 octobre 2017, une nouvelle formation politique a été fondée par Meral Akşener, une dissidente du Parti d’Action Nationaliste (Milliyetçi Hareket Partisi – MHP). Ce mouvement fut créé en 1969 par l’un des militaires ayant participé au coup d’Etat contre Adnan Menderes, le colonel Alparslan Türkeş. Ce dernier n’en était pas à son premier acte politique : il avait été incarcéré pendant une année aux côtés du théoricien nationaliste Nihal Atsız, pour avoir participé à une manifestation reprochant au régime d’İnönü son inféodation supposée au « communisme », ainsi que sa renonciation aux idéaux pantouranistes[4].

Après la réussite du putsch contre le Parti Démocrate, la fraction gauchisante de la junte parvint à écarter la tendance nationaliste, dont les membres (parmi lesquels Türkeş) furent envoyés en mission à l’étranger. Après son retour en Turquie, il rejoignit (le 31 mars 1965) une petite formation de droite radicale, le Parti Républicain et Paysan de la Nation (Cumhuriyetçi Köylü Millet Partisi – CKMP). L’ex-colonel et ses partisans prirent le contrôle de l’organisation le 1er août 1965, avant de la renommer « Parti d’Action Nationaliste » lors du congrès d’Adana de février 1969. Dans le contexte de la guerre froide, le MHP fut fortement impliqué dans des actions violentes à l’encontre de militants de gauche, à travers son mouvement de jeunesse (les Loups Gris).

Depuis 2002, le MHP représentait une opposition de droite radicale à l’AKP, critiquant l'européisme de ce dernier et percevant son « ouverture kurde » et ses initiatives de négociation avec le PKK (Partiya Karkerên Kurdistan – Parti des Travailleurs du Kurdistan) comme étant des trahisons vis-à-vis des intérêts nationaux turcs. Le président général du MHP (Devlet Bahçeli) fut même à l’initiative d’une candidature commune avec les kémalistes du Parti Républicain du Peuple (Cumhuriyet Halk Partisi – CHP) lors de l’élection présidentielle du 10 août 2014, qui fut portée par l’ex-secrétaire général de l’Organisation de la coopération islamique, Ekmeleddin İhsanoğlu. Or, depuis le siège de Kobanê (fin 2014), on a assisté à l’affirmation croissante d’une rhétorique nationaliste du côté de l’AKP.

Ce tournant nationaliste s’est également accentué à la suite de la reprise des combats entre Ankara et le PKK, ainsi qu’après la victoire de son concurrent pro-kurde (le Parti Démocratique des Peuples : Halkların Demokratik Partisi - HDP) dans la plupart des provinces du Sud-Est durant les élections législatives du 7 juin 2015. Face à ce début de désalignement du vote kurde envers l’AKP, Erdoğan a opté pour une nouvelle stratégie : la séduction de l’électorat nationaliste. L’adoption par le gouvernement islamo-conservateur d’une posture répressive sur la question kurde s’explique en partie par ce changement de tactique électorale. S’ensuivit donc un rapprochement entre l’AKP et le MHP, qui était toutefois loin de faire l’unanimité parmi les cadres du mouvement nationaliste.

En effet, une fronde s’affirma progressivement au sein du MHP : ces dissidents organisèrent un congrès le 19 juin 2016, au cours duquel 659 délégués acceptèrent le principe d’une réunion en vue de désigner un nouveau président général. Ce vote fut jugé illégal par le Conseil supérieur des élections (Yüksek Seçim Kurulu - YSK), faisant dire aux opposants à D. Bahçeli que celui-ci était désormais de connivence avec le pouvoir islamo-conservateur. Le référendum sur la présidentialisation du régime turc accentua ce fossé entre les deux courants du mouvement nationaliste : alors que la direction officielle du MHP appela à voter pour le Oui (Devlet Bahçeli allant jusqu’à dire qu’une dictature était impossible en Turquie « puisque ‘’dictateur’’ n’est pas un mot turc »), les frondeurs du parti firent campagne contre cette réforme constitutionnelle (via la plateforme « Les nationalistes turcs disent ‘’Non’’ », fondée par Meral Akşener elle-même, mais également par Ümit Özdağ, Koray Aydın et Sinan Oğan). Cette campagne se déroula dans un climat délétère pour les dissidents du MHP : S. Oğan fut agressé lors d’une intervention à l’Université Bahçeşehir, et les médias pro-AKP relayaient l’accusation d’une proximité entre M. Akşener et la confrérie Gülen (accusée d’avoir fomenté le coup d’Etat du 15 juillet 2016).

Le 25 octobre 2017 officialisa le divorce définitif entre la direction du Parti d’Action Nationaliste et les frondeurs opposés à l’alliance avec Erdoğan : Meral Akşener fonda le Bon Parti, une formation revendiquant un positionnement au centre-droit, mobilisant une synthèse idéologique alliant kémalisme, conservatisme et nationalisme. Cette évolution centriste de l’ancienne vice-présidente du Parlement n’est guère surprenante, car si M. Akşener a rejoint les Loups Gris durant sa jeunesse et était membre du MHP depuis 2001, elle a également milité au DYP dans les années 1990 (et fut d’ailleurs ministre de l’Intérieur dans le cadre d’une coalition entre son parti d’alors et la droite islamiste).

En s’alliant avec Devlet Bahçeli, Recep Tayyip Erdoğan a déplacé le centre de gravité de son parti vers la droite radicale, libérant un potentiel espace politique au centre-droit pour Meral Akşener. Cette stratégie a également poussé l’ex-dissidente nationaliste à conclure une alliance avec les kémalistes du Parti Républicain du Peuple, les islamistes du Parti de la Félicité (Saadet Partisi – SP) et les libéraux-conservateurs du Parti Démocrate (Demokrat Parti – DP) pour les élections législatives.

Si elle a plaidé pour une libération du candidat pro-kurde Selahattin Demirtaş («Demirtas est présumé innocent tant qu'il n'a pas été condamné. Une fois sa candidature reconnue officiellement, il doit pouvoir faire campagne comme n'importe lequel d'entre nous[5]»), la dirigeante du Bon Parti a en revanche refusé que le Parti Démocratique des Peuples rejoigne la coalition électorale précédemment évoquée : Meral Akşener est, en effet, l’héritière d’un courant politique radicalement opposé aux revendications de la mouvance kurdiste, et sa base électorale potentielle (les anciens électeurs du MHP refusant l’alliance de celui-ci avec l’AKP) aurait certainement perçu d’un mauvais œil l’inclusion du HDP au sein de l’« Alliance de la Nation » (Millet İttifakı). Le Bon Parti obtiendra sans doute des scores anecdotiques dans le Sud-Est, mais le tournant nationaliste pris par l’AKP permettra peut-être à une autre formation de tirer son épingle du jeu auprès des électeurs kurdes conservateurs : le Parti de la Félicité.

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[1] Cité dans ATUK Esra, Les partis de “vision nationale” : des partis Janus dans le système politique turc, Thèse de science politique, IEP de Grenoble, 2009, p. 41.

[2] Cité dans Ibid, pp. 41-42.

[3] Cité dans CHEVIRON Nicolas, PEROUSE Jean-François, Erdoğan. Nouveau père de la Turquie ?, Paris, Editions François Bourin, 2016, p. 41.

[4] Le pantouranisme défend l’union de tous les peuples turcophones dans un même Etat.

[5] Cité dans JEGO Marie, « En Turquie, le leader kurde fait campagne depuis sa prison », Le Monde, 22 mai 2018. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/05/22/turquie-d-une-prison-l-autre_5302500_3214.html

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